« Orchestre rouge » entretien avec Gabriele Adinolfi sur son livre
Durant la période qui va de 1965 à 1985, l’Italie est plongée dans le chaos. La rue devient le terrain d’affrontement entre l’extrême gauche, l’extrême droite et les forces de l’ordre.
Pas un mois ne se passe sans qu’une manifestation ne dégénère et sans qu’un attentat ne soit perpétré. Les groupes les plus violents entrent en clandestinité et s’organise pour la guérilla. Voici un documentaire qui met en perspective les événements de cette période que l’on a nommé « les années de plombs ».
Ces années-là n’étaient pas grises comme le plomb, elles étaient rouges, comme le sang des victimes. Il s’agissait du sang, c’est-à-dire de la violence exercée par des forces oligarchiques tantôt partenaires, tantôt rivales, en vue d’un seul objectif : le Pouvoir ! Comment le prendre, comment le garder.
Tout d’ abord pourquoi s’intéresser à cette période ? Parce qu’elle est une mine d’informations sur la dynamique des forces occultes qui se meuvent au sein de ce qu’il est convenu d’appeler « l’Etat profond ».Ces forces sont passées maîtresse dans l’art de dissimuler leurs actions derrière le désordre apparent, chose qu’elles ne peuvent faire, précisément, qu’en étant secrètement très organisée. C’est là, l’indice des progrès considérables effectués par les oligarchies contemporaines dans l’art délicat de l’ingénierie des perceptions et du contrôle social indirect.
Le terrorisme avait été en Italie un instrument de gestion de la transition qui devait conduire cette colonie de l’Empire anglo-saxon des structures de contrôle mises en place en 1945, pour maîtriser un pays ruiné par la guerre, à celles développées à la fin des années 80, pour conserver cette maîtrise sur un pays désormais reconstruit.
Les enseignements de cette enquête sur l’Italie des années de plomb doivent être intégrés carl’histoire se répète mais cette fois au niveau global : Nous sommes entrés dans une crise structurelle du capitalisme qui nécessite une transition dans la gestion globale des ressources. Cette transition consiste à réserver l’essentiel des futures capacités de consommation à une élite et à une minorité associée et en reléguant le reste de la populace dans une économie de pénurie dans le monde réel. Comment les élites vont-elles gérer la transition ? En usant de techniques d’ingénierie sociale pour gérer les masses, et si ces mécanismes ne sont pas suffisants, les classes dirigeantes seront forcées d’étendre leurpouvoir pour contenir ces masses par la violence et c’est là qu’intervient le terrorisme et la stratégie de la peur !
Le chaos n’est pas l’ennemi des classes dirigeantes, il est au contraire devenu la stratégie privilégiée du pouvoir. Le chaos n’est pas un gouffre mais une échelle. La politique, dans les très grands systèmes fédérateurs, est toujours l’art du contrôle de la majorité par les minorités ; le contrôle, désormais, utilise le chaos plutôt que l’ordre.
Les années de plomb de ce point de vue sont un véritable laboratoire, avec, au niveau des véritables organisateurs de la violence, des centrales de renseignement étrangères alliées à des réseaux locaux plus ou moins occultes, ce qui resitue les « terroristes » à leur vraie place : ou des exécutants manipulés, plutôt à l’extrême-gauche, ou de simples lampistes, plutôt à l’extrême-droite.
Une complexité indétricotable des manœuvres
Les années de plomb, ce fut d’abord une longue décennie d’infiltrations en tout genre. Infiltration des groupes terroristes par la police, infiltration de la police par les divers services secrets italiens, infiltration de tout le monde par la mafia pendant que des centrales étrangères, principalement américaines, mais aussi britanniques, françaises, allemandes et israéliennes, manipulaient tantôt un acteur, tantôt un autre. La plupart des forces en présence ont passé le plus clair de leur temps à créer de fausses pistes conduisant à d’anciens amis devenus ennemis, qui pouvaient d’ailleurs à tout moment redevenir amis. Se méfier, donc, d’une expression simpliste comme « stratégie de la tension ». Le simple fait d’écrire cette expression au singulier, c’est, déjà, ouvrir la porte à une essentialisation contraire au bon sens. Il y a eu bien des tensions, et bien des stratégies.
Il semble que sur le moment, peu d’acteurs de cette histoire en aient perçu les ressorts profonds. Et il est même probable, étant donné l’extraordinaire complexité des manœuvres, qu’aucun n’a, à un moment quelconque, pu se flatter de savoir tout ce qui se passait, fût-ce dans les très grandes lignes.
L’Etat italien est une pétaudière. Il est très possible qu’une partie de cette pétaudière ait commandité voire organisé des attentats, qu’une autre partie cherchait réellement à empêcher ou à élucider. Il ne faut donc pas attacher une importance excessive aux déclarations des hommes politiques italiens de l’époque : non seulement ils ont pu mentir, mais en outre, il n’est pas du tout certain qu’ils savaient eux-mêmes ce qui se passait.
