Brisseau le Maudit ?

Tout d’abord, alors que la sortie de son prochain long métrage A l’aventure est annoncée prochainement, je tiens à préciser ici que je parlerai moins de l’homme (cinéaste français de 63 ans dont on connaît les événements judiciaires de ces dernières années) que de l’œuvre car nous avons bel et bien affaire à un artiste (Les Anges exterminateurs (2006), Choses secrètes (2002), Les Savates du bon Dieu (2000), L’Ange noir (1994), Céline (1992), Noce blanche (1989), De bruit et de fureur (1988), Un jeu brutal (1983)...) et non pas à un tâcheron auteur de croûtes filmiques comme Camping, Les Bronzés font du fric et autres panouilles franchouillardes à deux balles. Eh oui, ce cinéma-là est dans le formatage XXL du tiroir-caisse à gogo(s) pendant que le cinéma de Brisseau s’aventure dans des contrées autrement plus risquées. On le sait, la grande affaire de l’auteur de Noce blanche (avec Vanessa Paradis dans le rôle d’une adolescente psychologiquement fragile et amoureuse de son prof de philo) et de L’Ange noir (avec Sylvie Vartan dans le rôle d’une femme fatale aux secrets diaboliques), c’est le sexe - il s’agit d’évoquer le thème de la sexualité. Le désir trouble est au cœur de ses films sulfureux, c’est d’ailleurs ce qui en fait le charme, mais aussi sa mise en danger, on est dans le tabou qui entoure le sexe : « Pourquoi interdit-on les films de sexe et n’interdit-on pas les films où l’on coupe des têtes ? » (Brisseau, in Les Inrocks n° 563, 12/09/06). Dans une France actuelle, semblant prôner un retour à l’ordre moral, malgré l’exposition très médiatisée en ce moment du tableau (autrefois) scandaleux de Courbet L’Origine du monde au Grand Palais, la sexualité filmée frontalement par un artiste-expérimentateur semble moins regardable que des obscénités horrifiques (style films d’horreur décérébrants) ou médiatico-politiques. C’est comme ça. Et avec son physique buriné de « Joe l’Indien », il faut bien l’avouer, Brisseau a vraiment la gueule de l’emploi du cinéaste maudit pouvant vite apparaître comme une cible non négligeable pour l’establishment du tout-répressif !
Je viens de revoir Les Anges exterminateurs (sortie le 13 septembre 2006, interdit aux moins de 16 ans, présenté avec succès à
Autre défaut à ne pas négliger, ce film se présente par moments comme un plaidoyer pro domo limite lourdingue de l’auteur dont on connaît la « sale histoire » avec certaines de ses comédiennes - procès, etc. : en 2005, alors qu’il achevait le montage des Anges exterminateurs, Brisseau est condamné à un an de prison avec sursis et 15 000 € d’amende pour le harcèlement sexuel de deux actrices de Choses secrètes, un film racontant l’histoire de deux jeunes femmes de milieux défavorisés qui décident d’utiliser le sexe pour leur ascension sociale, l’une des scènes hot du film montrait le trouble des jeunes femmes se masturbant. Et tout récemment, fin décembre 2007, on apprenait dans la presse que ce cinéaste avait de nouveau été entendu par la police pour une affaire d’agressions sexuelles présumées. Pour en revenir au cinéma car c’est tout de même un « dossier » où l’on se sent plus à l’aise, signalons au passage qu’on peut aussi aimer un film pour des détails. C’est mon cas concernant Les Anges exterminateurs. Deux séquences m’ont impressionné. Celle du restaurant - très érotique - jouant sur la transgression, le franchissement des limites (bonjour Bataille !). On y voit dans un cadre classieux où le champagne coule à flots deux très jolies jeunes femmes se caresser sous une table, sous l’œil avisé du cinéaste-manipulateur (François) et d’une serveuse pour le moins émoustillée par la chose... secrète. Et surtout, j’aime ce film pour sa scène de triolisme saphique magnifique. Dans une chambre d’hôtel, sous nos yeux et sous l’objectif du caméscope de François l’érotomane, trois filles sublimes se caressent, faisant trembler et onduler leurs corps dont les chairs « sculptées » sont éclairées et caressées par une lumière mordorée et de lents mouvements de caméra. On assiste, via ce ballet ou ce rituel - mêlant sacré et profane -, à une montée du plaisir des corps telle une liturgie sexuelle - curieux oxymoron, non ? Ca rappelle l’une des phrases fortes de Romance (X) d’une autre cinéaste hors limites, Catherine Breillat : « L’amour physique est la rencontre du divin et du trivial ». Dont act.
