Son nom restera Personne
Emblématique de la culture Américaine, le western est devenu un genre à part entière du septième art, et si son âge d’or est désormais révolu malgré quelques tentatives sporadiques de le revivifier, il n’en demeure pas moins qu’il aura légué aux jeunes générations cinéphiles de somptueux monuments cinématographiques.
Mon nom est personne (Il mio nome è Nessuno dans sa version originale) peut à ce titre être considéré comme un symbole à lui tout seul : digne représentant du western crépusculaire, oscillant entre comédie et drame, il offre au spectateur un tableau sordide de cette épopée qui par un effet miroir annonce la fin de la grande chevauchée du genre sur grand écran.

Contrairement à ce que l’on serait amené à penser, la conquête de l’Ouest ne commence pas véritablement au XIXème siècle mais en réalité au… XVIIIème !
Vision iconoclaste du phénomène je le reconnais, elle trouve cependant sa justification dans la proclamation royale de 1763 lorsque Georges III, roi d’Angleterre d’alors et récent vainqueur de la Guerre de Sept ans consacrant la perte des colonies Américaines Françaises, interdit aux colons des treize colonies d’étendre leur présence au-delà des Appalaches.
Cette injonction sera l’une des causes du ressentiment des futurs Américains envers la couronne Britannique : tant de terres fertiles à portée de main mais leur étant interdites d’exploitation à la suite de l’engagement royal à ne pas spolier les peuples Indiens s’étant placés sous la protection de Georges III. L’avenir des populations indiennes ne pouvaient qu’être scellé une fois effectif la fin de la présence Britannique par le Traité de Paris de 1783.
L’indépendance chèrement acquise, l’achat de la Louisiane effectif et le retour de l’expédition de Lewis et Clark couronnée de succès, plus rien ne pouvait s’opposer à une colonisation en masse au-delà du Mississippi. Cette progression territoriale ne se faisant pas sans heurts, non seulement vis-à-vis des populations autochtones comme des voisins immédiats (Mexique, Canada) mais aussi à l’intérieur des communautés ayant fleuri sur ces nouvelles terres. Ces grands espaces où la réglementation de Washington parvenait étouffée allaient offrir aux Américains une période tumultueuse et riche, y compris dans le domaine culturel (cf les oeuvres du romancier James Fenimore Cooper).
Toutefois, de même qu’il y eut un début, la conquête de l’Ouest se devait d’avoir une fin. Non pas brutale à l’image de son existence, plutôt imposée par l’entremise d’une régularisation latente et inexorable des autorités fédérales sur les territoires colonisés.
C’est précisément à la jointure entre les deux siècles que se situe l’action du film cité (juin 1899 pour être parfaitement exact), élément d’importance puisque ce choix procéda d’une volonté de mieux faire ressortir la symétrie temporelle scellant la fin de deux époques.
La fin de la conquête de l’Ouest, la fin du western spaghetti
Porté au faîte du succès par le talent de réalisateurs doués tels que John Ford ou John Sturges, le genre s’essoufflera par lassitude après vingt années de bons et loyaux services au début des années 60 avant qu’une relève improbable ne provienne de l’autre rive de l’Atlantique.
Désigné avec condescendance par la dénomination de western spaghetti, le terme fut au contraire la marque de fabrique d’une génération de réalisateurs, acteurs et compositeurs d’origine Italienne de grand talent dynamitant le genre par des procédés techniques et scénaristiques totalement novateurs. Sergio Leone, Gian Maria Volontè, Ennio Morricone passèrent à la postérité pour leurs prestations mondialement reconnues.
D’autres firent leur chemin, baignés d’un moindre éblouissement par les projecteurs mais en engrangeant leur part du succès, notamment Terence Hill (de son vrai nom Mario Girotti) ainsi que Tonino Valerii.
Lorsque Tonino Valerii décida de réaliser Mon nom est Personne, il le fit dans un contexte où le genre avait déjà posé son empreinte à destination du grand public, devinant très certainement que le regain du genre western n’aura été que temporaire et voué à court terme à retomber dans le déclin (ce qu’il adviendra effectivement postérieurement à cette production).
