Je voudrais ici apporter une petite précision : on nous rebat les oreilles depuis huit ans avec le rapport Grin. Or, il ne s’agit pas réellement d’un rapport. La notion de « rapport » suppose plus ou moins une rédaction collégiale par un comité regroupant des compétences diverses. Le « rapport » Grin a été rédigé par le seul monsieur Grin, professeur d’économie à Genève, on devrait plutôt parler d’« étude Grin ».
Le fait qu’un rapport soit rédigé par un comité a un intérêt majeur : dans un monde complexe, un individu seul ne peut plus appréhender toutes les facettes d’un problème. Nécessairement, il faut que ledit problème soit soumis à un éventail d’expertises pour que naisse un consensus pertinent sur les actions à mener. Pertinent, et réaliste.
C’est là que pêche le rapport Grin en préconisant l’apprentissage de l’espéranto. S’il cite le fait qu’il est plus facile d’apprendre l’espéranto que l’anglais, ce qui est bien possible, les chiffres sont biaisés par le fait que le groupe d’impétrants espérantistes est nécessairement composé d’adultes motivés par l’étude de cette langue, souvent dotés de formations intellectuelles supérieures et parlant déjà une ou plusieurs langues étrangères. Cela n’a pas de sens de comparer leur rapidité d’apprentissage avec des élèves de collège apprenant l’anglais, dont c’est la première langue, qui sont issus de tous les milieux, dont certains sont carrément analphabètes, et dont la motivation à apprendre l’anglais est très variable.
L’adoption de l’espéranto comme langue véhiculaire en Europe se heurterait immédiatement à quelques problèmes logistiques de base, que monsieur Grin n’a sans doute pas perçus, de par sa formation universitaire propre à analyser les chiffres, mais peu en phase avec « le terrain ». En particulier, le fait qu’il y a environ, dans le monde, 200 000 personnes qui parlent espéranto de façon compréhensible, selon les estimations communes. Parmi ces personnes, environ 20 000 le parlent assez bien pour pouvoir l’enseigner. A supposer qu’il y ait parmi elles une personne sur dix réellement désireuse de faire ainsi carrière comme prof de langue en Europe (ce qui me semble généreux, car un espérantiste bien souvent une vie en dehors de l’espéranto), on obtient quelques 2 000 profs d’espéranto. Pour former l’Europe entière, c’est peu, surtout si on considère que l’Education Nationale dispose d’environ 35 000 professeurs d’anglais dans les collèges et lycées (sans compter l’enseignement supérieur, l’enseignement privé, la formation des adultes, les instituteurs du primaire...) pour ne couvrir que les besoins de la seule France.
Alors, on fait quoi ? On n’apprend l’espéranto qu’aux seuls eurodéputés, commissaires européens et autres ambassadeurs ? Une langue à l’usage des seuls maîtres, voilà qui est bien pratique, mais démocratique, ça, c’est une autre histoire.