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Commentaire de Alain SOULOUMIAC

sur Création, croissance et responsabilité


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Alain SOULOUMIAC Alain SOULOUMIAC 7 septembre 2014 12:28
L’exigence de la création

Le dessin n’est rien sans la perfection de l’exécution

(Ettore Bugatti)

MM. Hum et Simon ont fortement lié droits et devoirs. C’est fort. Ils ont évidemment raison : il n’y pas de droit sans devoir. Le créateur est lié par l’exigence de sa création. A l’intérieur d’elle-même, comme vis-à-vis de l’extérieur.

Autrefois, lorsqu’on voulait désigner le chef d’entreprise, on parlait souvent du patron. Il n’y a pas si longtemps encore, les ouvriers de chez Dassault plaçaient dans le couvercle de leur boîte à outils la photographie de Marcel, en signe de défiance vis-à-vis de son successeur. 

Meissier-Bugatti, dont l’un des sites clés demeure à Molsheim, s’est intéressé tardivement aux trains d’atterrissage. Quelques années ont suffi pour que la compagnie devienne leader mondial.

Ettore Bugatti est mort mais le patron est demeuré. C’était un créateur issu d’une famille d’artistes de Milan. Découvert par le baron de Dietrich, il devint le designer de son usine d’automobiles de Niederbronn. Il quitta l’entreprise en 1904 pour établir sa propre entreprise de design. C’est ainsi qu’il créa divers modèles pour Deutz et pour Peugeot (Type 19 Bébé).

En 1909, il lance l’entreprise de Molsheim qui allait concevoir et réaliser des « purs sangs » : les automobiles les plus rapides du monde, parce que les plus belles. Il conçoit les pièces qui équipent ses produits. Il paie bien ses ouvriers et instaure une participation de 50% aux frais de chemin de fer. Il prête de l’argent sans intérêt aux ouvriers qui souhaitent construire leur maison. Il connaît tous les recoins de son usine. C’est lui qui fait fabriquer les outils pour ses ouvriers. Ils sont d’une précision sans égale.

Durant la seconde guerre mondiale, il quitte ses usines occupées par les nazis. Pendant la première guerre mondiale, il avait revêtu de graisse ses meilleurs moteurs pour les enterrer afin qu’ils ne servent pas les armes.

La vitesse, il l’atteint par des moteurs dopés à coup de savoir-faire, alliés à une aérodynamique qui marrie la perfection à l’esthétique. Plus de mille brevets seront déposés durant la vie d’Ettore. En 1927 les Bugatti Type 43 (8 cylindres) franchissent les 170 km/h, vitesse hallucinante pour l’époque. En 1934, ses autorails équipés de moteurs de Bugatti Royale Type 41 de 12,7 litres, couplés par quatre, atteignent la vitesse record des 192 km/h. En 1937 ses bateaux effleurent la Seine à plus de 133 km/h. Il est un des concepteurs de l’avion le plus élégant du monde.

En 1937, alors que la montée des dictatures contre les démocraties est déjà très avancée et que la guerre des moteurs se prépare, Bugatti remporte les 24 heures du Mans. Dans le Journal L’Auto du 21 juin 1937, le directeur de la course écrit :

« Le constructeur de Molsheim alignait au Mans, deux châssis de son modèle 57 sans compresseur, châssis habillé de la meilleure carrosserie profilée qu’on puisse imaginer. Wimille dans un grand jour s’en allait, menant à sa guise, tournant à 5m15s, c’est-à-dire près de 155 km/h, vitesse jamais approchée ici…. »

« Cette Bugatti qui doit à sa forme rationnelle de carrosserie un gain de vitesse d’au moins 30km/h, nous a stupéfié par sa faible consommation. Quand tout le monde ravitaillait vers 25 tours, la Bugatti faisait 40 tours, près de 550 km et pouvait faire davantage… De tous les succès qu’a remportés Bugatti, je n’en mets aucun plus haut. Dieu sait, cependant, si le palmarès en est long et je ne répèterai jamais assez qu’en gagnant la rude épreuve du Mans comme il l’a gagnée, en battant tous les records, en amenant au poteau une voiture aussi nette, aussi parfaite qu’au premier départ, à part quelques traces d’un ‘baiser’ un peu appuyé au talus, Bugatti a donné au monde une leçon de mécanique, de logique et de bon sens »

 

Buggati est mort en 1947, mais son empreinte est restée. Il a donné à ses ouvriers le sens de l’engagement, avec un perfectionnisme sans cesse renouvelé. Chez Bugatti, c’est l’ouvrier qui décide si la pièce est bonne ou mauvaise. Personne ne songe à le contredire, car il est Bugatti. Encore aujourd’hui, quant on parle du patron, c’est d’Ettore Bugatti qu’on veut parler.

Imagine-t-on Ettore Bugatti déclarer comme tel grand manager, après l’accident d’une de ses voitures : « Je ne suis pas responsable ».

Quand on parle du passé, on le magnifie toujours un peu. Mais la magnification a du bon. Ainsi, les lettres anglaises de Voltaire ont beaucoup contribué au progrès de la société, à ce qu’on appellerait aujourd’hui « bonne gouvernance ».

L’un des grands devoirs d’une nation (bonne gouvernance), dans le monde global qui est le notre, est de fournir aux créateurs l’opportunité et les moyens de développer leurs œuvres. Les exigences de la création sont la dynamique interne des créateurs. Il appartient à l’Etat, en tant que de besoin, de formuler d’autres exigences pour sa dynamique externe (sécurité, protection des travailleurs, protection de l’environnement, prise en compte du progrès des techniques…). Mais, quoiqu’il en soit, il aura toujours des relais beaucoup plus puissants en s’adressant à des créateurs plutôt qu’à des gestionnaires.


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