Ami de Dieu, ennemi du monde
Lorsque l’on évoque la piraterie ou la course, l’on songe d’office à des îles tropicales et plus particulièrement au pourtour des Caraïbes. Pourtant, bien que cet espace géographique fut le centre de furies maritimes sans nom où d’illustres personnages inscrivirent leur nom dans l’Histoire en lettres de sang [1], bien d’autres mers et océans furent la proie de ces êtres d’exception. Et la mer Baltique elle-même n’échappa au phénomène en dépit de ses latitudes élevées. De tous ceux qui écumèrent ces eaux glacées, Klaus Störtebeker apparaît comme l’unité de mesure incontournable : la seule évocation de son nom faisant autrefois tressaillir la puissante Ligue Hanséatique qui n’aura de cesse de mettre le grappin dessus.

Störtebeker est né dans une époque de profonde mutation économique et sociale, à la fin du XIVe siècle. Le pouvoir politique du Saint Empire romain germanique est moribond, accentuant une grande migration de paysans germains vers les frontières d’Europe de l’Est et du Nord depuis presque cent ans : le fameux drang nach osten. Cependant ces éléments ne sont pas les seuls faits marquants de cette ère : s’ajoute aussi l’autonomie de plus en plus manifeste et affirmée de « villes libres ». Certaines d’entre elles étant des ports dont l’activité économique échappe quasiment à toute emprise politique impériale, trop veule pour espérer ramener dans son giron ces espaces urbains disposant à la fois de ressources solides et de milices entraînées [2]. Au lieu de s’affronter commercialement, ces ports vont décider au contraire d’unir leurs efforts et de créer une structure, une guilde d’armateurs, dont les membres bénéficieront d’avantages conséquents, notamment quant à l’emploi d’entrepôts communs. Au fil du temps, d’acteur économique la Hanse se muera en acteur politique, n’hésitant pas à affronter ou influencer des Etats [3]. De Londres à Veliky Novgorod en passant par Bergen, la Hanse était devenue incontournable.
Pourtant, cette mainmise sur les voies maritimes et commerciales de la mer du Nord à la Baltique ne firent pas que des heureux : certaines cités s’estimant injustement exclues du partage des richesses, les voyant passer sous leur nez à longueur d’année. Alors germa dans l’esprit d’aventureux marins la possibilité de profiter, à leur manière, de cette florissante manne à portée de canon. Ainsi naquirent les Vitalienbrüder ou Frères Vitaliens [4], principalement situés dans le Mecklembourg à leur début, avant d’essaimer un peu partout sur le pourtour de la mer du Nord et de la Baltique comme pour coïncider ironiquement avec l’espace Hanséatique.
L’Europe du Nord allait apprendre à craindre et respecter ces hardis navigateurs, dont l’illustre Störtebeker.
Né vraisemblablement en 1360 à Wismar, il établira rapidement son camp de base à Rügen, une île de 935 km² dont l’importance géographique saute d’office aux yeux.
L’on sait peu de choses de ce personnage, si ce n’est qu’il devait être haut en couleurs tant la légende se confond avec l’Histoire. Son nom tout d’abord signifie en français « vide-le-verre » : en matière d’explication, les versions varient entre sa propension inégalable pour écluser en une seule fois un énorme verre à bière (4 litres !) et celle où toute nouvelle recrue devait vider ce même verre d’un trait : preuve que l’on savait déjà s’amuser à cette époque...
Quoi qu’il en soit, la première mention administrative de ce personnage remonte à 1380 dans le livre des proscrits de la ville de Wismar où le susnommé se fait déjà connaître pour son tempérament sulfureux. Véritable réprouvé, Störtebeker allait trouver une nouvelle famille d’accueil avec les Frères Vitaliens. C’est en leur sein, et nanti d’une organisation fort conséquente pour l’époque (agissant souvent en petites escadres), que le bouillant personnage allait faire parler la poudre et rougir les eaux glacées du nord du sang de ses adversaires.
La puissance Ligue Hanséatique allait rapidement découvrir une nouvelle menace plus terrifiante encore que la flotte du Danemark et subir de plein fouet les répercussions des abordages en série de cette confrérie tout autant organisée qu’habile. Nulle route maritime ne pouvait désormais se considérer comme sûre. Pis, les ports eux-mêmes commencèrent à subir des attaques en règle, tel Bergen (Norvège) ou Vyborg (Russie). Conséquence logique : les produits commercialisés par les pays du pourtour balte et scandinave commencèrent à voir leurs cours s’envoler de façon exponentielle. Sans omettre que des villes comme Lübeck étaient saignées à blanc en voyant leur tonnage marchand fondre comme neige au soleil. La Ligue était aux abois !
Conscient de leur puissance, les Frères Vitaliens s’établirent à Visby, en Gotland que l’on peut désigner comme étant l’équivalent en Baltique de l’île de la Tortue (Tortuga) pour les flibustiers du XVIIe siècle.
