Le mystère Charlotte Rampling, actrice et… peintre
Dimanche soir dernier, Arte, via la rediffusion du remarquable Sous le sable (2000, François Ozon), avec l'impeccable Bruno Cremer (1929-2010), et un documentaire récent (2022) passionnant sur cette actrice britannique de classe internationale (L'énigme Charlotte Rampling, France, 53 mn, par Valérie Manns), née en 1946 à Sturmer (Essex, Royaume-Uni), nous proposait une soirée avec Charlotte Rampling. Difficile, si l’on est fan, d'y résister !
- « Sous le sable » (2000) de François Ozon
Actrice bord-cadre (combien de films sulfureux dans sa filmographie !) et... peintre du noir profond (actuellement exposée au Musée d'art moderne de Paris (MAM) dans le cadre de l'expo collective Mondes parallèles réunissant au total sept artistes, ©photos V. D.), avec la disparition brutale de sa grande sœur Sarah (suicide) comme matrice mortifère d'une trajectoire hors normes, dans le cinéma mais aussi hors écran : petit retour ici sur son expo personnelle, qui dure jusqu’au 10 septembre prochain, en passant par quelques-uns de ses longs-métrages parmi les plus éclairants, même si souvent très sombres et crépusculaires, et par ce documentaire inédit tout à fait remarquable, on la voit en train de lire des extraits de son journal intime tout en observant défiler à l’écran les personnages de son éclectique parcours, pour mieux percer, en tout cas approcher, le mystère Charlotte Rampling ainsi que celui de sa peinture.
- Un tableau-relief de Charlotte Rampling
Rampling ou le mystère fait femme
- The Look ! « Vous avez en vous ce que je veux, il faut me le donner. » (Luchino Visconti)
« La femme a naturellement l'instinct de mystère », dixit Chateaubriand. On dirait cette phrase écrite pour Charlotte Rampling ! Une expo offerte sur un plateau au MAM à une star de cinéma, je précise tout de suite qu'on aurait pu craindre le pire - Tiens, une célébrité qui expose ses œuvres, c'est facile pour elle et à quand, par exemple, les peintures pop patchwork de l'acteur people Stallone aux franchises bankable (Rocky, Rambo, Expendables), peintre à ses heures perdues, sur les murs d'un musée français national ? Certes, alors que moult inconnus de talent rêveraient d'une telle visibilité avec une exposition pareille dans un lieu autant identifié, cette critique est tout à fait acceptable, légitime même. Mais il se trouve que la discrète exposition actuelle de Charlotte Rampling, actrice anglaise si continentale qu'on ne présente plus (77 printemps au compteur), dans un coin - une petite salle au sous-sol avec une lumière volontairement atténuée du circuit étiqueté Mondes parallèles pour dévoiler des univers singuliers et poétiques résonant avec des forces invisibles – du MAM vaut véritablement le détour ; c'est, selon moi, le clou de cet événement collectif, réunissant d’autres plasticiens méconnus (Marie Bourget, Helmut Federle, Hubert Kiecol, Anne-Marie Schneider, Pierre Weiss), avec les réalisations paysagères étonnantes de la sculptrice française Hélène Garache (1928-2023) - j’y reviens à la fin.
