Dans « Il était une fois la révolution », il y a cette scène où Juan, révolutionnaire malgré lui, lance à l’oiseau qui vient de lui maculer la tête : « Et pour les riches, tu chantes ! » L’Airbus A 380 ne chante que pour ses actionnaires, les oui-ouistes et les patrons. Les autres ont intérêt à se couvrir.
Au lendemain du décollage inaugural du dernier méga-bahut d’Airbus :
Jacques Chirac déclama, avec ce génie lyrique qui résume l’exception culturelle française : « C’est le plus bel oiseau du monde qui a pris son envol. »
Le même jour, la même métaphore se retrouva sous la plume de Patrick Sabatier, éditorialiste mirliton au quotidien Libération : « L’oiseau était beau, qui a pris son envol dans le ciel bleu de Toulouse, né de l’effort collectif de milliers d’Européens. » (Libération, 28/04/05)
Non seulement l’oiseau était beau mais en plus le ciel était bleu et tout en haut scintillaient les étoiles de l’Union.
L’Élysée et Libération s’étaient-ils consultés pour co-signer cet exercice de poésie niveau CM1 ?
On peut en douter, tant l’exaltation soulevée par l’A 380 semblait spontanée. Si dans Le Monde (28/04/2005), on préféra à l’image du zozo à plumes celle, plus audacieuse, du poupon à pédales - en titre : « L’A 380, un “gros bébé” plutôt silencieux qui se pilote “comme un vélo” » -, la tonalité fut partout la même : ahurie d’admiration, cocardière, puérile et, pour tout dire, déchirante de sottise.
Localier de l’étape, le quotidien La Dépêche du Midi (Groupe LAGARDERE)remporta logiquement la palme de l’esprit de clocher : « Géant ! Ce petit mot de cinq lettres résume parfaitement l’impression ressentie par tous ceux qui, le long des pistes de Blagnac, dans le ciel de Toulouse et dans le ciel des Pyrénées » et patati...
Concepteurs, ingénieurs, pilotes, techniciens très qualifiés, toute la fine fleur de l’aéronautique fut convoquée pour abonder d’« émotion » sur « le grand moment historique » que représentait le décollage de l’Airbus.
Dans la tribune d’honneur, l’écrivain mondain Éric Orsenna était sous le charme : « Le monde industriel m’a toujours fasciné. Je voulais aller à la rencontre des ouvriers pour écouter leur émotion, leur joie. Les voir courir vers l’avion, c’est un instant magique. » (La Dépêche du Midi, 28/04/2005).
IL N’Y EUT PAS d’« instant magique » pour les ouvriers d’Aérotechnique Espace (ATE), une des nombreuses boîtes sous-traitantes d’Airbus. Ce sont les salariés d’ATE qui peignent les avions, au rythme d’environ 130 appareils par an. La blancheur éclatante de l’Airbus, ils l’ont payée de leur santé. En raison des chromates et éthers de glycol, utilisés dans des conditions de sécurité désastreuses, ils sont une quarantaine à avoir développé des troubles hépatiques, des œdèmes, des ulcérations et des inflammations aux testicules.
En 2002, une plainte a été déposée contre ATE et son donneur d’ordres, Airbus Industrie. Mais dans ce pays réputé aux avant-postes de l’« Europe sociale », les maladies du travail sont considérées comme un phénomène naturel, surtout lorsqu’elles sont infligées par le fleuron du groupe LAGARDERE. Le parquet de Toulouse a classé l’affaire.
Saisi au civil en 2003, le tribunal de grande instance s’est déclaré, lui, incompétent : le chantage à l’emploi agité en pleine audience par l’avocat d’Airbus - « La prévention du risque ? Expliquez-moi, qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’il faut fermer la boîte ? » - aura fait bon ménage de Lakdar Osmani, reconnu impropre au travail après 13 ans de boîte, ou de Jérôme Rechausse, licencié pour cause d’œdèmes aux cordes vocales. Mais les empoisonnés sont tenaces. Ils ont déposé une nouvelle plainte en février 2005 auprès du doyen des juges d’instruction de Toulouse : peut-être prendra-t-il un peu moins à cœur la bonne image d’Airbus ?
(Pas un mot sur les dégâts que cause l’A 380, par exemple en matière d’effet de serre : ce n’était pas le moment de rappeler le sombre constat de l’Institut français de l’environnement, qui estime à une tonne la quantité de CO2 émise par chacun des passagers d’un aller-retour Paris-New York. Ce n’était pas le moment non plus de questionner cette idéologie de l’obésité qui exige de convoyer toujours plus de touristes dans des avions toujours plus ventrus, plus polluants, plus rentables, vers les plages de pays toujours plus pauvres.)
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