Au palais des miroirs électroniques
Palais de vents (Jaïpur)
Ses yeux plongent dans les surfaces décousues qui bougent lentement dans l’écran de l’ordinateur. Puriste, il réécoute le premier disque des Pink Floyd, qui n’ont jamais pu combler le retrait énigmatique de leur premier créateur, Syd Barrett. Le cerveau en ébullition après une journée dense, il se repose et, hagard, ne pensant à plus rien, totalement captif du visualiseur musical, perdu au milieu des lignes discontinues qui oscillent, brillent et disparaissent.
« Ha ! Jean-Claude ! C’est tout bon aujourd’hui, la plupart des indices sont au vert, vert fluo même. Je vais pouvoir refaire mon petit yacht et descendre jusqu’à Majorque. Mais qu’est-ce-que tu as ? »
Interrompu dans son évasion psychédélique, il se retient presque de l’envoyer paître : « Si, je suis content, je suis seulement fatigué. – Tu travailles trop, lui répond-il, regarde ! Tu es complément avachi dans ton fauteuil, ménage-toi un petit peu. Bon, c’est vrai que la hausse des prix du pétrole, c’était usant. Ça ira mieux demain, je te laisse, bonne soirée. »
Revenu dans son duplex avenue de Marigny, sa dulcinée a tendrement cuisiné un poulet à la crème de truffe, et pour commencer elle met sur la table une petite salade de chou japonaise avec du tofu. En dégustant un excellent Château-Chinon, ils échangent leurs points de vue sur l’actualité ; Jean-Claude a toujours apprécié cette curiosité stimulante qu’ils partageaient envers leurs activités respectives, et c’est la nature même de leur amour. Il se demande si avec un enfant ils préserveraient cette fibre spéciale, en ne se laissant pas gagner par des nécessités quotidiennes, à la fois régulières, imprévisibles et soudaines.
Voyant que Jean-Claude se masse les yeux, sa femme, toujours attentionnée, lui demande :
« Alors ta journée ? Tu as l’air assez fatigué.
– Hum…Oui c’est vrai, j’ai la tête dans le gaz, j’ai passé toute la journée à faire des modalisations d’anticipation rationnelle par automatisation. Les fluctuations, avec la hausse des prix du pétrole, inquiète les investisseurs, et il a fallu adapter heure par heure nos modèles de prévision.
– Mon petit chéri… Elle lui caresse la joue doucement avec le bout des doigts. Mon petit chaosmologiste…Tu es irremplaçable.
– Arrête ! C’est le sobriquet que me donnent les collègues, épargne-moi, s’il te plaît. Laissons le chaos là où il est, si prompt à revenir quand je cherche à m’en éloigner. Je me sens, et aujourd’hui c’était le cas, tel un astronome qui cherche à contrôler la trajectoire des étoiles filantes. Je me sens venu d’un autre monde. »
Sa femme, un brin intriguée, adore ces moments où son mari lui offre le choix subtil entre l’ironie ou la consolation, en n’étant pas acculée à suivre une réaction trop affective, pesante. Ce qui arrive souvent entre les individus, nerveux et empressés de se rassurer eux-mêmes, profitant de la moindre ouverture en imposant leur propre interprétation, tout en gâchant les possibilités d’échanger et d’évoluer avec les autres. Elle a toujours été animée par sa quête de la différence, sans quoi elle s’ennuierait et vivrait difficilement. Le chaos l’attire et Jean-Claude en a fait le cœur de son métier.
« Hum…Petit chou... Lui murmure-t-elle dans l’oreille. Alors mon astronome, un bon poulet à la crème de truffes, avec des tagliatelles, sur tes étoiles, ce serait un miracle… Dans ta chaosmose, où je me trouve, moi ?
– Je pense toujours à toi, tu le sais bien, la rassure-t-il en jouant un air de fausse culpabilité, tel un gamin pris la main dans le pot de confiture. Et toi, ta journée, alors ? Il lui sert une bonne cuisse avec quelques pâtes.
– Tu sais, toujours en prise avec Baumgartner, au niveau de la lèche aujourd’hui, il y est allé très très fort avec le secrétaire d’État chargé de l’artisanat et des PME.
– D’où vient-il ce Baumgardner ?