- Vue d’ensemble de l’expo Rampling au MAM de Paris
- Portrait polaroid de Charlotte Rampling, ©photo V. D., Paris, le 6 février 2001, pour l’avant-première de « Sous le sable »
Alors, à dire vrai, ce n’est pas la première fois que cette actrice-artiste s’aventure dans le champ des arts plastiques, elle a souvent inspiré des photographes de tout premier plan, à commencer par le célèbre Helmut Newton, sans oublier Alice Springs, Cecil Beaton, David Bailey, David Barfly, Paolo Reversi, Bettina Rheims, Peter Lindbergh et autres Juergen Teller, plus récemment, et, en 2012, dans une exposition intimiste réussie à la Maison Européenne de la Photographie (MEP) à Paris, Charlotte Rampling, albums secrets, accompagnée par une installation sonore conçue spécialement par son ex Jean-Michel Jarre, on avait pu découvrir non seulement des portraits, souvent érotiques (« Une image fixe est plus impudique car on peut prendre plus de temps à la regarder »), de cette superbe actrice, à la beauté altière et sibylline, par certains photographes précédemment cités, mais également des clichés qu’elle a elle-même réalisés (elle pratique en effet la photographie en dilettante), notamment des autoportraits et des photos de famille réalisés au gré, entre autres, de ses voyages lors de tournages à travers le monde (Chine, Etats-Unis, Irlande…) ; il faut savoir que c’est le légendaire Jacques-Henri Lartigue qui lui avait prêté un petit appareil photo en 1978. Toutefois, au MAM actuellement, point de photos exposées mais des peintures, dix-neuf au total, toutes de petits formats (50 x 45 cm), relevant jusqu’alors d’une activité clandestine - seuls sa famille et quelques proches, lui rendant visite, le savaient : Charlotte Rampling peint depuis trente ans, utilisant des panneaux de bois bon marché avec pour matière première du simple enduit de rebouchage. Son matériel est réduit au strict minimum, on n’est pas chez Jeff Koons !, afin de pouvoir l’emporter, si besoin est, sur un tournage et de pratiquer sa peinture dans une simple chambre.
Le cœur est un coffre
- « Max mon amour », 1986, de Nagisa Ōshima
« Au cinéma, on est sans cesse scruté, on se donne tout entier. On ne s'appartient plus. J'avais envie de faire quelque chose pour moi-même avec mes mains. Comme je ne savais ni peindre ni dessiner, j'ai utilisé de la matière », note Charlotte Rampling. Et cette matière noire en fait, comme le précisait le formidable doc d’Arte, provient d’un drame intime survenue dans sa vie : en 1966, la mort brutale de sa sœur aînée la dévaste, la consume de l’intérieur, Alors que la carrière de l’actrice débute à l'âge de 21 ans, pendant l’effervescence du Swinging London, elle se fait notamment remarquer par le film-phare léger de cette période-là, The Knack, aux côtés de deux autres Anglaises (Jane Birkin, Jacqueline Bisset) qui se feront aussi bientôt adopter par le public français et, alors qu'elle se concentre sur sa vie professionnelle, Charlotte ne s'occupe plus de sa sœur Sarah, celle-ci s'étant mariée en Argentine et vivant avec un homme plus âgé et riche. Mais, un mois après la naissance de son fils prématuré, coup de tonnerre, Sarah se suicide à l’âge de 23 ans. La famille Rampling, issue de la bourgeoisie britannique (un père militaire strict et mutique, ancien médaillé olympique, une mère peintre volatile), observera longtemps la plus grande discrétion quant aux circonstances de ce tragique décès, « Chez les Rampling, le cœur est un coffre » (Rampling), et ce jusqu'à la mort de la maman en 2001.
