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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > « Parlez-moi de la pluie » d’Agnès Jaoui : la météorologie des (...)

« Parlez-moi de la pluie » d’Agnès Jaoui : la météorologie des âmes...

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 Agathe Villanova (Agnès Jaoui), féministe nouvellement engagée en politique, revient pour dix jours dans la maison de son enfance, dans le sud de la France, aider sa sœur Florence (Pascale Arbillot) à ranger les affaires de leur mère, décédée un an auparavant.
Agathe n’aime pas cette région, elle en est partie dès qu’elle a pu, mais les impératifs de la parité l’ont parachutée ici à l’occasion des prochaines échéances électorales.
Dans cette maison vivent Florence, son mari et ses enfants, mais aussi Mimouna (Mimouna Hadji), que les Villanova ont ramenée avec eux d’Algérie, au moment de l’indépendance et qui a élevé les enfants.
Le fils de Mimouna, Karim (Jamel Debbouze), et son ami Michel Ronsard (Jean-Pierre Bacri) entreprennent de tourner un documentaire sur Agathe Villanova, dans le cadre d’une collection sur "les femmes qui ont réussi".
C’est un mois d’août gris et pluvieux : ce n’est pas normal… mais rien ne va se passer normalement.

 « Parlez-moi de la pluie et non pas du beau temps
Le beau temps me dégoûte et m’fait grincer les dents
Le bel azur me met en rage
Car le plus grand amour qui m’fut donné sur terr’
Je l’dois au mauvais temps, je l’dois à Jupiter
Il me tomba d’un ciel d’orage »

 Voilà les premiers vers de la chanson L’Orage de Georges Brassens dont le titre du film est tiré. De l’orage surgit la vérité, parfois l’amour, mais avant d’en arriver là les personnages de Parlez-moi de la pluie auront dû affronter des humiliations ordinaires et non moins blessantes, leurs certitudes parfois erronées ou une injustice lancinante, une condescendance.

 Je revoyais le magnifique et intemporel César et Rosalie de Claude Sautet avant-hier, encore, pour la énième fois, avec toujours cette même envie de suivre les personnages, de les connaître même, et même si Agnès Jaoui récuserait peut-être cette comparaison (n’aime-t-elle pas plutôt, aussi, Kusturica, où par bribes visuelles et musicales, son film m’a aussi fait songer ?), je trouve que leurs films ont cela en commun de donner vie et profondeur à des personnages à tel point qu’on imagine leur passé, leur avenir, une existence réelle, qu’on les découvre différemment à chaque visionnage, dans toute leur touchante ambivalence. Et puis Claude Sautet aussi aimait « parler de la pluie ». Dans chacun de ses films ou presque, elle cristallisait les sentiments, rapprochait les êtres.

 Ce qu’on remarque en premier, c’est donc cela : le sentiment d’être plongés dans l’intériorité des personnages, de les connaître déjà ou de les avoir rencontrés ou d’avoir envie de les rencontrer tant les scénaristes Bacri et Jaoui les humanise. Karim et Mimouna sont victimes du racisme, d’autant plus terrible qu’insidieux, Agathe du sexisme et des préjugés concernant sa condition de femme politique, Michel de ne pas exercer pleinement son métier ni d’avoir pleinement la garde de son fils, Florence de ne pas être assez aimée… Chaque personnage est boiteux, que son apparence soit forte ou fragile.

  La caméra d’Agnès Jaoui est plus nerveuse qu’à l’accoutumée comme si les doutes de ses personnages s’emparaient de la forme, mais c’est quand elle se pose, reprend le plan séquence qu’elle est la plus poignante et drôle : vivante. Comme dans cette scène où Karim, Michel, Agathe se retrouvent chez un agriculteur qui les a « recueillis » : scène troublante de justesse, ne négligeant aucun personnage, aucun lieu commun pour mieux le désarçonner, en souligner l’absurdité.

 L’écriture de Bacri et Jaoui est toujours nuancée, la complexité des êtres, leurs faiblesses que leur écriture précise dissèque devient ce qui fait leur force. Les dialogues sont toujours aussi ciselés, peut-être moins percutants et acerbes que dans le caustique et si touchant Un air de famille de Cédric Klapisch, plus mélancolique aussi. Jaoui et Bacri ont décidément le goût des autres à tel point qu’ils nous font aimer et comprendre leurs imperfections, et forcément nous y reconnaître. Aucun rôle n’est négligé. Le second rôle n’existe pas. L’écriture de Jaoui et Bacri n’a pas son pareil pour faire s’enlacer pluie et soleil, émotion et rire, force et faiblesse : pour faire danser l’humanité sous nos yeux. Jaoui et Bacri n’ont pas leur pareil pour décrire la météo lunatique des âmes.

 Jamel Debbouze n’a jamais été aussi bien filmé, n’a jamais aussi bien joué : dans la retenue, l’émotion, la conviction. Adulte, enfin.

 Le personnage d’Agathe incarné par Agnès Jaoui est une salutaire réponse au poujadisme toujours régnant qui voudrait qu’ils soient « tous pourris » et rend hommage à l’engagement parfois compliqué que constitue la politique.

 Drôle, poétique, touchant, convaincant : cette pluie vous met du baume au cœur.