La paix de 1395 retira toutefois à Störtebeker et ses confrères la possibilité de bénéficier de ports amis de Wismar et Rostock puisque le Mecklembourg avait accepté de suspendre les hostilités avec la reine du Danemark. Cette dernière, monarque talentueux et matois, enjoignit ensuite la Ligue Hanséatique à unir ses forces aux siennes pour mettre fin à la piraterie dans leurs eaux et assainir les voix commerciales sur mer.
Commença alors une formidable chasse aux pirates qui allait prendre plusieurs années. D’autant plus féroce que les alliés recoururent à un nouvel allié au faîte de sa puissance en la personne de l’Ordre Teutonique avec pour objectif la prise d’assaut de l’île de Gotland, quartier général de la présence pirate en ces lieux. Konrad von Jungingen, l’un des plus talentueux grand maître de l’ordre depuis Hermann von Salza, débarqua en 1398 avec une armée aussi expérimentée que nombreuse : Visby subit le courroux de la furia teutonica et les pirates durent abandonner la mort dans l’âme leur terre d’accueil malgré toute la pugnacité dont ils purent faire preuve.
Störtebeker, et ceux qui en réchappèrent, vogueront vers la mer du Nord où ils se couvriront encore de gloire au milieu des îles de la Frise. Mais il était dit que son temps était venu, et les efforts conjoints de grandes villes hanséatiques comme Hambourg et Brême ainsi que la hargne de Simon von Utrecht en tant qu’amiral d’une flotte considérable permirent de mettre la main sur le redouté pirate. De nombreuses conjectures existent sur la capture rendue possible de ce remarquable navigateur : sabotage interne du fait d’un traître ou coup au but sur le mat principal ? Toujours est-il qu’après avoir été capturé, Klaus Störtebeker fut décapité sur la place du marché de Hambourg avec une trentaine de ses compagnons en cette année de grâce 1401. De cet épisode naîtra une légende : dans un dernier esprit de bravade, ce fougueux géant aurait demandé la libération de tous les compagnons rangés en file indienne jusqu’à la limite qu’atteindrait son corps sans tête. Onze marins auraient pu et dû escompter obtenir la vie sauve si le maire ne s’était senti obligé de rétracter sa parole comme tout bon politicien contemporain.
Plantées sur des piques, les têtes des pirates ornementèrent lugubrement la ville de Hambourg des jours durant.
Les frères Lubben, autres hors-la-loi des mers redoutés, subirent le même sort par les autorités de Brême en 1418. L’âge d’or de la piraterie sur le territoire hanséatique venait de prendre fin et la Ligue pouvait se targuer d’avoir vaincu l’un de ses plus redoutables adversaires. Plus jamais le cri de guerre de Störtebeker « ami de Dieu et ennemi du monde » (Gottes Freund und Aller Welt Feind) ne résonnerait sur les mers de glace, seulement dans les légendes germaniques revisitées par le romantisme allemand des siècles plus tard.
Toutefois, le déplacement de l’activité du commerce maritime du nord de l’Europe à l’Atlantique Nord couplé à l’émergence de nations aptes à favoriser et protéger l’essor commercial des cités portuaires, la Hanse allait disparaître à petit feu tandis que la piraterie allait, elle, connaître un nouvel essor dans le Nouveau Monde. Mais ceci est une autre histoire...
Ironie de l’Histoire : la ville de Hambourg a tenu à rendre hommage à ce fier gaillard des mers en lui érigeant une statue ! Juste hommage à celui qui ne céda que devant la conjonction de toutes les forces navales du nord de l’Europe. Au moins eut-il le mérite de prouver qu’un homme libre pouvait choisir son destin et l’imposer, fût-ce temporairement, à des forces supérieures en nombre.
[1] Je ne saurais que trop vous recommander ce sublime ouvrage de Michel Le Bris, D’or, de rêves et de sang. Et ce d’autant qu’il analyse l’aventure de ces êtres en rupture de ban à l’aune des bouleversements religieux de l’époque.
[2] En 1176, la bataille de Legnano en Italie du Nord fut une cuisante défaite pour le Saint Empire romain germanique sous la férule de Frédéric Barberousse qui abandonna tout espoir de rallier sous sa couronne les riches cités italiennes. Ces dernières démontrèrent qu’unies et dotées de troupes motivées et bien équipées, elles pouvaient prendre l’ascendant sur des armées hétéroclites et indisciplinées. De fait, il n’est pas interdit que penser que les empereurs suivants retinrent la leçon et se défièrent d’affronter les cités trop puissantes.
[3] Entrant pour un conflit de longue durée à l’encontre du Danemark, nouant une alliance avec l’Ordre Teutonique ou encore soutenant avec succès le prétendant au royaume d’Angleterre Edouard IV d’York en échange d’un maintien des privilèges commerciaux de la Ligue sur le sol anglais.
[4] Leur nom provenant du fait qu’ils ravitaillèrent Stockholm alors sous le coup d’un blocus ordonné par la reine du Danemark, Marguerite Ire (1353-1412). Cette activité de contrebande allait devenir leur premier fait d’armes.
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