- Détail d’un tableau de Charlotte Rampling
Marquée au fer rouge teinté de noir, ce drame étant comme « la matrice mortifère de toute son existence », dixit le doc L’énigme Charlotte Rampling, l’actrice, mâtinant tristesse et beauté et souvent abonnée aux rôles de femmes fatales et retorses flirtant vers la transgression sociale (elle combine avec étrangeté flegme so british, fragilité, conformisme social très conscient de soi et moments de trou noir), décide alors, pour exorciser ses fêlures et ses démons intérieurs, de se tourner, au sein d’une filmographie extrêmement riche lui ayant fait côtoyer des cinéastes importants (Visconti, Roger Corman, Richard C. Sarafian, Boorman, Liliana Cavani, Lelouch, Boisset, Chéreau, Allen, Lumet, Oshima, Parker, Ozon, Tony Scott, Michel Blanc, Norman Jewison, Enki Bilal, Kassovitz, Dominique Moll, Cantet, Maïwenn, Lars von Trier, Loris Gréaud, Jonathan Nossiter, Verhoeven, Denis Villeneuve...), vers des films fiévreux, scandaleux et ténébreux , où nombre de plans exhalent un parfum de charogne et de mort, tels Les Damnés (1969, Visconti), racontant la décadence d’une famille de puissants en décomposition sous le nazisme, Portier de nuit (1974, Liliana Cavani), relatant une relation sadomaso toujours au temps de la Shoah entre un bourreau, ex-officier SS, et sa victime, La Chair de l’orchidée (1975, Patrice Chéreau), la comédienne, aux choix courageux, y campe une riche héritière échappée d’un asile où l’avaient mise ses parents pour finir par arracher, tel Œdipe, les yeux des gens, ou encore l’iconoclaste, teinté d’humour noir à la Buñuel (le scénario est de Jean-Claude Carrière), Max mon amour (1986, Nagisa Ōshima) où, cette fois-ci, Rampling joue avec gaieté une bourgeoise trompant son mari diplomate avec carrément un chimpanzé, « mon mari idéal » finira par dire, non sans espièglerie, cette actrice hors limites et rebelle, sous ses airs policés. Puis, last but not least, il y a aussi, bien plus tard, Sous le sable (2000) de François Ozon, lorgnant vers Sirk et Fassbinder, dans lequel, au bord de la folie, une femme n’arrive pas à accepter la disparition brutale au bord de la mer, dans les Landes, de son mari (Bruno Cremer), cette disparue des écrans - dans les années 1990 elle tournait moins - revient nous hanter, l’actrice franc-tireuse se confondant alors avec la femme meurtrie, via une disparition (celle de son mari ou bien de sa chère sœur suicidée) nourrie d’une folie douce axée, sur fond de maladie mentale sous-jacente, sur le fantôme d’un être cher absenté. Bien sûr, on peut apprécier la peinture de Rampling dévoilée au MAM sans rien connaître de sa filmographie tourmentée et de son parcours existentiel chaotique. Pour autant, nul doute que ces quelques fleurons filmiques mentionnés, au parfum de soufre voire mortifère, nous aident à mieux appréhender sa matière noire picturale envoûtante.
