• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile


Commentaire de averoes

sur La grande illusion


Voir l'intégralité des commentaires de cet article

averoes 18 mars 2013 21:39

Bonsoir.

La passion est rarement bonne conseillère quand il s’agit d’aborder une question aussi complexe que le problème de la baisse des performances scolaires des élèves. Elle a en elle l’écueil d’empêcher toute clairvoyance et tout regard lucide nécessaire à une entreprise de sonder les tréfonds d’un problème en vue d’en cerner tous les tenants et aboutissants. C’est le principal grief que l’on pourrait opposer à l’auteur de ce billet, tant est si bien que son indignation, légitime à certains égards, est entachée de fausses vérités qu’il s’avère salutaire de corriger, avec sa permission…

Je vous en conjure : n’y voyez aucune condescendance, car cela est simplement dû à ma propension intrinsèque de rendre à César ce qui lui appartient. Mon humble expérience de dix-huit ans dans l’enseignement, ainsi qu’un certain nombre de lectures personnelles, constituent le principal levier qui sous-tend cette volonté de correction.

Lorsque l’auteur dit que « les élèves d’alors avaient appris à lire avec la méthode alphabétique et syllabique si simple, claire et progressive. Personne n’avait de difficulté à lire son texte de français ou ses problèmes de mathématiques, les tables de multiplication ayant été apprises par cœur et récitées bien plus tôt. », ces affirmations ne manquent pas de susciter ce qui suit.

D’abord, l’auteur, en répétant une rengaine suffisamment vociférée par les médias pour jeter l’anathème sur les enseignants, semble ignorer que la méthode globale- même du temps où elle avait le vent en poupe- n’a jamais suscité l’adhésion des enseignants de CP. Je peux même vous certifier, étant témoin de cette réalité, que certains enseignants, pourtant chevronnés, méconnaissent concrètement cette méthode d’apprentissage de la lecture. La majorité écrasante de ceux que j’ai côtoyés recouraient et recourent encore à la méthode syllabique. Par conséquent, désigner la méthode globale comme responsable des insuffisances des élèves en matière de lecture relève, au mieux de l’ignorance, et, au pire de la malhonnêteté intellectuelle. Car dans le procès de la critique systématique des enseignants, il y a in fine matière à un non-lieu, l’objet du procès étant inexistant. Comment, en effet, reprocher à quelqu’un d’avoir fait ce qu’il n’a jamais fait ?

Mais l’auteur de l’article n’en est pas à son premier raccourci navrant d’ignorance. Dans sa volonté de trouver un coupable à l’indigence culturelle de certains élèves et au mauvais classement de la France en matière d’éducation dans le concert des nations développées, elle veut faire feu de tout bois. Sauf à mettre ses assertions sur le compte de ses carences rédactionnelles, comment peut-on réduire les compétences en matière de résolution de problèmes aux seules capacités de lecture et de mémorisation des tables de multiplication ? D’ailleurs, comment peut-elle douter que les élèves d’aujourd’hui ne les maîtrisent pas ? Qu’en sait-elle ? Pour revenir à la résolution de problèmes, que fait l’auteur de cette compétence naturelle de l’individu qu’est le raisonnement : cette opération mentale qui consiste à user du syllogisme et ses principaux corollaires qui sont la déduction et l’induction. À défaut de cette compétence, les plus hautes aptitudes en matière de lecture et de connaissance des techniques opératoires seraient tout simplement vaines.

Sans vouloir accabler l’auteur de son ignorance incommensurable, je me contenterai d’une simple évocation du concept du triangle didactique qui consiste à montrer que l’apprentissage repose sur une relation triangulaire entre un apprenant (l’élève), l’enseignant et le savoir. L’intérêt de cette évocation réside dans cette simple réalité : pour que l’apprentissage se réalise de manière efficace, il faut que chacun de ces trois vecteurs soit opérationnel. Alors, n’est-il pas réducteur, voire injuste, de jeter l’anathème sur l’enseignant en le considérant comme seul responsable de l’éventuel dysfonctionnement relatif à l’apprentissage ? Citons, à cet égard cette assertion de Yves Chevallard  :

« Il y a une différence fondamentale entre un garagiste et un plombier d’une part, et d’autre part, un enseignant et par exemple, un général d’armée. Pour employer le langage de la théorie des jeux, je dirai que les premiers participent à un jeu à un seul joueur ; les seconds, eux, participent à un jeu à deux joueurs. L’enseignant doit compter avec les élèves, le militaire, avec l’ennemi. L’issue du jeu, alors, dans ce second cas ne dépend pas du comportement d’un seul des joueurs. Comme l’enseignant, l’élève a des penchants, des intentions, des stratégies. Et l’enseignant ne peut s’engager absolument sur aucun objectif déterminé. Tout au plus, peut-il s’engager à mettre en œuvre, de manière " correcte " certains moyens didactiques mis à sa disposition, et le faire avec plus ou moins de talent. »

Sans aller plus loin, il convient de rappeler, eu égard à toutes ces considérations, que lorsqu’un profane s’érige en donneur de leçons dans un domaine où son indigence intellectuelle est omniprésente, il devient légitime pour un initié de dénoncer l’ineptie inhérente à l’avis d’un charcutier en matière de médecine chirurgicale.

Cordialement.


Voir ce commentaire dans son contexte





Palmarès