– Baum-gart-ner. Tout ce que je sais est que son père gère des fonds de pension, qu’il est richissime et connaît le landerneau politique, ce qu’il ne nous manque pas de rappeler dès qu’on lui demande des comptes. Après, lui a fait HEC et a essayé d’intégrer, sans succès, la direction de grandes entreprises. Je comprends pourquoi, il n’a pas l’esprit assez ouvert pour être un bon négociateur. Il se croit tout permis chez nous, sous prétexte que nous ne sommes pas multimillionnaires. Aucune barrière ne lui fait face. Je le hais.
– Comment se fait-il que personne ne lui dise rien ? Et votre chef ?
– Bah… C’est un oncle par alliance, y’a rien à faire. Juste des petites rodomontades, mais rien de bien sérieux. Mais c’était quand même une bonne journée, devine qui j’ai vu ?
– Euh… Valérie Trierweiler ?
– J’aurais bien aimé aussi mais beaucoup mieux. Ça va beaucoup te plaire. Éric Schmidt, un des directeurs de Google en personne, – sa voix devient plus lente et mielleuse et ses gestes plus amples –, j’ai même discuté avec lui, en allant chez notre client dans un hôtel particulier où il se trouvait. Notre rencontre n’était pas prévue, mais notre client, un investisseur important dans les nouvelles technologies, est très cordial et fait souvent des réceptions. Je t’assure, quand il m’a dit qui il est, j’étais presque incrédule et pour retrouver un rythme cardiaque à peu près normal j’ai dû temporiser en lui parlant vaguement de la stratégie communicationnelle du client. Et le tout en anglais je vous prie ! Clame-t-elle dans un brin de fierté.
– Alors là ! Acquiesce-t-il, lui faisant les gros yeux, et tout émoustillé de frissons rien qu’en s’imaginant leur rencontre. Et alors qu’est-ce-que vous vous êtes dit ? T’as pris des photos ? La presse-t-il avidement, oubliant le poulet dans l’assiette. Sa femme, les joues rougissantes, exulte et libère toute la libido qu’elle a contenu toute la journée. Arborant l’air malicieux d’un enfant, elle prend un air chantant et articule lentement :
– J’ai pris un selfie…
– Non… Arrête ! Dit-il avec une voix presque rauque.
– Si…Et tu ne le verras pas, na-na-na-nère ! Elle s’enfuit vers le salon. Il se lève et la poursuit.
– Donne-moi ton portable de suite !
…
Entortillé dans son fauteuil de bureau, il tente en vain de s’assurer un maigre réconfort en essayant les positions les plus improbables. Assis de travers, les pieds et les jambes pliés, il se penche fort en avant, en même temps il repose son bras sur l’accoudoir et encastre son poing dans le creux de sa joue. Il s’ennuie ferme. Les valeurs des produits financiers clignotent et progressivement le tableau devient de plus en plus orange, puis rouge. Il s’est assoupi.
Le directeur des services financiers fait son irruption et lorsque Jean-Claude entend sa voix, il trésaille et remet bien sa cravate, malgré les poches sous les yeux qui trahissent le manque de sommeil chronique et les nuits aventureuses avec sa femme.
« Messieurs ! D’après nos informations, des opérateurs prépareraient une attaque spéculative de grande ampleur sur plusieurs fronts : immobilier, dettes et assurances en grande partie. Je compte sur votre réactivité et votre expertise pour repérer les meilleurs deals. Des primes alpha plus plus au-delà de 5% sur au moins deux cent millions. Bonne journée mes garçons et ne me décevez pas ». Un tumulte de petits mouvements nerveux et de clics de souris informatique envahit la salle. Avant de partir, le directeur jeta un regard furtif vers Jean-Claude et lui demande de le suivre à son bureau.
Le directeur lit quelques lignes de son dossier, se redresse sur son fauteuil et prend une pose impériale, en croisant les doigts et regardant de haut son subalterne. « En regardant vos statistiques je dois bien admettre que vous êtes notre meilleur élément, et pourtant je constate avec une certaine stupéfaction que, depuis les quatre années que vous êtes là, vous n’avez jamais réussi à obtenir de primes importantes. Vous êtes notre meilleur analyste mais un bien piètre compétiteur. Or dans notre service être un excellent mathématicien n’est nullement une condition suffisante, et vous le savez…
Redoutant le pire, Jean-Claude manque de se mordre les lèvres. Il a envie de dire quelque chose, mais cette sensation récurrente d’être impuissant face au portrait qu’il se fait de lui-même lui enlève toute attitude transgressive. Même s’il s’imagine habituellement être au-dessus de la banalité quotidienne et insensible aux différences liées au pouvoir, le goût du jeu le possède intérieurement et retient son envie de liberté. Il finit par tomber le voile et adresse à son interlocuteur un regard intéressé où une petite pointe de violence trahit l’impuissance de son action. C’est exactement ce que son directeur recherchait, un minimum d’agressivité qui respecte les formes. Ce dernier lui fait sa proposition : « En revanche, vos compétences sur la prévision des cours s’avèrent précieuses et avec mon adjoint nous avons mis en place une cellule spéciale de prévision de la plus haute technologie qui soit. Ce projet est secret et je serai votre seul interlocuteur pour toute question relative au Palais des miroirs électroniques.