Matière noire
- Une figure fantomatique de Charlotte
Qu’y voit-on de prime abord ? De la matière grumeleuse crépusculaire, voire noire. Signée Giger ? Fautrier ? Leroy ? Giacometti ? Zoran Music ? Ou encore Soulages, le maître de l’outrenoir décédé en 2022 à 102 ans ? Eh non, Charlotte Rampling herself : l'actrice, vue chez tant de photographes et cinéastes prestigieux, et désormais… la peintre, adepte de la lumière noire. Est-ce que ça tient ? Oui, franchement, sans être pour autant, il est vrai, diablement original. Modestie des formats et des matériaux (mortier et pigments sur panneaux isorel), fantômes latents, forces invisibles à l’œuvre et surtout mystère, à son image ; on peut aussi désormais penser, avec cette silhouette féminine vacillante et furtive apparaissant obsessionnellement dans la pénombre, par un relief plus clair que le fond sur lequel il se détache, à sa sœur Sarah trop tôt disparue inlassablement représentée, entre ombre et lumière, présence et absence. Quant au panneau explicatif présent dans la salle, il indique : « On croit parfois reconnaître une figure humaine, un crâne grimaçant, parfois une cellule vue au microscope. » Puis : « La dimension sérielle des œuvres, rendues palpables par leur taille presque identique, fait surgir les peurs intimes et récurrentes qui nous relient au monde de l’enfance tout autant qu’à celui de la mort. »
« On m’a toujours dit, précise la comédienne d'une beauté si troublante (muse aussi pour moult photographes de générations différentes, de Newton à Teller), qu’il y avait du mystère en moi, je l’ai appelé. Il y a vingt-cinq ans, quelque chose m’a mise sur cette voie et je n’ai plus dévié. Je ne suis pas devenue peintre, je suis accompagnée par la peinture. » « Personne ne savait. C'était sorti des ténèbres, de mes ténèbres. » Lady Charlotte, peintre de l'ombre, se laisse guider par son instinct et son aventure dans les arts visuels, créant à l'ombre des sunlights de la célébrité : « Je vais continuer ainsi, à mon rythme. Je n’ai pas de plan. » Elle réalise des tableaux sombres traversés dans leur verticalité, par des traînées de lumière : masses charbonneuses, toutes en clair-obscur, alternant présences spectrales, voire créatures fantastiques (le créateur d'Alien HR Giger, à côté de son chat angora, surnommé Jonaconda, squattant son appart du quartier Saint-Germain-des-Prés à Paris, rappelant ses grands yeux verts mystérieux de femme fatale aux paupières de légende, pourrait être son voisin de palier), et abstractions, via un goût prononcé pour l'informel, l’obscurité crépusculaire, les fantômes ainsi que pour les ténèbres, ou plutôt SES ténèbres, donc.