Pour autant, comment le nier, Brisseau, malgré son talent indéniable, évolue vraiment en eaux troubles. Dans Les Anges exterminateurs, ce réalisateur, semblant justifier sa démarche, montre un cinéaste-manipulateur (François/alter ego de Brisseau himself, il porte comme lui une chemise blanche et des lunettes attachées à un fil) faisant passer des castings érotiques à des actrices en leur déclarant qu’il cherche à « approcher le mystère du plaisir féminin » recherché visiblement comme un Graal ( !), et « à filmer la montée du plaisir ». Pourquoi pas. Mais exit ici, de la part du cinéaste, ce qu’on lit à satiété sur le citoyen dans la presse : le « viol digital » d’une jeune actrice, les promesses non tenues de rôles féminins rêvés par des filles ou encore la satisfaction des pulsions sexuelles d’un cinéaste dépeint comme libidineux. Cet autoportrait de l’artiste dans le film est-il partiel ? Peut-être, certainement même, mais c’est aussi sa liberté d’artiste, d’auteur, de faire des choix. Notons que c’est tout de même très culotté, voire courageux, de la part de Brisseau de mêler à ce point-là documentaire et fiction - courageux dans le sens où ce cinéaste hors normes, à l’instar de certains plasticiens contemporains (Orlan, Damien Odoul, Nan Goldin, Nobuyoshi Araki, Tracey Emin, k r buxey...), questionne l’identité, la corporéité, le sexe... à ses risques et périls : par exemple, le cinéaste-voyeur peut-il attendre le don filmique du plaisir de femmes exhibitionnistes sans contracter d’engagement, d’obligation auprès d’elles ? La réalité, à la rubrique faits divers, semble démentir cela. Désormais, comme le déclarait son ex-avocat : « dès qu’une comédienne ne sera pas retenue pour un rôle, elle risque de porter plainte contre Brisseau » (in Le Monde n° 19 569, 23/12/07).
Alors, jusqu’où peut-on aller au nom de l’art (dans tous ses ébats) ? C’est bien connu, l’art peut être amené à transgresser la réalité pour faire avancer le schmilblick « esthétique » et/ou sociétal mais à quel prix ? Et, bien entendu, les droits d’un artiste ne l’absolvent pas de ses devoirs de citoyen. Le cinéma de Brisseau est audacieux en ce sens qu’il travaille la frontière ténue entre moral et art (ou recherche, aventure plastique bien loin de l’art pour l’art) mais jusqu’où peut-on aller au nom de la liberté artistique ? Et qui fixe les règles ? Les canons esthétiques ayant pignon sur rue ? L’Académie des Césars ? Le CNC ? L’Etat (policier ? polissé ?) ? L’Artiste ? Ou encore la société avec ses conventions et traditions, voire ses diktats ? En fait, on peut voir dans le personnage de François des Anges exterminateurs, et peut-être dans Brisseau himself, un cinéaste pris à son propre jeu (brutal ?). Poussé par le désir - tout à fait louable, voire admirable - d’apporter quelque chose de nouveau dans le cinéma et résolument décidé à mettre en scène un tabou (les transgressions sexuelles qui donnent du plaisir), sa puissante recherche dans le domaine érotique le confronte à des questions de fond, d’éthique auxquelles, tout comme Icare s’approchant trop près du soleil, il risque de se brûler les ailes...
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