Certes, il est facile, a posteriori, de se moquer des militants naïfs des années 60/70, qui se laissèrent si facilement manipuler, et des politiciens et policiers italiens aussi, qui les manipulèrent parfois sans comprendre qu’ils étaient eux-mêmes manipulés.
Aussi, plutôt que de nous moquer, essayons de comprendre.
À la lumière de cette complexité, un simple examen des grands évènements de l’époque suffit à mettre en lumière la grande fragilité de la thèse officielle sur les années de plomb italiennes : celle d’un « complot fasciste » associant des « éléments réactionnaires de l’appareil d’Etat » aux « groupes néofascistes », et visant à interdire par un coup d’Etat l’association du Parti Communiste à la gestion du pays.
Cela ne prouve pas qu’elle soit entièrement fausse, mais laisse penser qu’elle n’est en tout cas pas entièrement exacte. Au vrai, cette thèse apparaît a posteriori comme un instrument de cautionnement de l’antifascisme fantasmatique qui servait alors d’idéologie de façade à un bloc institutionnel italien incapable de s’équilibrer par le bipartisme, mais aussi de se justifier par l’anticommunisme
Le grand mérite de Gabriele Adinolfi est précisément d’extraire la réflexion de ce marécage conceptuel, où nous englue le discours institutionnel sur la période.
Il tente de décrire minutieusement le travail des services de renseignement, et des réseaux divers qu’ils actionnent. Et de remonter encore, derrière eux, aux forces qui les commandent, et qu’il nomme précisément, dans le cadre précis des années de plomb italiennes : la Commission Trilatérale, en guerre pour imposer sa vision du globalisme à d’autres forces oligarchiques transnationales, le cœur des réseaux maçonniques en Italie, et, dans le rôle d’un pôle associé mais néanmoins capable de définir des lignes d’interdiction aux autres pôles, le gouvernement et les sponsors internationaux de l’Etat d’Israël.
Le contexte Italien
L’Italie est, en Europe occidentale, un pays de premier plan :
-Par son industrie du nord, la région d’Europe la plus productive avec la Ruhr
-Par la présence du Vatican qui peut influencer les choix d’un milliard de catholiques à travers le monde.
-Par sa situation géographique, l’Italie est la position clef du théâtre méditerranéen. Or, ce théâtre touche au Proche-Orient, et à partir de 1967, qui dit Proche-Orient dit conflit israélo-arabe.
Dès les dernières années de la Seconde Guerre Mondiale, les Anglo-Américains furent parfaitement conscients de cet état de fait. Pour eux, l’Italie était LA position-clef à ne pas perdre sur le théâtre méditerranéen.
Les Anglo-américains firent donc en sorte de construire un Etat italien juste assez fort pour servir de courroie de transmission et d’outil de verrouillage du pouvoir dans le pays, mais juste assez faible pour rester lui-même constamment sous le contrôle des centrales de renseignements de Londres et Washington. Sans états d’âme, les futurs créateurs de la CIA passèrent pour ce faire un accord avec la mafia italo-américaine, et fabriquèrent ensuite, en lien avec Cosa Nostra, les réseaux oligarchiques dont l’enchevêtrement volontairement complexe finit par créer une sorte de « caste » d’hommes d’affaires véreux et de politiciens corrompus, à qui les vainqueurs anglo-saxons confièrent la direction apparente d’un pays réduit au statut de filiale. Pour stabiliser la structure malgré l’opposition potentielle d’une partie des partisans antifascistes, les nouveaux maîtres du jeu conclurent deux accords de partage avec leurs alliés : aux Britanniques, Washington accorda une influence prépondérante sur la fraction libérale de la « caste » dominante ; et aux Soviétiques, on laissa le champ libre pour doter le plus puissant parti communiste d’Europe de l’Ouest des quelques zones de contrôle qui fonderaient à l’avenir sa légitimité devant la classe ouvrière du pays. En somme, l’Italie fut partagée par une sorte de « mini-Yalta », à l’intérieur de ses frontières : un capitalisme démocrate-chrétien puissant, mais tenu de tolérer un Parti Communiste qui, de son côté, s’admettait exclu des responsabilités nationales.
Mais à partir des années 60, cet équilibre fragile est rompu. Plusieurs phénomènes se conjuguaient pour faire de l’Italie une bombe à retardement dirigée vers le cœur de l’hégémonie anglo-saxonne en Europe de l’Ouest :
- un parti communiste très fort
- une tradition du combat politique direct transmise et amplifiée par les luttes du fascisme, faisant contraste avec une faible pratique historique du bipartisme « démocratique »
- un choc de modernisation
- l’existence dans le sud de la péninsule de vastes zones où le parasitisme des organisations criminelles empêchait la population d’accéder à une aisance que la compétitivité économique du pays aurait normalement dû rendre automatique – situation qui ne pouvait manquer d’alimenter une grande frustration.
-un contexte international avec une détente depuis 1965 qui est officiellement une offensive de paix mais en profondeur, elle constitue une entente tacite des deux « grands » (USA, URSS), confrontés de plus en plus clairement au risque de révoltes souverainistes dans leurs zones d’influence respectives.
