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Commentaire de Sylvain Reboul

sur Consommateur heureux, ou individu malheureux ?


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Sylvain Reboul Sylvain Reboul 12 juin 2006 12:28

Dans le comte-rendu que vous faites de l’ouvrage de Gilles Lipovetsky, sinon dans l’ouvrage en question que je n’ai pas encore lu, mais que vous me donnez le désir de lire et je vous en remercie, il me semble qu’il manque une réflexion sur la notion de bonheur pour en saisir l’enjeu philosophique des analyses de l’auteur, à savoir : Comment vivre plus sagement et donc plus heureux aujourd’hui ?.

Il nous faut distinguer et articuler, pour comprendre le paradoxe de l’hyper-consommation, le bonheur, la bonne fortune et le simple bien-être ; de même il convient de distinguer individualisme et égoïsme solitaire exclusif.

Posons nous la simple question : quand est-ce qu’un individu est universellement malheureux ?

La réponse est relativement simple dans son principe, sinon dans ses formes d’expression et ses conditions : quand il se sent impuissant, seul, non-reconnu ou méprisé et que ce mépris est intériorisé dans une relation négative (dévalorisée) de soi à soi ; la conscience, bonne ou mauvaise, de soi est en effet la marque universelle de l’humaine condition. Disons donc a contrario que le bonheur comme gratification subjective interne (qui affecte la relation à soi) n’est que l’expression positive de l’amour de soi dans le cadre des relations valorisées et valorisantes que nous entretenons avec la conscience des autres. Le désir d’être heureux n’est autre que le désir d’accomplir cet amour de soi dans et par la reconnaissance des autres, réels ou imaginaires. Cette reconaissance valorisante peut se vivre de manière contradictoire dans le cadre de relation de domination (s’estimer supérieur aux autres dès lors qu’on dispose du pouvoir objectif de leur imposer d’obéir), d’autorité non dominatrice (se faire obéir par l’effet d’une valeur partagée et partageable par les autres qui y consentent), d’amour et d’amitié réciproque (qui exige l’égalité et la réciprocité de la reconnaissance « gratuite » personalisée peu ou prou exclusive entre des individus concrets, sensibles et sensuels).

La bonne fortune est le fait d’être chanceux dans l’accès aux moyens extérieurs de cette reconnaissance et le bien-être réside dans la satisfaction, non pas du désir de reconnaissance mais des besoins physiologiques et sociaux indispensable pour vivre dignement.

L’hyperconsommation procède d’une difficulté à renconter la reconnaissance et l’amour des autres et un certain pouvoir ou autorité sur eux autrement que par la médiation d’objets symboliques de valeurs partagées qui doivent être en permanence renouvelés pour être signifiants et donc gratifiants. Le goût du luxe est l’expression même de la mise en valeur et/ou en scène « somptuaire » de soi. Mais une telle quête est infinie et enferme le sujet dans une solitude qui le rend impuissant à nouer avec les autres des relations de réciprocité et de confiance durables. La recherche du paraître détruit son désir intime d’être et l’enferme dans des images dans lesquelles il se perd comme individu autonome et créateur de relations libres et authentiques aux autres. Victime des objets-fétiches qu’il consomme compulsivement il se fétichise immanquablement dans un course infinie à la satisfaction d’un désir d’être devenu insatiable. Poursuivant une image évanescente de soi, il s’absente de toute possibilité de maîtrise de soi et de sa vie personnelle et transforme son individualisme légitime en affirmation arrogante et solitaire de soi qui l’enferme dans un malheur radical (désamour et impuissance).

C’est cette expérience du malheur que l’on appelle dépression, suscitée par le mirage de l’hyperconsommation, qui seule, dès lors que l’on prend conscience de la dimension philosophique du bonheur, comme pratique de la sagesse (rien de trop) et de la maîtrise de soi pour la reconnaissance, peut conduire à résister à l’illusion que le bonheur réside dans notre rapport aux objets et non nos relations aux autres qu’ils symbolisent en les pervertissant (ou fétéchisant) , en tant que sujets de désir et à nous mêmes, conditions authentiques de l’amour de soi.

Bonheur, plaisir et consommation


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