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Le jazz, l’anti-rapContrairement aux apparences, ce raisonnement qui se veut rempli de bienveillance ne repose pas sur les spécificités de la musique du rap. Il se fonde en effet uniquement sur une origine sociale présumée, c’est-à-dire essentialisée, caricaturée (l’auteur de ces lignes n’est pas moins originaire de banlieue que les rappeurs, mais étant universitaire, je doute que la mansuétude juridique s’applique à mon cas si je venais à slammer des insanités…). L’arrêt que nous avons cité considère qu’une origine sociale peut impliquer une application de la loi différenciée : c’est une indulgence qui confine à la ségrégation car cette pratique fonde une inégalité de traitement. Le raisonnement de la cour d’appel de Rouen est de nature socio-esthétique et non juridique. Il consiste en une interprétation tendancieuse des faits sociaux qui ressemble à une excuse et non à une appréciation objective.
À titre de comparaison historique, le jazz nous fournit un exemple de discours radicalement différent. La ségrégation raciale affectant la communauté afro-américaine (principale mais non seule actrice du développement du jazz) fut d’une dureté sans commune mesure avec les simples inégalités sociales. Pourtant, le jazz n’a jamais cédé à un discours de violence ou de haine. L’élévation artistique, politique et spirituelle, l’humour et la créativité ont été les armes d’une communauté éprouvée par sa situation sociale pour la transformer. Comme l’a rappelé le saxophoniste Johnny Griffin, « Jazz is the music of people who have chosen to feel good inspite of the conditions » (« Le jazz, c’est la musique de ceux qui ont décidé de ne pas se laisser abattre par leur situation »).
Le jazz, critique et revendique sans jamais pleurnicherCritiquant la célébration de la violence, de la misogynie et de la falsification historique, le trompettiste Wynton Marsalis (qui s’est beaucoup exprimé sur la nocivité du rap) écrit ainsi un superbe « Love and Broken Hearts » (2007, From the Plantation to the Penitentiary) qui assimile la rhétorique du rap à une parodie de négritude :
“All you con men can hang up your scheme
Pimps and hustlers put up the Vaseline.
I ain’t your bitch I ain’t your ho.
And public niggerin’ has got to go.
Oh safari seekers and thug life coons.
You modern day minstrels and your Songless tunes.
Don’t take me down your memory lane
I got my own memories just the same…”
Le discours du jazz, critique et revendicateur mais créatif et jamais pleurnichard, provient d’une « culture populaire » qui n’a jamais causé de ressentiment agressif. S’il fallait comparer avec les créateurs du jazz, la situation sociale des rappeurs en France est assez éloignée. Ces derniers profitent, au même titre que n’importe quel citoyen, d’un système de protection, d’aide sociale et de scolarisation gratuite dont la communauté afro-américaine n’a jamais bénéficié avant les années 1960.
L’exception bienveillantePourtant, cette communauté en a tiré la force de créer le jazz, forme artistique d’une ampleur formidable. Le rap en est le descendant abâtardi, idéologisé, appauvri. Aux Etats-Unis, le jazz a été le moteur du changement social en procurant une parole publique, une dignité artistique et une visibilité sociale qui ont permis aux Afro-Américains de prendre une place qui n’avait rien d’acquis. Si le jazz s’est universalisé et n’est pas resté un folklore fermé à ceux qui n’appartenaient pas à sa communauté d’origine, c’est précisément parce que le jazz (dont les racines sont multiples) n’a jamais montré de haine ou revendiqué d’identité close. Il est vrai que la communauté afro-américaine, jusqu’à récemment, s’est massivement assise sur des références bibliques et toraïques.
Le rap, à cet égard, est d’une pauvreté de discours qui s’auto-caricature dans une posture qui est celle de la minstrelsy (les minstrel shows sont les spectacles du XIXe siècle où les noirs « jouaient aux noirs » avec grosses lèvres rouges et queue de pie). C’est ce que Wynton Marsalis appelle « the ever fonky low down », c’est-à-dire la revendication d’un abaissement auto-parodique. C’est d’autant plus ridicule quand on vit en France dans une société qui n’a pas la même histoire que celle où est né le rap.
L’idéologie victimaire des intellectuels et magistrats qui s’exprime avec un dédain paternaliste en commentant le rap oublie au passage que tous les soi-disant opprimés ne sont pas nécessairement des violents en puissance qu’il faudrait excuser par une auto-flagellation complaisante. Le jazz, en tant qu’expression collective, n’a jamais tenu de discours destructeur ou meurtrier. Le rap, visiblement, relève d’une autre logique, celle du confort victimaire comme fondement du succès commercial, de la célébration médiatique, de l’immunité légale et de la sanctuarisation idéologique. Traitement de faveur qui n’est pas sans une certaine condescendance néo-coloniale, comme si une exception bienveillante devait s’exercer sur une population d’avance considérée comme irresponsable. A moins qu’il ne s’agisse que d’une fascination exotique des juges pour l’encanaillement socio-musical…
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