La famine de 1932-1933 en Ukraine : quelle interprétation ?
Pr Nicolas WERTH
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La qualification de la famine de 1932-1933 comme génocide fait débat
parmi les historiens, tant russes, ukrainiens qu’occidentaux qui se sont
penchés sur la question. En schématisant, on peut distinguer deux
principaux courants interprétatifs.
Il y a d’une part les historiens qui voient dans la famine un phénomène organisé artificiellement, planifié dès 1930, par le régime stalinien pour briser la résistance, particulièrement forte, des paysans ukrainiens au système kolkhozien et, au-delà, détruire la nation ukrainienne, dans sa spécificité « paysanne-nationale », qui constituait un sérieux obstacle sur la voie de la transformation de l’URSS en un Etat impérial d’un type nouveau, dominé par la Russie. Ces historiens soutiennent la thèse du génocide .
D’autre part, il y a les historiens qui, tout en reconnaissant la nature criminelle des politiques staliniennes, estiment nécessaire d’étudier l’ensemble des famines soviétiques des années 1931-1933 comme un phénomène complexe dans lequel plusieurs facteurs, de la situation géopolitique aux impératifs d’industrialisation et de modernisation accélérées, ont joué un rôle important, à côté des « intentions impériales » de Staline. Pour ces historiens, la qualification de « génocide » ne s’impose pas pour qualifier la famine de 1932-1933 en Ukraine et au Kouban .
L’historien italien Andrea Graziosi, spécialiste
de l’histoire ukrainienne, a récemment proposé un « dépassement » de ces
deux positions à la lumière d’une approche comparative des diverses
famines soviétiques du début des années 1930 et d’une étude approfondie
de la chronologie, et je le suis volontiers . Les famines qui
surviennent en URSS à partir de 1931 apparaissent comme les conséquences
directes, mais non prévues, non programmées, des politiques
d’inspiration idéologique mises en œuvre depuis fin 1929 :
collectivisation forcée, dékoulakisation, imposition du système
kolkhozien, prélèvements démesurés sur les récoltes et le cheptel.
Jusqu’à l’été 1932, la famine ukrainienne, qui s’annonce déjà,
s’apparente aux autres famines, qui ont débuté ailleurs plus tôt. Mais à
partir de l’été 1932, la famine ukrainienne change de nature dès lors
que Staline décide d’utiliser l’arme de la faim, d’aggraver la famine
qui commençait, de l’instrumentaliser, de l’amplifier intentionnellement
pour punir les paysans ukrainiens qui refusent le « nouveau servage »
et pour briser le « nationalisme ukrainien » ressenti comme une menace
au projet de construction d’un État soviétique centralisé et
dictatorial. Si les paysans sont le plus durement frappés par la faim
entraînant la mort, dans des conditions atroces, de millions de
personnes, une autre forme de répression, policière cette fois, s’abat,
au même moment, sur les élites politiques et intellectuelles de
l’Ukraine, des instituteurs de village aux dirigeants nationaux, en
passant par l’intelligentsia. Des dizaines de milliers d’Ukrainiens sont
arrêtés et condamnés à des peines de camp.
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http://ukraine33.free.fr/web/article.php3?id_article=190
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