- L’élégante et énigmatique Charlotte Rampling
L’artiste, qui ne donne pas sa confiance facilement, indiquait avec précision, dans un Art Newspaper récent (numéro 52, mai 2023, p.38), ceci, propos fort éclairants : « J’ai quitté l’école à 16 ans, j’étais trop rebelle. Mon père voulait absolument que je puisse gagner ma vie quoi qu’il arrive. J’ai passé neuf mois dans une école de secrétaire pour devenir sténographe. Il faut toujours écouter son papa, surtout s’il est colonel [rires]. Ma mère a commencé tard, mais elle avait du talent. Elle a été exposée localement. Comme moi, elle faisait ça pour s’épanouir. Je ne suis pas aussi délicate qu’elle. Moi, je suis plutôt dans le mortier. Question de caractère. » Puis : « Je ne donne pas de titres. Ce sont des monstres, des créatures, des êtres. Je m’arrête seulement quand j’obtiens un visage, quand un personnage apparaît et me parle. Parfois, je les perds. Un jour, en voulant ajouter une petite chose, il a disparu. J’étais folle de rage. » Et enfin : « Je fais des allers-retours. Je n’ai jamais jeté une tentative. On peut toujours rajouter de la matière, gratter. Il y a une créature qui vit, je ne veux pas la tuer. C’est une satisfaction immense quand je sais qu’elle apparaît. En trente ans, j’ai fait 43 œuvres, cela représente une à deux par an. »
Le musée d’Art moderne de Paris, chapeauté par Fabrice Hergott, son directeur ouvert en général aux chemins de traverse (c’est lui qui est venu à elle et non l’inverse (« ça fait partie de mon caractère, souligne la comédienne très courtisée, je ne demande jamais à un metteur en scène d’être dans son film »), possède désormais trois pièces de sa production picturale, présente en ce moment aux deux tiers sur les cimaises de cette institution parisienne d’importance. Tout commence pour Charlotte dans les nineties, période où elle joue moins pour le cinéma et ainsi, entre les tournages, devenus plus rares, elle pratique et expérimente le médium peinture avec curiosité, peut-être pour mieux se retrouver ou se révéler à elle-même, sur des planches isorel (panneaux de fibres dures de bois transformées sous haute pression) qu'elle encroûte de matière en les malaxant de ses mains, la couleur s'y faisant rare, elle aime à loisir y varier les tonalités ténébreuses, tels noirs profonds, gris et autres terres de Sienne brûlées. Oscillant entre peinture et sculpture, il faut voir, nous précise-t-elle, cette vingtaine de tableaux-reliefs nocturnes au format moyen, sans titres ni dates, comme un tout, la verticalité affirmée en appelant naturellement à l'évocation de la figure humaine, « chaque pièce est individuelle mais fait partie d’une histoire qui s’est présentée à moi ». Il s'agit pour elle d'une démarche démiurgique – inventer un monde parallèle - et assurément cathartique : « Se glisser dans la matière ne demande aucun effort intellectuel. On ne pense à rien d’autre ; ce qui permet de revenir à soi. Le temps s’arrête. »
Une jarre de références qui ne sont pas révérences
- Deux tableaux noirs, tombeaux ?, de Charlotte Rampling
D'où lui vient l'inspiration ? Cette actrice, nimbée de mystères et de zones d'ombre, n'en sait trop rien. Tout juste reconnaît-elle quelques sources inspirantes, elle se montre intéressée par les artistes Jean Marembert, Michael Irmer et Hans Hartung, dont elle possède une œuvre (« son plus beau cadeau », indique-t-elle à Sarah Belmont pour BeauxArts Mag), cette expo solo dans un group show étant pour elle comme un « one man show. Je voulais engendrer des créatures, des entités et en assumer l’entière responsabilité. Ce ne sont pas des hommages conscients même si je suis, comme tout le monde, traversée par diverses influences. » En guise d'inspiration possible, et sans que cela ne se transforme en ombres tutélaires pour le moins étouffantes, Rampling n'est pas du genre à se laisser phagocyter ou cornaquer, elle cite néanmoins volontiers sa maman, « ma mère ne savait pas qu’elle était peintre, or elle avait du talent ; un geste souple, une sensibilité impressionniste… et quelques acheteurs. Elle savait manier la couleur », son second mari, le compositeur de musique électronique et de musiques de film Jean-Michel Jarre, « Jean-Michel, marqué par l’art abstrait et informel, m’a également initiée à l’art conceptuel, auquel je ne comprenais pas grand-chose. Il a ouvert mon œil. (...) Il avait déjà exposé, des œuvres plutôt abstraites, et voulait renouer avec la peinture sur une période de dix jours, c’était pendant Noël. J’avais très envie de m’y mettre. Il m’a seulement suggéré d’emprunter le matériel », sans oublier le baron noir Pierre Soulages ! « Je l’ai rencontré dans un café au cœur du 5e arrondissement. Il m’a conseillé de suivre mon instinct, de ne surtout pas chercher à prendre des cours de dessin. » Conseil venant d'un grand acteur (1919-2022) de la peinture abstraite contemporaine à la reconnaissance mondiale qui, au vu de sa pertinente et resserrée production picturale (dévoilée jusqu'en septembre prochain au MAM de Paris), n'est manifestement pas tombé dans l'oreille d'une sourde. Tant mieux pour elle. Et pour nous car, comme l’actrice secrète, mais partageuse, le souligne, « il faut être au moins deux pour contempler une œuvre ». Ici, et bien après (une bonne expo se prolongeant au-delà de la visite in situ), on se laisse volontiers porté et questionné par un corpus d'œuvres plastiques aux accents à la fois picturaux, matiéristes et cinématographiques, nous permettant in fine de découvrir la face cachée d'une icône attachante et impressionnante, si proche et si lointaine, du septième art.
