suite (extraits, morceaux choisis)
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Raciste, Charlie Hebdo ne l’était assurément pas du temps
où j’y ai travaillé. En tout cas, l’idée qu’un jour le canard
s’exposerait à pareil soupçon ne m’a jamais effleuré. Il y a avait bien
quelques franchouillardises et les éditos de Philippe Val, sujets à
une fixette inquiétante et s’aggravant au fil des ans sur le « monde
arabo-musulman », considéré comme un océan de barbarie menaçant de
submerger à tout instant cet îlot de haute culture et de raffinement
démocratique qu’était pour lui Israël. Mais les délires du taulier
restaient confinés à sa page 3 et ne débordaient que rarement sur le
cœur du journal qui, dans ces années-là, me semblait-il, battait d’un
sang plutôt bien oxygéné.
À peine avais-je pris mes cliques et mes claques, lassé par la conduite
despotique et l’affairisme ascensionnel du patron, que les tours
jumelles s’effondrèrent et que Caroline Fourest débarqua dans votre
rédaction. Cette double catastrophe mit en branle un processus de
reformatage idéologique qui allait faire fuir vos anciens lecteurs et
vous en attirer d’autres, plus propres sur eux, et plus sensibles à la
« war on terror » version Rires & Chansons qu’à l’anarchie
douce d’un Gébé. Petit à petit, la dénonciation en vrac des « barbus »,
des femmes voilées et de leurs complices imaginaires s’imposa comme un
axe central de votre production journalistique et satirique. Des
« enquêtes » se mirent à fleurir qui accréditaient les rumeurs les plus
extravagantes, comme la prétendue infiltration de la Ligue des droits de
l’homme (LDH) ou du Forum social européen (FSE) par une horde de
salafistes assoiffés de sang2.
Le nouveau tropisme en vigueur imposa d’abjurer le tempérament indocile
qui structurait le journal jusqu’alors et de nouer des alliances avec
les figures les plus corrompues de la jet-set intellectuelle, telles que
Bernard-Henri Lévy ou Antoine Sfeir, cosignataires dans Charlie Hebdo d’un guignolesque « Manifeste des douze contre le nouveau totalitarisme islamique3 ».
Quiconque ne se reconnaissait pas dans une lecture du monde opposant
les civilisés (européens) aux obscurantistes (musulmans) se voyait
illico presto renvoyé dans les cordes des « idiots utiles » ou des « islamo-gauchistes ».
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