Loic Lantoine, magicien de l’émotion
Un spectacle survivant
Il est parfois des spectacles qui ne vous laissent pas indemnes. Vous en sortez changé pour toujours, transformé par des émotions dont vous ne pensiez pas qu'elles puissent croiser votre route. Le spectacle vivant a cette magie que rien ne remplacera jamais. Chose étonnante d'ailleurs, je me demande si l'adjectif vivant convienne vraiment à celui qui bouleversa ainsi, un soir de février à Chécy, ma vision de la chanson.
Connaissant ses anciennes chansons et son univers si particuliers entre déclamation, poésie et fredaines en tant qu'auditeur assidu de quelques disques du bonhomme, je ne me doutais pas qu'il puisse ainsi me surprendre et me prendre par les tripes, m'enchanter et me réjouir !
Loïc Lantoine est un être en suspens, un survivant à lui-même. Il avance claudiquant, il chavire sur la scène, pont d'un bateau ivre qui nous verra explorer des terres inconnues, des rivages énigmatiques, des abysses insondables. Il est tenu par la scène, ce public qui lui redonne vie, le temps d'un concert improbable au pays de ses démons intérieurs.
Il est pantin fragile, corps torturé par des postures maladives. On le croirait souffrant d'une hémiplégie ou porteur de chaussures orthopédiques, récusant les lois de l'équilibre. Il est corps en souffrance, irradié par la musique et ses maux exposés à notre compassion. Mais il ne demande ni commisération ni pitié, il se joue de nous, il se moque de lui, se refuse à notre compréhension, glisse entre humour et noirceur, vogue dans les circonvolutions de son inconscient magnifique.
Il a osé cette fois un nouvel univers musical aussi foutraque que réjouissant à la dimension de ce voyage fantastique. Par le passé, pantin fragile, il s'accrochait à sa seule contrebasse sublime et incroyable. Instrument des entrailles et des soupirs, elle était alors percussion, pleur, explosion, chant de l'âme et des tréfonds. Malmenée, caressée, cajolée, triturée, elle donnait une couleur à nulle autre pareille à ce spectacle sur un divan.
Cette fois, pari insensé d'un magicien de l’impossible, Loïc Lantoine s'est entouré ou plus est entré en symbiose et en immersion avec un orchestre aussi hétéroclite que jubilatoire. Vingt-cinq musiciens à moins que ce ne soient vingt-cinq fous bienheureux formant tout à la fois une chorale, une harmonie, un orchestre de jazz ou un ensemble carnavalesque se sont associé en contre point déclamation de l'artiste à la frontière de la dissonance, de la furie, de l'explosion éjaculatoire des sons.
Le phraseur sur son fil de mots, funambule de la diction, leur fait contre-point à moins qu'il s’immisce, fragile et hésitant dans leur flot musical délirant. La magie opère en se faisant tour à tour maléfice et délice, caprice et manipulatrice au chœur d'une orchestration luciférienne. Qu'importe si le mélodieux a pris la tangente, si la rime nous prive de sa présence, si le sens s'égare dans le flot, si la partition semble exploser en plein vol ; les spectateurs sont conquis, emportés, enthousiastes et totalement reconnaissants pour un bonheur sans pareil.
Nous nous prenons tous à accompagner les douleurs, les colères, les fantasmagories d'un homme qui éructe du fond de la gorge ou de ses entrailles par le truchement de poésies parlées, des chansons gueulées, des paroles engendrées. L'orchestre lui montre la voie, souligne sa voix, enflamme notre écoute. Nous sommes béats d'admiration pour ce numéro aussi improbable que fabuleux tandis que le maître de cérémonie aux scansions hallucinantes nous invite malicieusement à explorer ses propres phantasmes tandis qu'il fait de ses démons un chef d'œuvre merveilleux.
Cette belle équipe invente un style, construit un univers qui ne laisse personne indemne. Jamais spectacle ne m'a offert autant d'émotion entre gravité et légèreté, admiration et exaltation. Tandis que les textes nous entraînaient dans les arcanes d'une conscience tourmentée, le concert par la grâce de l'orchestre vient tutoyer les anges. Sublime soirée, concert époustouflant, miracle de fragilité et de grâce, de virtuosité et d'inventivité au cours duquel nous avons exploré un ailleurs jusqu'alors jamais envisagé.
Quel privilège d'avoir pu jouir pleinement de ce grand moment précédé par le retour à la scène réjouissant des vendeurs d'Enclume dont nous attendons avec impatience les nouvelles compositions. Que nous fussions encore trop peu à profiter de ce bonheur m'interroge toujours sur ce qu'il conviendrait de faire pour réveiller nos semblables à la curiosité. La volonté de faire de nous des ectoplasmes flasques et vides fait sa grande œuvre avec une redoutable efficacité. Réveillez-vous et allez écouter Loïc Lantoine en concert avec l'incomparable et mirifique bande dégingandée : The very big expérimental Toutbifri Orchestra !
À contre-temps.
Photographies de Anne-Sophie
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