Constantin Vassiliev ou le pinceau des Dieux Anciens
Constantin Vassiliev orthographié comme suit en cyrillique, Константин Васильев, demeure un parfait inconnu pour la quasi-totalité du public francophone. Pourtant ce peintre de talent n’en est pas moins reconnu désormais dans son propre pays comme étant un virtuose de son art ayant popularisé la mythologie slave à travers quelques compositions d’une éclatante beauté. D’autant plus admirable que si d’un côté il sut flatter les aspirations héroïques du socialisme triomphant en vigueur dans sa patrie, il n’hésita pas à glorifier d’un autre les figures du passé, la nature et les Dieux Anciens.

Vu de l’extérieur, et a fortiori du point de vue du citoyen occidental lambda, l’Union Soviétique était perçue grossièrement comme un univers figé, totalitaire et monolithique. Or dans les faits, celle-ci était striée de diverses lignes de partage fracturant avec plus ou moins de violence la société au sein de laquelle elles prenaient naissance. L’idéologie en place par ses excès incubaient dans la souffrance des maîtres de l’art comme de la pensée tels Boris Pasternak ou Alexandre Soljenitsyne qui se révèleront aussi dangereux pour les caciques du régime que les manœuvres géopolitiques du bloc opposé. La plume et l’esprit contribuèrent à saper la confiance que la partie la plus éclairée de la population pouvait avoir de la direction du pays. Pourtant sous l’épaisse couche de glace socio-politique des êtres contribuèrent sans charge frontale à lézarder l’édifice socialiste en redonnant voix à l’âme Russe. Tel fut le parcours de Constantin Vassiliev, peintre né à Maïkop en 1942 à une heure et un endroit où les champs pétrolifères de la région excitèrent toutes les convoitises des forces armées nazies.
Cette naissance placée sous les feux d’un affrontement entre les titans martiaux du XXème siècle était-elle un signe de sa future fascination pour l’épique ? Le résultat n’en demeure pas moins d’une coïncidence frappante car entre les allégories dédiées au maréchal Joukov et ses troupes victorieuses, le même souffle irrigue ses compositions oniriques, lorgnant y compris vers la mythologie scandinave [1]. Quant à l’art pictural, celui-ci lui a été prodigué par sa mère, elle qui pouvait s’enorgueillir d’avoir cotoyé le fameux Ivan Chichkine, membre de sa famille ?
Toujours est-il que pour conjurer toute cette période mouvementée, la famille émigra plus à l’Est, à la périphérie de l’ancienne capitale des Khans de la Horde d’Or, Kazan. C’est là en plein Tatarstan que le jeune Constantin put dès l’âge de sept ans s’éprendre de la beauté des environs et mesurer toute la majesté du fleuve Volga. Malheureusement en dépit d’une telle abondance de couleurs et de formes enchanteresses, Kazan ne disposait d’aucune institution susceptible de l’aider à calibrer son talent, et c’est du côté de Moscou après un examen d’entrée réussi avec brio que le jeune Constantin obtint son accessit au sein du plus réputé établissement du genre dans le pays. Ce séjour dans la capitale Soviétique lui offrira plus qu’une maîtrise accrue de son aptitude artistique, elle vivifiera son inspiration imaginative par les impressionnantes galeries à disposition.
Fasciné depuis son enfance par les récits de légendes slaves, tel les trois bogatyrs (Богатыри) dont la vue du tableau de Victor Vasnetsov a sans nul doute l’émerveiller et accroître sa passion pour les mythes et figures de l’ancienne Rus’. Farouchement indépendant, Constantin fut aussi un étudiant calme, précis et méticuleux ayant l’amour de l’étude et une perception des éléments fort peu commune, arrivant par un coup de crayon ou de pinceau à magnifier la plus commune des scènes. Sous ce calme apparent étaient charriés des torrents violents où son imagination et sa passion le poussaient sans repos à expérimenter, à progresser, à se plonger dans les expériences de grands noms l’ayant précédé pour modeler sa propre expression.
La mort de son père le rappella cependant à Kazan deux ans plus tard, où il continuera sa formation à l’Ecole d’Art de la ville. Jusqu’à la sacralisation de son cursus par la remise d’un diplôme en bonne et due forme : simple formalité pour un jeune homme aussi alerte de l’esprit comme de la main. Reconnaissance purement administrative, les œuvres déjà produites n’ayant été que des ablais n’ayant pas encore rencontré leur public. Dans le même temps, Constantin laissa poindre une influence du surréalisme dont le mimétisme avec certaines compositions de Salvador Dalí est on ne peut plus patente. Il s’en détournera peu après, comprenant qu’elle ne pouvait correspondre à son inspiration artistique.
Et ce fut là son choix le plus judicieux tant ses œuvres postérieures arrivèrent à exhaler cette force imaginative au point que chaque tableau en devint un pont ne demandant qu’à être franchi pour vivre au milieu du spectacle pictural. D’une force créative juvénile trop rare au sein de la foule anonyme, Kostia (diminutif de Constantin en Russe) s’il canalisait une force réelle pour le plaisir des yeux prêts à l’accepter sous leur regard était en revanche autrement plus réservé concernant les femmes. Lioudmila Tchougounova comme plus tard Elena Aseeva n’arrivèrent pas à comprendre combien la froideur apparente de l’artiste cachait en réalité de puissantes passions intérieures qui ne demandaient qu’à être libérées. Ne peut-on reprocher à ces jeunes femmes leur manque d’intuition, de patience, de sensibilité ? Toujours est-il que ces relations avortées ne laissèrent à l’homme que regrets et solitude sentimentale. L’immixtion au crépuscule de sa vie d’Elena Kovalenko, femme non dépourvue de qualités intellectuelles comme esthétiques, réveilla comme auparavant de tumultueux sentiments en Constantin, sentiments qu’il réfréna pour ensuite les étouffer, se réfugiant dans son art afin de conjurer toute nouvelle déception amoureuse.
Poète du pinceau, portier des mondes mythologiques, Constantin Vassiliev s’éteint le 29 octobre 1976 dans des circonstances des plus étranges âgé d’à peine 34 ans, laissant ses admirateurs se répandre en soupirs quant aux potentielles splendides démonstrations de son génie reposant désormais avec lui. Au moins une trace de sa vie subsiste-t-elle en chaque réalisation qu’il nous a légué et que l’on ne peut observer sans en ressentir toute la vitalité d’un artiste trop tôt disparu…
Site officiel
[1] Lorsque l’on connaît la légende entourant la naissance de la Rus’ de Kiev, il apparaît moins étonnant que la mythologie scandinave soit aussi présente sur les terres Russes. C’est en effet la venue de Rurik, de ses frères ainsi que de ses guerriers varègues (vikings), qui amorcèrent l’émergence d’une entité étatique chez les slaves orientaux.
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