Premier recensement au sein d’un Strasbourg tumultueux et opulent
Longtemps méconnu, voire même confondu avec Schongauer, Haller fait pourtant de nos jours l’objet d’une attention nouvelle de par le sublime rendu de ses travaux, contemporains de la vitalité économique et intellectuelle de la cité de Strasbourg. D’autant que Gutenberg vient d’y perfectionner les techniques d’impression héritées de l’Extrême Orient, révolution technique qui introduit en corollaire une diffusion à grande échelle de la connaissance et une circulation facilité des idées.
Au XVème siècle Strasbourg est une ville libre impériale disposant d’une active et puissante bourgeoisie d’affaires s’opposant régulièrement et de façon véhémente à la noblesse locale. Opulence qui ne pouvait qu’attirer et agréger territorialement la fine fleur de l’artisanat rhénan voire même au-delà de ce périmètre [1].
C’est précisément en 1438 qu’est mentionné pour la première fois Jost Haller en tant que maître graveur sur le registre des métiers, un an avant la fin de l’édification de la flèche de la cathédrale de Strasbourg par Johannes Hültz faisant d’elle le monument le plus haut du monde [2].
C’est dans ce tourbillon artistique où s’entremêlent les influences Européennes du moment que notre peintre-graveur produit ses premières ébauches dont hélas bien peu subsisteront du fait des troubles sérieux émanant de la Réforme Protestante [3]. La première d’entre elles étant la Crucifixion daté de 1445.
Au service des ordres de chevalerie

A Bergheim, localité sise non loin de Colmar, Haller va acquérir pour la première fois son surnom de peintre des chevaliers en réalisant le retable du Tempelhof. Fruit d’une commande de l’ordre des Hospitaliers de Saint Jean et mettant en scène sur un même plan Saint Georges affrontant (à pied !) le dragon et la prédication de Saint Jean le Baptiste. Deux scènes sans réel rapport l’une à l’autre si ce n’est la présence insolite d’un perroquet vert sur la scène avec Saint Georges, or c’est dans la symbolique qu’il faut se référer pour mieux comprendre le liant entre les deux : animal exotique dotée de la faculté de reproduire la parole humaine, l’oiseau pourrait être assimilé au don de prédication par la rhétorique de Saint Jean.
Une fois encore, bien des mystères demeurent autour de ces œuvres du Moyen-Âge. A fortiori lorsque leur auteur n’a laissé que peu de traces de lui-même et que nombre de ses autres témoignages picturaux ont été la proie du fanatisme.

Il quittera Strasbourg de façon définitive suite à son séjour à Metz entre 1447 et 1450 où son talent sera particulièrement apprécié par la famille noble de Nassau-Saarbrücken. Sans nul doute fut-elle réellement persuasive en le faisant s’établir à
Saarbrücken. C’est en cet endroit qu’il lui sera fourni l’occasion d’œuvrer sur sa deuxième œuvre la plus connue : le retable des chevaliers Teutoniques. La commanderie locale de cet ordre bénéficiait de liens très ténus avec les employeurs de l’artiste qui ne manquèrent pas de recommander ce dernier pour embellir la chapelle de ces redoutables moines guerriers [4].
Un héritage lié aux primitifs rhénans
Outre un livre de prières de Lorette d’Herbeviller daté de 1470 et témoignage que Jost savait aussi enluminer les manuscrits d’une manière tout à fait raffinée, il subsiste peu d’éléments relatifs à ce quasi-inconnu de la peinture médiévale. Regrettable au vu des dessins léchés où la finesse des détails ne peut qu’encore impressionner à notre époque et où la beauté onirique est servie par un style dynamique donnant vie à l’œuvre.
C’est cependant dans son héritage artistique qu’il faut rechercher la postérité car il parait peu probable que la proximité géographique comme le style n’aient pas influencé peu ou prou Martin Schongauer.
Un homme peu connu il est vrai (sa date de trépas étant tout autant mystérieuse que celle de sa naissance) mais qui en son temps sut produire des œuvres d’une réelle puissance visuelle et qui ici ou là trahit des innovations picturales qu’il est toujours agréable de (re)découvrir. Et d’apprécier en son sillage combien la césure entre Moyen-Âge et Renaissance est loin d’être aussi tranchée et arbitraire, y compris dans le domaine des arts picturaux.
[1] En 1459, à Regensburg, la loge des tailleurs de pierres de Strasbourg est désignée comme loge suprême du Saint Empire Romain Germanique.
[2] Avec de notoires tentatives de la détrôner à plusieurs reprises jusqu’en 1874, toutes échouant par suite d’un déchaînement des éléments naturels (vent violent, foudre) ou d’une mauvaise prise en compte de la conception architecturale provoquant l’affaissement de la structure.
[3] N’oublions pas que Martin Bucer (1491-1551) sera un des principaux acteurs influents de ce bouleversement théologico-social aux côtés d’Ulrich Zwingli et de Martin Luther.
[4] L’ordre Teutonique cependant commençait à amorcer un déclin inexorable, la douloureuse défaite militaire de 1410 à Tannenberg enclencha un processus dont il ne devait jamais se remettre. Le premier et surtout le second traité de Thorn (1410 puis 1466) éradiquèrent toute velléité future que les Teutoniques redeviennent une puissance marquante du Grand Nord.