À partir de la deuxième moitié des années 60, il devint évident que les structures de contrôle mises en place par les vainqueurs en 1945 n’étaient plus adaptées à la nouvelle réalité italienne. La question se posait dès lors de savoir comment se ferait leur réaménagement.
Pendant des années, la violence sévit. Primat de l’image sur le langage, réduction de la complexité du réel à la formulation de l’urgence, extension de l’appareil policier : les effets classiques du terrorisme, qui dessine une toile de fond favorable à toutes les manipulations.
Le terrorisme s’éteignit progressivement en Italie, au fil des années 80. Pourquoi ? Une hypothèse assez logique serait tout simplement qu’il n’était plus nécessaire du point de vue de ceux qui l’avaient jadis organisé. L’Italie avait terminé sa mue. Elle rejoignait la cohorte des nombreux Etats européens dotés d’une souveraineté limitée, stabilisés par un bipartisme fait pour restreindre le choix politique à l’intérieur du paradigme constitué par l’intégration européenne.
Il avait fallu pour cela environ 360 morts et 4000 blessés. Un peu moins de la moitié des décès étaient imputés à l’extrême-droite, mais plus des trois quarts des blessés l’avaient été du fait de la violence d’extrême-gauche. Au final et même si le propos peut paraître odieusement clinique, un bilan humain très raisonnable pour une transition politique de grande ampleur opérée dans un cadre instable.
Qui est l’ennemi ?
Des parcours atypiques interpellaient et obligeaient à se poser la question décisive : qui est l’ennemi ?
Lorsque fut fondé le mouvement Terza Posizione, à partir d’un noyau dur dont Adinolfi était en quelque mesure le théoricien, un pas fut franchi : l’ennemi, ce n’était plus l’alter ego gauchiste ; l’ennemi, commun aux opposants italiens de gauche et de droite, c’était une structure globale de domination, formée par l’alliance objective des oligarchies nationales et transnationales. Le malaise ne trouvait décidément son origine ni dans un fascisme fantasmé, ni dans une simple emprise communiste soviétoïde, il venait des outils de contrôle politique et culturel développé par et pour cette structure globale de domination : la société de consommation, l’omniprésente télévision.
Le mouvement politique qu’il avait fondé était porteur d’un discours qui risquait de devenir dangereux pour l’Etat profond italien, et pour ses mandants… eh bien un beau jour, Gabriele Adinolfi a été accusé d’avoir organisé un attentat où 85 personnes avaient trouvé la mort.
L’auteur du présent ouvrage peut donc, en somme, témoigner du fait que quand on pose les bonnes questions, quand on donne les bonnes réponses, et quand en outre on risque d’être entendu, eh bien on a de gros ennuis.
La situation qui est en train de se créer dans les grands pays occidentaux, notamment en France est en effet dans une certaine mesure isomorphe à celle qui existait, dans l’Italie des années de plomb :
-un Etat faible, tombé sous l’emprise d’oligarchies plus ou moins mafieuses, plus ou moins rivales
-Le plus grand parti épouvantail d’Europe occidentale servant à justifier un bipartisme qui s’équilibre de plus en plus difficilement
-Un grand parti d’extrême gauche
-Le déclin du centre géostratégique anglo-américains et l’émergence de nouveaux pôles de puissance concurrents
-une société qui subit un changement anthropologique brutal, avec des troubles récurrents dans ses zones urbaines en expansion.
Le contexte est propice non à un choc de civilisation comme on le prétend, mais à des guerres civiles méta locales sur fond d’Islamisme, de conflits entre conservatisme et modernité, de conflits géopolitiques globaux, d’épuisements des ressources, le tout bien entendu chapeauté par des Etats profonds cherchant chacun à tirer la couverture de leurs cotés et à manipuler les masses hystériques.
On risque de se retrouver dans une situation d’ une complexité aussi extrême que les années de plombs avec les doubles allégeances ( on peut constater que les Russes par exemple tissent des liens avec les milieux souverainistes Français mais en même temps considèrent les populations d’origine « arabe »- maghrébine comme une cinquième colonne potentielle , on peut également parler des réseaux tissés par les réseaux sionistes dans les milieux identitaires Français et du potentiel d’ activation des terroristes Islamistes par leurs alliés de la CIA via les pétromonarchies du golfe comme on a pu le voir en Syrie ou en Lybie , sans même parler des réseaux antifaschistes sponsorisés par la nébuleuse Soros ) et peut être encore plus de violence.
Peut-on y échapper ? Cela semble difficile, nous vivons en psychocratie, où les émotions l’emportent sur le rationnel, la vérité ne compte pas, à la limite elle n’existe pas, n’existe que ce que l’on fait croire aux gens, sujette à l’aveuglement, la promptitude d’une collectivité à se précipiter dans un néant tenu pour salvateur relève d’une constante anthropologique. Difficile de tenir un discours rationnel et conséquent dans le cadre d’une psychose collective, les gens dans ce cadre ne veulent pas d’analyses complexes, ils veulent des responsables et des têtes sur des piques.
On peut ainsi comprendre pourquoi les années de plombs sont d’une actualité brûlante.
Sources : KontreKulture
Préface de orchestre rouge
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