Hopper, sa femme et sa muse
On sait que Hitchcock ne pouvait se passer de sa femme, qu'il appréciait platoniquement les blondes platinées et qu'il faisait dans la plupart de ses films une courte apparition en guise de signature.
L'exposition du Grand Palais est l'occasion de vérifier que Hopper, autre grand maître de la duplicité, faisait exactement la même chose.
Premier tableau
Le fauteuil vide
Dans le hall de l'hôtel, un homme aux cheveux blancs est debout à côté de sa femme assise. Tous deux sont habillés pour sortir. Sans doute vient-il de se lever de son fauteuil pour guetter, dans la rue, l'arrivée d'un taxi ou d'un nouvel arrivant. Sa femme lui dit de ne pas s'impatienter.
La lumière crue
Une lumière blanche, assez violente, tombe d'un plafonnier encastré entre les poutres.
Le tableau au mur
Elle met en valeur le tableau suspendu au dessus des deux fauteuils : s'agit-il d'un couple d'amateurs d'art, ou pourquoi pas d'un peintre et de sa femme ? Des gens distingués en tout cas, l'un avec son pardessus poil de chameau, l'autre avec sa fourrure et son chapeau à plumes.
L'arrière-plan
A l'entrée de la salle à manger, les rideaux verts symbolisent la vie commune : deux moitiés d'un même tissu qui partagent la même tringle. Juste à côté les deux colonnes ioniques au charme suranné redisent, d'un autre manière, la solidité du vieux couple.
Les jambes d'une autre
Seule étrangeté du tableau : les jambes nues d'une autre femme apparaissent en bas à droite, exactement sous les colonnes.
Second tableau
Le fauteuil vide
Une jeune femme blonde, dans une robe courte bleu électrique, semble plongée dans la lecture d'un magazine. De l'autre côté du hall, un homme aux cheveux blancs, portant beau, fait semblant de ne pas la regarder. A côté de la jeune femme, un fauteuil vide attend : on comprend qu'il suffirait d'un rien pour que l'homme se décide et, en trois enjambées, franchisse la ligne verte de la moquette pour s'asseoir près de la blonde.
La lumière tamisée
Une lumière jaune, un peu louche, monte de l'abat-jour vers le visage penché du réceptionniste, dont on ne voit que l'oeil gauche.
Le tableau au mur
Elle laisse deviner le tableau de clés, riche de toutes ces aventures, réelles ou supposées, qu'autorise la promiscuité des hôtels.
L'arrière plan
La porte grillagée de l'ascenseur invite à la montée vers la chambre et vers la concrétisation des fantasmes. Les deux colonnes jumelles, plantées entre l'homme et la femme, confirment que, malgré la différence d'âge, un rapprochement est envisageable.
Les jambes d'une autre
Seule étrangeté du tableau : les jambes nues d'une autre femme apparaissent à gauche, barrant la route de l'homme. Celui-ci serait-il déjà accompagné ?
Hotel Lobby
1943, Indianapolis Museum of Art
Le peintre et son oeil
Les deux tableaux bien sûr n'en font qu'un. Le réceptionniste debout, au dessus de la fille assise, est censé équilibrer l'homme âgé au dessus de sa femme assise : les vieux à gauche, les jeunes à droite.
Mais cet alibi ne tient pas : réduit à un oeil, masqué par la lampe, l'employé ne fait pas le poids par rapport au client distingué.
De plus, cet oeil unique ne lui appartient pas en propre : exactement positionné sur le point de fuite, il n'est autre que l'oeil du peintre lui-même.
Hopper s'est donc représenté deux fois dans le tableau : en tant que personnage soumis à des tensions contraires, et en tant que regard organisateur, qui garde tout sous contrôle.
Tiraillé par sa propre composition mais bien campé sur ses deux jambes, le Peintre en majesté tient en équilibre l'Epouse Rouge, qui partage sa salle à manger et la Muse Bleue, qui le fait grimper dans les étages.
Pour ceux qui apprécient le jeu de la sur-interprétation, voir la suite dans http://artifexinopere.com/?cat=131
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