Toujours piqué lorsqu’une chose échappe à sa compréhension, Jean-Claude laisse échapper : Hum…Un palais ?
– Oh, ça, c’est le petit nom que nous avons donné à la cellule, vous allez vite comprendre pourquoi. Lui répond-il avec ton badin.
Dans le sous-sol de la tour, le directeur lui fait visiter la nouvelle salle. Haute d’au moins quatre mètres, les murs, le sol et le plafond sont recouverts de miroirs afin de donner l’illusion d’une grandeur infinie. Une dizaine d’écrans géants suspendus entourent un fauteuil équipé de commandes vocales et analogiques. Installé avec un système de tapis électromagnétique, l’utilisateur peut se déplacer en restant assis en allant n’importe quelle direction. Ensuite le directeur lui décrit le nouveau système informatique : une cinquantaine de supercalculateurs intégrés permettant de combiner le plus grand nombre de possibilités et de dégager celles qui sont les plus rentables. « Voilà votre rôle, Jean-Claude, et vous avez le profil idéal pour cela. Discret et efficace. Devant nous, toutes les transactions financières du monde, et une fois que je vous laisserai seul, vous serez plus puissant que tous les dieux réunis ayant existé jusqu’à aujourd’hui. Vous êtes l’avenir, Jean-Claude. Serez-vous à la hauteur de votre tâche ? »
Il ne sait rien, ou si peu sur ce monde, et il se concentre un moment et matérialise de nouveau tous ces objets qui s’illuminent depuis les écrans. Il s’imagine que derrière telle ligne de chiffres correspond en fait à une quarantaine de réacteurs nucléaires, une dizaine de carrières d’extraction de l’uranium, et d’autres matériaux en quantité innombrable, une autre représente plusieurs chaînes de grande distribution localisées en plusieurs endroits. Dans ce palais, il ne maitrisera pas les flux matériels, et pourtant il disposera sur eux d’un pouvoir illimité, plein, et en totale discrétion, n’est-ce-pas en cela que nous reconnaissons le caractère sacré et divin consubstantiel à toute organisation du pouvoir ? Je maîtriserai ce chaos, espère-t-il, et mon visage apparaîtra en toute chose. Le monde me restera inconnu, mais quand celui-ci sera fait à mon image je pourrai enfin chercher à le connaître. Je suis le meilleur en calcul, et cet équipement fera de moi le seul et unique être qui n’a pas encore été. Est-ce réellement possible ?....
« Oui, lâche-t-il presque fatalement à son responsable, comme si le destin l’avait soudainement frappé. Je suis votre homme. Je trouve cette technologie remarquable et très bien adaptée à mes compétences.
– Ah ! Je le savais. (Il lui tapote le dos). Il n’en y’a plus des hommes comme nous, qui regardent au-delà et s’intéressent à autre chose qu’au dernier modèle de yacht et au concours de la plus grande fête avec des escorts girl. Nous allons refaire le monde, Jean-Claude, les gens ne se rendent pas compte, mais ceux qui le sauront dans le futur nous remercieront. Je vous sens un peu stressé. Allons à ce petit restaurant italien que je connais bien. Ah, vous le connaissez aussi ? De mieux en mieux.
…
Arrêtez ! Stop ! Vous travaillez trop, et vos valeurs n’ont pas encore entamé de baisse significative. Mettez en congé ou licenciez quelques centaines d’employés.
– Mais... Ça va trop loin, comment voulez-vous que mes employés me respectent en les renvoyant à chaque fois ? La voix hurle dans le haut-parleur et Jean-Claude baisse le volume.
