Des esprits
Et des écrans.

L’esprit trouve à défaire les sens de l’instinct. Il ne manquait qu’un écran pour qu’il finisse sa conquête : celui du corps. Dans mon entourage, campagnard comme urbain, les personnes qui ne présentent pas au moins un tatouage sont désormais minoritaires. Il faut que le signifiant humain envahisse tout l’espace. Le vêtement avait pavé la voie. Son humble fonction de protection a été redoublée d’une valeur exclamative. Une virgule pouvait dire ce que vous vouliez être, proclamer votre appartenance à tribu. Ce n’était qu’un préparatif. Aujourd’hui, les marques sont partout. Alors que Daphnis et Chloé au berceau dormaient en compagnie de marques de reconnaissance, chacun au 21ème siècle veut créer la sienne et la montrer. Connue et créditable, elle pourrait (nous) amener (à) bonne fortune. Le tatouage sur la peau et le graffiti sur le mur jouent du même combat. Il nous faut tous être logés à la même enseigne.
De la mère qui porte les prénoms de ses enfants inscrits sur ses poignets au marin musclé à l’œil crevé musclant son ancre sur son bras, en passant par l’aspirant aux records qui accueille animaux et fleurs sur l’entièreté de sa chair, l’aspiration de toute la réalité matérielle dans l’univers humain, avec ses histoires, ses narratifs et ses objectifs, s’affiche sur les êtres issus de la matrice et n’y recouvre que les symboles de la victoire de l’esprit sur son environnement. Chacun se fait l’écran publicitaire de cette guerre incessante portée par l’esprit sur la matière. La plume est plus forte que l’épée. La paix a étouffé la colombe.
Toutes nos images, formes de nos lettres, peintures, photographies, sont en concurrence, dans les deux termes du mot, le plus précis et le plus habituel. Comme pour la monnaie, nos images ont cours ensemble, elles ont aussi cours les unes contre les autres. La flèche du temps en perce certaines et en porte d’autres, leur ouvre des espaces. La culture est une traînée de poudre s’écoulant d’une horloge.
La créativité est partout. Nous nous projetons de partout, nous et nos idées, nous et nos pensées, nous et nos signes, nos formes, nos petits cœurs et nos grands projets. L’esprit a établi sa propre géographie, tracé ses cartes, à partir desquelles plus de mondes peuvent être produits, et elles apparaissent désormais jusque sur les corps, et bientôt peut-être dans les corps. Cela interdit toute autre projection. Chaque signe peut être expliqué par celui qui l’a dessiné. Chaque mot défini, chaque pensée révélée. Si jamais un individu se décide d’interpréter, il doit le faire en créatif, pas en juge, ni même en parti. Les entités in(ter)dépendantes que nous sommes toutes ne veulent pas être réduites à des objets, encore moins à des représentations. L’écran est l’outil de l’esprit, et il ne peut pas être que cela, car serait induit le tabou que l’esprit puisse être l’outil de l’écran. « Noli me tangere », murmurait l’amour d’un Dieu incarné. L’homme qui autrefois imprima la Bible effleure son téléphone portable d’un doigt lourd.
Il ne peut y avoir d’art que total, affirmait le Wagner de « Tristan et Iseult », tout rompu à raconter un amour total qui surpasserait les siècles et serait vu de tous. Jamais légitimé par le souverain, il serait inoubliable, immortel. Refusant la durée, il aura acquis le temps. Amour pur et purement produit par l’esprit, ne se consacrant jamais, ne se consumant jamais, récit concentré sur lui-même et appelé à ne (se) reproduire que virtuellement. De l’art en somme.
Jusqu’aux secrets sont désormais imprimés sur les corps. L’esprit doit prendre toute sa place. Le mystère aussi doit être visible. Le secret pourra rester secret, il n’en sera pas moins là pour les yeux. Son détenteur sera peut-être porté à nous le dire, nous l’entendrons, puis, hélas !, nous le visualiserons. Ce corps à qui l’esprit confie sa substance peut désormais être remodelé comme le bois peut se réveiller violon, alors il n’y a pas à hésiter. Ce que l’esprit veut, l’esprit peut.
Lorsque Sinbad apercevait un poisson à tête de hibou au cours d’un de ses sept voyages, la vision était d’une rareté exceptionnelle, elle venait d’une des nuits de Shéhérazade, « l’enfant de la ville », la femme qui sut envoûter le roi féroce et endeuillé. Les villes aujourd’hui abondent de ces vues lumineuses, nos corps et nos murs sont ornés de formes excentriques, la banalité du merveilleux coexiste avec la banalité du mal, nous voyons des étoiles partout. Le mouvement extraordinaire ne s’arrête jamais ; dans la vitesse de son souffle il débarrasse de toute poussière. La lumière est propre.
Les corps nus sont en train de disparaître. Si chaque individu recouvre sa forme d’une marque ajoutée du dehors ou du dedans, le dedans se retrouve immédiatement accessible. Les amants sont immédiatement rassurés. Une intimité s’évapore. La rencontre a été sans danger.
Autrefois, le roi féroce et endeuillé écoutait les histoires de la femme qu’il voulait s’empresser de juger au petit matin. Comme l’anonyme (pluriel, sans doute) ne le raconte pas sinon très peu, le souverain n’a pas seulement occupé ces mille et une nuits à visualiser et à entendre. Il a eu tout le temps de sentir et de toucher. Il a saisi la chair de son otage et l’a transportée dans sa nudité à la joie. Leurs enfants sont nés sans qu’à un seul moment, le récit ne se soit interrompu. Il ne s’est rendu compte de rien. Le roi était léger.
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