Epaulé par Sergio Leone lui-même, le réalisateur Italien décida d’opter pour un tandem disparate qui fera le succès du film : un vétéran de la période dite classique, Henry Fonda, et un jeunot star du western parodique avec On l’appelle Trinita et On continue à l’appeler Trinita. La dichotomie au lieu d’engendrer l’anarchie créera bien au contraire un équilibre savant au sein du film en faisant alterner la grave figure d’Henry Fonda dans le rôle d’un pistolero en préretraite (Jack Beauregard) avec celui de Terence Hill en tant qu’adulte n’arrivant pas à sortir de l’enfance (Personne) et adulant Beauregard comme un héros en qui placer sa foi d’une société plus juste.
Le procédé permit surtout d’effectuer un passage de témoin annonçant le déclin irrémédiable du western spaghetti.
Une richesse technique, musicale et… philosophique
Tous les canons du genre se retrouvent condensés dans le film. Chemin de fer, saloon, grands espaces désertiques, indiens, chevauchée sauvage, mine d’extraction aurifère, duel un contre un, cowboy solitaire sur fond de soleil couchant. La technique elle-même s’en donne à cœur joie : contre-plongées, gros plans, instantanés en rafale, incrustations etc. L’accompagnement musical loin d’être en reste fait appel à toute la maestria d’Ennio Morricone en offrant des compositions tantôt à consonance badine, tantôt orientées vers le dramatique.
Hors la technique, c’est l’effet scénaristique et même philosophique qui détonne. Henry Fonda endossant le rôle du "bon" qui dans la plus pure tradition du western spaghetti n’est pas toujours animé des meilleurs sentiments et ne respecte pas à la lettre le code du héros propre sur lui quand bien même aurait-il un bon fond. Là en revanche où il y a novation c’est par la présence de Terence Hill qui malgré son aptitude au maniement du pistolet ne dédaigne pas s’amuser de ses adversaires avec des procédés relativement enfantins (le duel de claques dans le saloon étant un passage emblématique). Ce refus de se prendre au sérieux tranche nettement avec les scènes où Henry Fonda fait son apparition, et les rencontres entre les deux personnages sont souvent l’occasion pour eux de confronter leur vision de la vie. L’idéalisme et l’insousiance de la nouvelle génération répondant à la fatigue et au désabusement de l’ancienne dépassée par l’évolution sociale.
Paradoxalement, le duel final qui clôture d’ordinaire chaque production du genre est au contraire démystifié. Un trompe-l’œil qui lorgne moins vers l’ironie (bien que présente) que vers la nostalgie d’une époque où toute empreinte de violence et de vices qu’elle était, elle n’en recelait pas une marque de sincérité où l’homme devait faire face à son destin par sa propre habilité. Le véritable duel voulu par Personne répond comme une bataille des temps anciens par son anachronisme en une période où le crime est devenu organisé au point qu’un homme seul ne peut plus faire la loi à force de balles comme le relèvera Beauregard à la toute fin de l’histoire. Cependant c’est paradoxalement cette volonté d’affronter l’adversité en dépit de la disproportion des forces en présence qui permet à Personne de croire en un héros capable de se dresser contre un tel rassemblement de bandits.
Du reste, bien que Personne se présente sous ses dehors infantiles il se dévoile aussi comme un individu plein de bon sens aux aphorismes cinglants du genre : « on rencontre parfois son destin sur la route qu’on a prit pour l’éviter ».
On relèvera aussi l’hommage malicieux rendu à Sam Peckinpah, d’une part par l’appellation de la horde sauvage tirée du titre d’un des films emblématiques du réalisateur Américain puis du fait de sa propre nomination sur l’une des tombes du cimetière indien par l’un des protagonistes du métrage.
Et pour finir, comment ne pas saluer l’épanadiplose de la scène du barbier ? Répondant chacune au trait de caractère du protagoniste la jouant.
La dernière cartouche
Moins parodique qu’il ne le laisse accroire, Mon nom est Personne est au contraire un émouvant monument réalisé et joué par des acteurs sachant que l’âge d’or est désormais révolu, et qu’à l’instar de la conquête de l’Ouest tout a une fin. Le récit d’adieu du vieux pistolero à la fin du film sonne comme une épitaphe du genre, à la fois désabusé et empreint d’une non moins véritable tendresse pour une période violente mais non exempte d’idéaux et de liberté. Une dernière cartouche en or massif tirée pour l’honneur et pour le plus grand plaisir des cinéphiles.
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