– Trouvez-en d’autres, ce n’est pas mon affaire. Vos valeurs sont trop élevées, et de plus votre monnaie est trop basse, du coup je ne peux pas liquider vos actifs à un prix intéressant, et il y a trop de fluctuations incertaines. Vous êtes trop cher, vous comprenez ?
– Euh… ? Comment ça, nous avons les salaires et les coûts parmi les moins élevés du monde, je ne vais pas me suicider pour vous faire plaisir, quand même ?
– Hum… On en reparlera bientôt.
Le directeur entre dans la salle : Un problème ?
– L’acier indien, encore. Un gouffre cette affaire. Je parlais à un représentant des actionnaires.
– Je vois. Vous vous êtes bien habitué à votre nouveau poste. C’est bien.
– Oui, c’est super ce logiciel de communication, dès que je veux changer le nombre d’une valeur, je peux agir à distance et repérer en temps réel ceux qui partagent nos intérêts et sont susceptibles de faciliter le processus. L’ordinateur détecte immédiatement à l’avance les cibles et nous met en contact automatiquement. Bien sûr le deal, comme vous le savez, est aussi calculé à l’avance.
En lui parlant, il a l’impression qu’une petite jalousie l’anime et l’a poussé à venir le voir travailler. Apparemment, il a envie de tester le nouveau matériel.
– Je suis content que cela vous plaise, répond-il laconiquement. Je sais que vous opérez en secret mais gardez à l’esprit que nous travaillons en groupe et vous êtes aussi responsable à votre niveau de l’image de notre entreprise. Il serait préférable d’éviter les scandales et les coups un peu trop gros donc trop voyants, avant de se retrouver à la une judiciaire d’un canard satirique. Votre tâche n’est pas cantonnée à l’ingénierie, gardez en vue que vos décisions peuvent avoir des conséquences sur l’image de notre société. Paradoxalement, dans nombre de situations il est moins risqué de bluffer et faire monter artificiellement des petites valeurs en baisse que de miser sur une valeur montante, fiable et sûre, dont nous ne connaissons pas les ressorts réels. Tout est question de dosage, il faut toujours viser juste en-dessous du maximum. Les montages juridiques un peu louches se refilent comme des patates chaudes et sont remarquablement bien camouflés. Par rapport à votre fonction habituelle, vous ne devez pas seulement défricher et dénicher les meilleures affaires, sans vraiment prendre en compte notre réputation, vous devez aussi estimer les réactions potentielles de l’opinion. Au cas où,… vous disposez d’une ligne directe avec la société d’alerte qui vous donnera les toutes dernières informations…
Le directeur constate que son exposé ne passionne pas son interlocuteur et se demande s’il lui a déjà tenu le même discours. Il se dit qu’il gagnerait à varier les formes de ses rappels à l’ordre, et lui-même ressent de la lassitude à garder le même ton et le même rythme lorsqu’il donne ses instructions. Ayant conscience du temps qui passe et des répétitions infinies, des sueurs froides le gagnent subrepticement. Chaque fois que ses employés l’écoutent à moitié, la confusion le gagne et n’arrive plus à sortir de lui-même, en inventant une formule rhétorique spectaculaire ou un petit storytelling qui illustre une petite comptine morale divertissante. Quand il voit que ses subalternes ne tentent aucunement de le sortir de cet embarras, de son manque de vigueur et d’inspiration, il peut s’agacer et choisir une victime, ni trop faible ni trop forte, consensuelle la plupart du temps, question de ne pas relâcher la pression et de ne pas paraître trop ridicule. Le sacrifice a toujours été arbitraire après tout : dans les rites religieux, est-ce qu’on demande leur avis, aux animaux, hein ? Il se relâche et tapote l’épaule de Jean-Claude : « Ah, mon petit chaosmologiste ».
Jean-Claude déteste habituellement qu’on l’appelle comme cela. En réalité, le chaos des chiffres a toujours été son cauchemar et depuis tout jeune il a développé la manie d’y mettre de l’ordre. Son don est paradoxal et l’admettre ce serait reconnaître la possibilité que le chaos soit la forme d’harmonie la plus parfaite, incalculable mais tout de même respectueuse des chiffres, et où les opérateurs comme lui sont superflus. L’appeler chaosmologiste alors qu’il passe son temps à mettre de l’ordre, cela le met presque hors de lui. Les collègues se moquent de lui parce qu’ils dénoncent sa manie des chiffres et le considèrent un peu comme un extraterrestre qui décrypte les messages secrets à travers les nombres. Au fond, ils lui font ressentir qu’il ne reste qu’un esclave vis-à-vis de sa passion, et méprisable parce qu’il a fini par idéaliser le chaos en voulant à tout prix y mettre de l’ordre. Ils leur font donc l’éliminer au plus vite, et pour commencer l’humilier en son for intérieur. C’est instinctif.