On en ressort l’âme ensoleillée après que se soit dissipée la brume qui pesait sur celles de ses personnages que l’on quitte avec regrets, heureux malgré tout de les voir cheminer vers une nouvelle étape de leur existence qui s’annonce plus radieuse.

 Si comme l’écrivait Kirkegaard cité dans le film, l’angoisse est le possible de la liberté. La pluie sur les âmes sans doute est-elle le possible de son soleil, teinté d’une bienheureuse mélancolie à l’image de ce film réconfortant, brillamment écrit et réalisé.

Cet article est extrait du blog "In the mood for cinema" : http:///wwww.inthemoodforcinema.com

 Sandra.M


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5 réactions à cet article    


  • Krokodilo Krokodilo 26 septembre 2008 12:04

    Bien que n’ayant pas vu le film, je partage votre goût pour leurs oeuvres, leur justesse psychologique et ce mélange de comédie et de gravité, de mélancolie. Même si on rit davantage dans les films de Veber, c’est de la belle ouvrage.
    Le "enfin" adulte pour Jamel Debbouze n’était peut-être pas indispensable ; en tant que scénariste vous savez que les comiques sont souvent sous-estimés, et qu’il est souvent arrivé qu’ils ne soient reconnus comme acteurs que lors de leur premier rôle dramatique (par ex. Coluche), et puis il y a aussi l’âge, normal que son dynamisme et son tempérament aient d’abord été employés différemment.


    • Sandra.M Sandra.M 26 septembre 2008 12:11

      Pour Jamel Debbouze, ce n’était pas une critique contre ce qu’il a fait aupravant, je parlais simplement du fait qu’il jouait enfin un personnage adulte (il l’a lui même dit...), ce qui ne signifie pas que ses précédents personnages n’étaient pas intéressants à mes yeux.


    • pigripi pigripi 26 septembre 2008 17:31

      Un film français typique : on imagine la bande de copains se mettant au vert, se faisant mijoter de la bonne bouffe, picoler le soir après l’effort en cramant des joints et se congratuler mutuellement en se disant "Ah, c’qu’on est bien ensemble ! ..."

      C’est un joli film, bien joué avec de mignonnes images mais sans rythme, sans surprise et d’une lenteur, une lenteur telle que je me suis endormie pendant la séance .......

      Encore un film franchouillard qui ne remplira pas les salles et dépassera encore moins les limites de l’hexagone.

      Beaucoup d’argent du contribuable, beaucoup de travail, beaucoup d’efforts, beaucoup d’énergie, beaucoup d’emplois intermittants et tout ça .... pour pas grand chose.

      Ce n’est pas qu’Agnès Jaoui et ses compains soient nuls. Ils sont nombrilistes comme la plupart de nos artistes français.

      Heureusement que, de temps en temps, on a de bonnes surprises comme "Les chti’s". Faut dire qu’ils avaient recruté un acteur exceptionnel : le beffroi smiley


      • Halman Halman 27 septembre 2008 11:37

        Très exactement le genre d’ambiance qui me fait foutre le camp, vers des cieux plus bleus, plus clairs, dans les azurs lumineux, les atmosphères qui dégagent les poumons et font respirer les esprits.

        Avec des gens qui ne font pas une psychothérapie à cause d’un problème relationnel avec la famille.

        Partir en vacances ou en week end avec des gens et n’entendre parler que de ce genre de problèmes, au secour !

        Il faut beau, magnifique, mais ils préfèrent s’enfermer dans leur maison de campagne à ressasser leurs problèmes relationnels et existentiels vaguement philosophique (au moins si ça l’était un peu).

        Quelle horreur.

        Même si j’adore Bacri, les ambiances à la Jaoui me foutent la panique. J’ai trop supporté ça dans la famille pour ne pas les fuir.


        • walpole walpole 28 septembre 2008 14:00

          Walpole souligne l’incapacité d’Agnès Jaoui à sortir des clichés sur les "personnages" qui ne sont pas de son milieu. L’exemple-pivot est cette scène avec les deux bouseux du Lubéron chez qui le Trio se retrouve. Ces deux bouseux grognent : l’un contre Bruxelles ( réponse de Jaoui : "Mais vous avez quand-même des subventions" !), l’autre dit la seule vérité poétique du film en s’adressant à Agnès Jaoui : " Vous avez de jolis bras blancs".
          Or que fait Agnès Jaoui ? Elle couvre ses bras, resserre son chandail sur ses épaules et... se tait face à ce Plouc caricaturé en Obsédé sexuel. Là où on aurait attendu un travail complexe sur le personnage, Jaoui se fait sourde. Plus grave encore, elle verse dans l’humiliation ordinaire avec ce personnage qu’elle execute à la Guillotine des Idées reçues (de sa couche sociale). Cette surdité, cette volonté de ne pas s’aventurer dans la compréhension de ce type de personnages a fait le bonheur du FN et de Little Nikos. Il est evidemment beaucoup plus noble de s’en prendre au Racisme ordinaire du Tutoiement du Pharmacien à l’encontre de la mère de Jamel Debouze. Là on peut s’épancher avec de bien jolies intentions humanistes...
          Walpole (http://www.pensezbibi.com)

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