Cerise sur le gâteau
- « Paysage avec chardonnet et la Verte, Chamonix », 1998, sculpture en terre cuite d’Hélène Garache, collection de l’artiste
Fruit du hasard ou pas, Charlotte Rampling est exposée au même moment que la peintre franco-norvégienne Anna-Eva Bergman (1909-1987) connaissant au MAM de Paris une grande rétrospective la célébrant (jusqu’au 16 juillet prochain), or dernièrement Rampling avait prêté sa voix pour accompagner un documentaire inédit, diffusé en mai dernier sur Arte, retraçant sa trajectoire et son histoire d’amour avec Hans Hartung (Anna-Eva Bergman, peintre alchimiste de la lumière, de Simone Hoffmann (Allemagne/France, 2023)), d’ailleurs en parlant de ses créatures dantesques, la comédienne, aux yeux de chat, confie avec malice (in Art Newspaper) : « Ces dernières sont contentes d’être dans le musée. Elles voient d’autres gens et peuvent parler entre elles. Il faut qu’elles voyagent ! ». Mais ce qui étonne davantage encore, apportant telle une cerise sur le gâteau une réelle plus-value à l’expo chorale Mondes parallèles, ce sont les productions aventureuses en relief, croisant peinture, maquette et sculpture, d’une certaine Hélène Garache (je ne la connaissais pas !), hélas décédée récemment. Là aussi, et étonnamment, il y a du cinéma à se faire ! Ces terres cuites, jamais vues dans l’espace public, mêlant la nature, son observation, le conte ainsi que l’autobiographie, sont à la fois surprise et révélation. La carte et le territoire ont ici fusionné : Hélène Garache « (…) s’attache, dixit un panneau pédagogique affiché sur une cimaise, à rendre en sculpture les grands paysages et les éléments naturels des régions où elle séjourne avec sa famille et des amis, en Dordogne, en Normandie, dans le Haut-Var, dans les Alpes françaises et dans l’Engadine suisse. » Et dans le Colorado ?
- Début de « Shining », 1980, par Stanley Kubrick
Quel travail surprenant. Devant, entre réalisme chiadé et carton-pâte, j’ai pensé aux grands espaces américains à la Cimino et surtout à toute l’entame du film-installation Shining (1980) quand la petite Volkswagen jaune (culte !) déambule, via la dimension sublime de la nature, dans des paysages de montagnes magnifiques avant d’atteindre l’hôtel Overlook, Colorado. On dirait des maquettes - elles sont d'un vérisme naturaliste stupéfiant (terres argileuses cuites à 1000 degrés) - pour des tournages de films, ou tout simplement pour jouer (l’art de l’enfance) : j'ai aussitôt pensé à la maquette du labyrinthe dans le Kubrick, entre minuscule et monumentalité, lorsque Jack Torrance/Nicholson veut mieux contrôler le réel sous ses yeux (le parc de l’hôtel) en le rabattant à sa dimension miniature (le labyrinthe végétal en taille réduite).
- « Cascade du Val Fex (Engadine) », 1997, sculpture en terre glaise cuite d’Hélène Garache, pièce en cours d’acquisition
Le panneau dans la salle lui étant consacrée ajoute : « (…) ce travail, aux accents mystiques, parfois à la limite de l’art singulier ». Certes, l’art singulier désigne une tendance proche de l’art brut, voire assimilée, signifiant « mouvement artistique qui regroupe des artistes autodidactes utilisant des techniques et des moyens souvent originaux pour s'exprimer et qui se sont détachés de l'art officiel. » Mais bon, pour ma part, j’ai toujours un peu de mal avec les étiquettes. Et, entre nous, tout artiste, digne de cette appellation, ne devrait-il pas être singulier en créant de l’art… singulier ? Au risque sinon d’enchaîner moules à gâteau pour alimenter marché de l’art et officines officielles de l’art dit contemporain, croulant souvent sous un capitalisme carnassier qui n’a plus grand-chose à voir avec l’authenticité originelle de l’œuvre d’art relevant, comme il se doit, d’une irrésistible nécessité intérieure. L'artiste Hélène Garache, qui gagne à être connue, s'est éteinte le 15 avril dernier, à 95 ans, deux jours après l'inauguration de cette présentation actuelle, valant ô combien le déplacement.
Exposition collective Mondes parallèles, montrant Charlotte Rampling et Hélène Garache, du 14 avril 2023 au 10 septembre 2023, MAM - Musée d'Art moderne de Paris, 11 Avenue du Président Wilson 75116 Paris, www.mam.paris.fr
L'énigme Charlotte Rampling (France, 53 mn, Valérie Manns), documentaire diffusé sur Arte le dimanche 25 juin 2023 à 22h35.
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