Cependant, à l’écart des autres, se sentant maître des destins, il nage en plein bonheur. Comme un soleil dont l’orgueil rugissant se nourrit en séries de brisures continuelles, le halo blanchâtre diffusé par les cristaux liquides des moniteurs se perd dans le dédale des reflets miroitants.
…
Au quatrième étage de l’agence publicitaire, le bureau du service directeur adjoint attaché à la communication internet est rempli de hauts-cadres de la maison prestigieuse. Face à eux et dos au paysage séquanais traversé par le périphérique, Irna, la femme de Jean-Claude, détaille le menu de son enquête. Cette fois-ci ça a été le coup de trop, la portée médiatique d’une telle affaire rend incontrôlable la popularité du camp qu’ils ont choisi jusqu’à maintenant : le président de la République, le plus normal et consensuel qui soit, dont l’insipidité a été maintes fois soulevée, certes, mais favorisant par ailleurs de meilleures affaires, a quand même osé tromper sa femme. « Il va falloir donc passer en revue tout ce qu’on a sur le président et sa compagne, casser l’image de celle-ci et montrer le président sous un nouveau jour, plus conquérant et décideur. Voilà, je vous explique : sa compagne officielle lui met des bâtons dans les roues et joue la castratrice. Mais lui veut s’affirmer et supporte de plus en plus mal l’arrogance de celle-ci. Faites-moi le portrait d’une parvenue en bout de course qui a les dents longues et ne pense qu’à l’argent, ce sera très bien, mais faites ça subtilement, avec des légères allusions seulement. Et pour lui, un homme mature ambitieux qui peut encore séduire les plus belles actrices et s’attelle à la réforme du pays. Avec une photo de lui à Bamako, avec des maliens qui le remercient pour son engagement militaire. Courageux et solidaire, vous avez compris je crois. Même la droite n’y verra que du feu. Mesdames et Messieurs, voilà le nouveau package. »
Le bureau se vidant, Baumgartner se dirige vers Irna : « Tu ne trouves pas que c’est assez grossier comme stratégie ? Les gens de droite ne sont pas aussi stupides, ils verront quand même que le président préfère courir les jupons que de s’occuper des français. Comme lui, vous êtes en dehors des réalités. En tout cas, ne compte pas sur moi pour faire mieux que la presse tabloïd. Enfin, même la presse féminine destinée aux vieilles cathos de droite est plus intelligente que ça…
Pendant que Baumgartner énumère sa liste de griefs, Irna trépigne et tend ses muscles pour s’empêcher de lui couper la parole. Elle reprend son souffle et lui répond dans un ton lassant, préférant lui montrer une indifférence caustique au lieu de lui donner satisfaction en reprenant à son compte le sérieux de la critique où son collègue veut l’enfermer.
– Que connais-tu des français ? Toi qui n’a connu, depuis le berceau, que les hautes sphères de la société. Tu es brillant, sage au fond, élégant et distingué bien que prétentieux, et au final tu es trop centré sur toi-même. Les gens veulent des belles petites histoires, et les éloigner de la réalité quotidienne les soulage. En suivant les épisodes banals au sujet de la vie des grands de ce monde, ils portent moins d’attention à leurs petites vies, remplies de contrariétés insolubles. Les gens ne s’identifient plus à un rôle social particulier, ils veulent être totalement en ce monde, où les choses sont légères et fluides, c’est-à-dire tout le contraire de toi, qui passe ton temps à maugréer et à célébrer le bon vieux temps, où chacun affichait clairement sa condition, et accrochait dans leur salon des images fixes, représentant des natures mortes, des paysages de campagne ou des portraits de genre stéréotypés. Nous ne faisons pas de politique. Nous sommes la politique et il n’y pas de hiérarchie idéale qui applique de superbes idées rationnelles. De quel côté te trouves-tu, au bout du compte ? Du côté des vieux idéaux du passé, quand les rois étaient complètement coupés de la population et la faisait avancer à coups de massacres ? Les gens achètent du rêve et nous sommes là pour leur en donner, et un jour peut-être ils réaliseront leurs propres rêves. Comme tu peux le croire, ce n’est pas seulement de la poudre de perlimpinpin, mais aussi de la fierté d’exercer un réel pouvoir : grâce à nous, le citoyen peut influencer le moindre mouvement de nos dirigeants. En scrutant leur psychologie, le moindre petit écart offre au public l’occasion de dire son opinion, qui a toujours été la même : mettre un terme à la vanité des puissants. Nous apportons de l’harmonie en faisant rentrer le public dans les coulisses de ce théâtre journalistique : les vanités des uns et des autres se rejoignent et s’expriment inoffensivement. Les familles sont heureuses et les grands-parents satisfaits de transmettre à leur descendance un monde meilleur, où l’angoisse de ce monde n’a pas le premier mot. Notre rôle n’est pas de discuter des opportunités de telle ou telle opinion politique. Nous créons nous-mêmes ces opportunités et nous répondons aux besoins des français. La voix du peuple parle à travers nous, qui sommes fiers de les représenter, et dans le respect des autorités et des traditions républicaines ».
