Faire la vaisselle

Marqueur estival en voie de disparition
Il était un temps, pas si lointain encore, où être en vacances signifiait que chacun de nous allait se retrouver avec un torchon dans les mains pour essuyer, ou bien avec une éponge pour faire la vaisselle. Nous redécouvrions ainsi un rituel qui avait occupé une grande partie de notre enfance et de notre jeunesse, avant que le lave-vaisselle ne devienne l’appareil incontournable de nos cuisines qu’elles soient aménagées ou non. Il y avait bien quelques résistants pour chasser ce monstre énergivore mais pour l’essentiel, ce bruyant compagnon avait gagné la partie.
Il ne restait donc que la maison de vacances, la location ou bien le terrain de camping pour nous remettre en ordre de bataille « vaissellière. » Mais les temps changent, le progrès ou prétendument tel s’insinue partout : les exigences des loueurs où des clients placent cet appareil dans l’équipement indispensable d’un lieu de villégiature. Il en est donc pratiquement fini de la grande messe d’après repas et de cette merveilleuse danse d’évitement et de rangement.
Faire la vaisselle, c’est d’abord terminer le repas en bon ordre, éviter la dispersion des fumeurs, de ceux qui veulent trouver refuge dans les toilettes, des buveurs de café qui n’en finissent pas. Il convient de n’oublier personne en cours de route, de réunir les troupes autour de ce projet commun, moins fédérateur, il faut bien le reconnaître, que l’apéritif inaugural.
Faire la vaisselle c’est ensuite organiser un débarrassage cohérent et opérationnel. Là, il y a forcément des sensibilités et des usages différents, tout comme il faut composer avec la place dévolue autour d’un évier qui n’est pas toujours à la hauteur de sa fonction. Plus les conditions sont défavorables, plus ce moment sera chaleureux et collectif, c’est le parfait contre-exemple qui vient contrecarrer les tenants de l’ergonomie domestique.
Faire la vaisselle c’est ensuite assurer une distribution des rôles entre le rôle titre du laveur, les seconds rôles au torchon et les figurants au rangement. Dans cette tribu, il y a une savante rotation, établie parfois sur un plan rigoureux, dans d’autres, l’aléatoire règne en maître et ailleurs, il y a un générique immuable. Nous n’avons pas à nous immiscer dans la complexité des causes et des motifs : chacun fait ce qu’il veut du moment qu’il lave sa vaisselle sale en famille ou bien entre amis !
Faire la vaisselle exige de l’ordre et de la discipline. Il ne faut pas s’emballer et faire démarrer le processus alors que la table de cuisine n’est pas débarrassée et lavée, que l’évier n’a pas été convenablement nettoyé, que les torchons sont encore étendus sur le fil à linge. Le risque de l’embouteillage est grand. Le désordre et la confusion ne sont pas les bienvenus dans cette liturgie de la cène.
Faire la vaisselle suppose un ordre établi qui a été accepté dans un large consensus. Le verre est, à ce titre, celui qui rencontre l’unanimité : c’est par lui qu’il faut commencer et c’est d’ailleurs assez logique puisque l’apéritif a inauguré le repas. Ensuite, il y a souvent débat. La tasse à café devrait prendre le relais mais il y a toujours des buveurs qui font traîner dans le salon ou sur la terrasse, afin d'échapper sans doute à l’agitation qui se passe loin d’eux. Puis viennent les assiettes et les plats. Les couverts ayant bien du mal à trouver place et efficacité.
Faire la vaisselle c’est, hélas se colleter, à l’imbroglio des couverts. On n’évoque jamais ce problème de fond, cet écueil dans lequel sombre parfois une belle séance collective. Les uns les laissent à leur triste sort, tête à l’envers, ils pendent lamentablement pour être repris en main lors du repas suivant. Pour d’autres, ils achèvent leur bain, reposant en vrac sur un torchon. Pour quelques-uns, il font l’objet d’un essuyage anarchique : petites cuillères, couteaux et fourchettes se mêlant indifféremment. Quant à moi, je suis favorable à la distinction, au regroupement des ustensiles par fonction et forme, ce qui évite la blessure et favorise le rangement.
Faire la vaisselle c’est aussi la ranger et c’est là que le bât blesse. Souvent, ceux à qui échoit cette fonction essentielle ne savent rien de l’ordonnancement local ou bien il font semblant de l’ignorer. Ce sont alors des questions incessantes qui agacent et perturbent ceux qui tiennent avec dignité leur poste. Ce sont encore des abandons d’objets sur la table, faute d’avoir percé le secret de leur destination. Il reviendra alors à un volontaire d’achever ce qui a été laissé en plan.
Faire la vaisselle c’est aller jusqu’au bout de ses intentions. Il ne faut rien oublier, ne pas accepter de bâcler l’opération. Le plan de travail doit être impeccable, la cuisinière nette, la cuisine balayée et rangée, les torchons étendus. Trop souvent les troupes désertent avant le point final du rituel. Il convient de punir impitoyablement les abandons.
Faire la vaisselle, hélas, c’est parfois passer derrière un cuisinier de mon acabit. C’est alors la consternation : la cuisine ressemble à un champ de bataille, la grosse vaisselle s’accumule, il y en a partout. Le gras se dispute avec le grillé ; il faut prendre des gants ou bien un air dégagé pour accepter le cataclysme. Pire encore, le repas reste encore sur l’estomac, la tête est lourde, elle tourne un peu et pourtant, il faut nettoyer ce désastre …
Faire la vaisselle, c’était ce que nous faisions tous ensemble durant les vacances. C’est un souvenir lointain, un moment d’un passé révolu. Le lave-vaisselle a imposé son progrès factice ; il est illusion d’un monde meilleur. Cependant, à bien y regarder, il suppose un utilisateur unique, il n’aime guère les fantaisies des uns et des autres, il exige un rangement rigoureux et systématique. Le lave-vaisselle attache à son service la même personne !
Vaissellièrement vôtre.
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