Corridor
Par la grande porte ...
Son étymologie nous incite à croire que nous devrions courir dans ce long tunnel intérieur, espace borgne qui relie plusieurs pièces, les unes après les autres, dans une demeure. Le mot a perdu son usage comme si la répartition des salles ne supportait plus cette délimitation stricte. La lumière a gagné la partie, il convient que tout se fasse au grand jour en libérant la place, en brisant les cloisons, en abolissant l'intime.
Le corridor a vécu, du moins dans le champ domiciliaire. Pourtant quel joli mot que celui-là porteur de rêves et d'étrangeté. Il fleure bon l'Italie, le soleil, la nature alors que justement il était assez différent : sombre, incertain, enclavé. Il faut bien admettre qu'il nous ôtait l'envie de courir, préférant y marcher à tâtons, prudemment et souvent sur la pointe des pieds pour ne pas déranger les voisins. Une précaution qui se perd de plus en plus du reste.
Dans nos vieilles demeures, il se chargeait d'une odeur particulière qui ne manquait jamais d'être entêtante, inquiétante. L'air n'y était pas souvent renouvelé ce qui faisait à la fois son charme et son mystère, quand la nuit, une envie impérieuse nous contraignait à l'affronter. Puis le temps a passé, l'enfant en grandissant se rendait compte que ses angoisses étaient ridicules, que les ombres projetées aux murs par quelques rares traits de lumière n'étaient ni des fantômes ni des monstres.
Le corridor a pris ses aises. Il a même pris ses jambes à son cou, fuyant la maison ou l'appartement pour aller conquérir le monde en guerre ou bien en danger. Il est devenu humanitaire ou zone démilitarisée, tampon, protecteur. Il a pris du galon, ouvrant ses bras aux casques bleus ou bien aux organisations non gouvernementales.
Le corridor a voulu s'émanciper de sa condition terrestre en découvrant le grand jour. Il est parfois aérien, s'offrant même souvent le luxe d'un ballet de gros porteurs venant au secours d'une zone enclavée. Il devient soudain synonyme d'espoir et de liberté quand les grands reporters en mal de vocabulaire se l’approprièrent sur le théâtre des opérations. Était-il alors côté cour ou bien jardin ? Nul ne précisera ce détail.
Il conserva sa part d'ombre et de frayeur quand il devint le corridor de la mort. Dans les nations usant encore de la peine de mort, il fut un temps mis au service de cet ultime chemin que parcourrait le condamné en quittant sa cellule. Puis, le couloir lui fut préféré, sans doute pour forcer le trait plus encore en se passant d'un mot à la douce consonance.
Le corridor et la corrida doivent avoir des origines communes. Mais dans le premier cas, il y a bien longtemps que l'on a cessé de courir pour avancer, dans le second, la course fut une nécessité illusoire pour échapper à son destin. Que la corrida, née en Italie ait choisi l'Espagne pour se réaliser pleinement ne change rien à son étymologie. Il faut d'ailleurs constater que ce jeu terrible de la vie et la mort revient au galop dans ces fameux corridors humanitaires qui sont à la fois des coupe-gorges et le grand théâtre du voyeurisme occidental. Le sang attire toujours autant ceux qui sont bien à l'abri sur les gradins ou bien dans leur salon.
Au bout du conte (dois-je l'écrire ainsi) ce mot à qui je devais rendre ses lettres de noblesse pour satisfaire à une suggestion d'une lectrice gourmande de mots obsolètes, a perdu de sa superbe de digression en digression. Il ne faut pas s'en étonner, la langue se fait souvent pâteuse pour transformer l'or en plomb et accoler aux jolis mots, des acceptions douteuses.
Corridor mérite qu'on lui rende son prestige d'antan.L'usage porte bien son nom, lui qui érode le sens premier, use jusqu'à la racine des mots qui perdent alors totalement le lien avec leurs origines. Empressons de remettre dans notre vocabulaire courant ce CORRIDOR qui le mérite bien.
Corridorement sien.
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