Baumgartner ressent un abattement soudain en découvrant l’intelligence diabolique de cette femme. Ainsi se révèle devant lui son véritable ennemi politique, qui pourrait très bien être un homme, mais ayant pris la forme, magnifique il le concède, de cette femme probablement issue d’une famille autrefois paysanne, vivant dans une région étrangère et complétement dépolitisée. Il se sent stupide et mal assorti en face de cette modernité mielleuse et arrogante. En même temps, il est irrésistiblement attiré par ce pouvoir dont il sent bien que le centre de gravité se dirige vers là, derrière elle et ses packaging institutionnels modulables et adaptables à toutes sortes de publics. Bien qu’étant un riche héritier issu d’une grande famille, il ne peut que constater son impuissance relative : le vieil éclat de la gloire familiale qui brûlait insolemment pendant les Trente Glorieuses subsiste tant que lui et les siens sont à la remorque de cette nouvelle classe dite créative. Pour le moment, il n’est pas loin de rejoindre le camp des vaincus, de ceux qui n’ont pas encore compris que pour eux est venu le temps de s’investir dans la représentation artistique, de faire en quelque sorte leurs plus beaux adieux, afin de laisser une trace historique plus marquante que ces rares bribes de textes qui résistent à l’usure et l’incinération.
« Ha… ironise Baumgartner, voir sans être vu… ce serait ça votre adage ? Ne serait-il pas un parfait auxiliaire de nul n’est censé ignorer la loi ? Mais quelle loi exactement ? Celle qui est entre les lignes ou celle que les sujets peuvent connaître ? Vous êtes au service des gens, vous construisez la politique, vous leur donnez les moyens de s’exprimer, mais vous informez pour mieux dissimuler le fait politique. Cette agence fonctionne comme une police secrète qui cherche à culpabiliser les gens pour des choses anodines. Vous moquez les images d’Épinal, et pensez être modernes ? Alors que vous finissez au même niveau que les revues érotiques américaines des années 1950. Sex, drug, et rock n’roll n’est-ce-pas ? Vous êtes le peuple tant qu’il ne parle pas en son nom propre et comme tous ces socialistes qui croient mieux penser que les autres, vous fabriquez la mode à suivre dans les endroits sélectifs où il faut être. Vous savez quoi ? Des socialo-communistes de salon j’en ai ma claque. Votre populisme de classe moyenne bon chic bon genre me dégoûte, d’autant plus que la droite, quand elle se montre parfois réactionnaire, a eu la stupidité de vous emboîter le pas, avec le côté désinvolte en moins c’est sûr. Je n’ai plus de place dans votre merveilleux monde. Je préfère retourner dans la boîte de mon père, le travail est routinier mais ce sera plus intéressant. Je donnerai ma démission demain matin ».
Irna se retient presque de sautiller tant elle jubile de sa victoire. Depuis plus de deux années elle a espéré ce moment qui ne venait jamais. Il n’y aura plus cette petite voix discordante qui lui susurre des choses qui chaque jour un peu plus la freinent dans son élan. Elle ne rentrera plus à la maison l’esprit troublé par les incertitudes auxquelles le confrontait cet homme resté dans le passé, futur héritier d’une fortune qui lui donne un chemin tout tracé, lui épargnant les contradictions de la pratique lorsqu’on veut acquérir un patrimoine important. Elle le méprise injustement parce qu’elle a toujours pensé qu’il n’a aucun mérite, bien qu’il fasse preuve d’une haute culture et d’un comportement somme toute recevable.
…
Plongée dans les mini-blogs de Twitter, Irna essaye avec difficulté de retracer le profil des intervenants sur la page d’une star de la chanson française. En passant commande, son agent artistique l’a chargé d’établir une cartographie de son public et de faire remonter les souhaits exprimés par les fans sur internet. Irna trouve ce travail long et fastidieux, mais la renommée du client contribue à faire connaître l’agence. À l’avenir, lorsque leurs activités se seront étendues, elle pourra confier ce travail à des employés subalternes et elle ne s’occupera plus que des grandes entreprises et des institutions.
Baumgartner commence à faire ses cartons et dire ses adieux à certains collègues. Voir sans être vu… Elle repense à cette phrase et elle se dit que son collègue applique exactement l’inverse : en faisant en sorte d’être vu il manque de voir. Elle ne lui en tient pas rigueur, seulement il n’a jamais compris que la discrétion est indispensable à notre métier. Pour que nous puissions voir sans être vus, nous avons besoin d’un maximum de clients qui cherchent à tout prix à être vus et se faire remarquer. Sans cela, plus de réseaux sociaux, plus de journeaux people, plus de marché libre de la reconnaissance artistique, plus autant d’indépendance des médias. Nous redeviendrions des bons petits soldats du pouvoir ou des simples ouvriers dédiés à la cause du peuple. Heureusement ces temps troubles sont révolus, notre vocation est uniquement consacrée à l’expression spontanée de la vérité, sans être filtrée par d’autres voix que les nôtres, celles des experts de l’information. Nous sommes les souverains du monde nouveau, et le mouvement de ce dernier répond à la cadence que nous voulons bien lui donner. Nous sommes l’avant-garde éclairée du progrès humain et chaque fois qu’un journaliste est inquiété par la justice ou la politique, se répand un peu plus les forces obscures de la barbarie. Au revoir, cher Baumgartner, ta place est celle de consommer de l’information, non de la produire.
« Et toi, comment te vois-tu ? Lui demanda Jean Claude, un soir d’été en vacances.
– Je ne sais pas, chuchote-t-elle avec un peu de honte, mon travail est de regarder les autres et de changer leurs images, et je fais en sorte d’oublier moi-même, de ne pas être là, qu’il n’y ait aucun moyen de me débusquer, de déceler une seule de mes traces.
– Oh, ma pauvre petite chérie, déplore Jean-Claude. Il lui caresse lentement les joues.
– Ne pas savoir qui je suis, je l’ai toujours voulu et je ne regrette pas mon choix. Vibrer au cœur des pulsations, cette osmose où je vois à travers les autres et eux à travers moi. Je crains l’isolement comme la mort, promets-moi de ne jamais m’abandonner, je ne m’en relèverais pas.
– Je suis comme toi, Irna, au centre névralgique de l’économie internationale, je dois rester dans l’ombre et cacher mon identité. Nous sommes faits l’un pour l’autre. Si un jour on me donne de la reconnaissance, ce que je suis disparaîtrait et je deviendrais quelqu’un d’autre. M’aimeras-tu encore à ce moment ? J’espère que tu n’as rien contre les charentaises et les selfies en couple devant le Mont Saint-Michel.
– Hum… J’imagine quelle allure nous aurions. Tu sais, j’ai souvent eu en horreur les gens qui se satisfont de plaisirs simples. J’étais voué à devenir une grande journaliste, mais ma carrière a débouché dans le commercial. Et toi, tu n’es pas opposé à manger des guimauves au milieu d’une fête foraine, avec… ?
Jean-Claude sent le coup venir et ne put s’empêcher de ressentir une légère appréhension, et il soupira. Irna persévère.
– Avec… Tu sais, nous en avons déjà parlé.
Jean-Claude lui sourit en coin.
– Bienvenue dans la normalité, nous ne serons plus ce que nous sommes, mais je te suis, j’en ai assez de me cacher.
Irna lui pince le bras pour le punir et se serra un peu plus contre lui. Elle lui susurre à l’oreille :
– Rassure-toi pour les choses piquantes, je resterai celle que tu as toujours connue.
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