Du sujet qui fâche
Avec l’été qui approche et son lot de temps libre, je propose à votre attention une petite apologie du sujet qui fâche afin d’y penser pour égayer vos vacances.
Qui n’a pas un jour ou l’autre subi de ces longs repas de familles ennuyeux qui vous font envier l’orphelin ? Ou encore de ces doses de réunionites indigestes où se rabâchent en boucle les mêmes anecdotes, les mêmes arguments éculés.

Quand soudain, comme répondant à nos inavouables prières intérieurs, arrive enfin « Le sujet qui fâche », celui qui tout d’un coup capture l’attention, détourne les esprits de la fascination du vide, électrise l’atmosphère, fait sursauter l’endormie ordinaire, redonne vie aux regards impavides et fait saillir la canine des sensibles dans l’esquisse pécheresse d’un sourire mesquin, parfois déjà cynique, avec ce léger mouvement de mâchoire signe d’une envie de mordre la pomme du sujet à pleines dents.
Le bon sujet qui fâche a deux qualités majeures, pas besoin d’être soi même intéressant pour qu’il intéresse, et dans une société du paraître, du good looking obligatoire, du charisme sinon rien, c’est un bon remède a ce poli dédain dont souffre les prises de paroles des exclues de l’importance d’être au micro et des faiseuses de tapisseries.
Et il fait réagir. Il engendre. Il crée l’évènement dans l’évènement, englobe le temps de l’ennui d’une intensité dans laquelle étonnement, on se sent plus vivant. L’esprit est plus alerte et les taux de testostérone et d’adrénaline bousculent les langues sur des palais petitement ouvert jusqu’alors pour étouffer de discrets bâillements.
Il est là, il s’impose, il enflamme, il prend son public aux tripes, des poings se serrent, des mâchoires se crispent, des yeux s’embrasent d’éclats menaçants. Les envies de se lâcher cèdent aux vices, en quête d’une dose de crise de nerfs atmosphérique, d’un coup d’éclat de voix d’orage de trop, pour mieux s’excuser d’avoir craqué et gâché la réunion ou d’être partie plus vite loin de l’ennui d’être venue.
Les cigarettes s’allument, les verres se vident et se remplissent aux rythmes anarchiques des gosiers assoiffés d’ une envie d’avoir LE bon mot, LA pique qui casse, l’argument « inattaquable » et la vanne qui tue. Les plus ambitieux concourent avec les plus endurants en quête du dernier mot et du Graal, "avoir Raison".
Et pendant ce temps les rôles si prévisibles basculent, ceux qui ne veulent pas se fâcher deviennent de lourdauds fâcheux, et celles qui attendaient qu’enfin l’orage éclate apprécient chaque goutte de mauvaise foi qui nettoie la table des restes du plat fadasse des propos convenues.
Chacun attend le premier moment où s’empourpre de colère, s’engloutit dans sa bêtise ou décolle enfin de sa chaise l’air contrit, sa petite cible personnelle, celle pour laquelle on garde une dosette de rancune dans un soupçon d’orgueil froissé. Puis le deuxième moment, quand s’essouffle les langues, l’accalmie d’un temps plus chargé de silence, qu’enfin le sujet qui fâche rejoint le rayon des sujets clos.
Mais parfois il résiste, et quelque verres plus tard, quelques cartouches rhétoriques parties se chercher dans le calme d’une prise d’air où dans l’isolement d’un sanitaire reviennent cracher leurs poudres sur les derniers vestiges d’un moment d’ennui.
Certain voient déjà arrivé les enfantins, ceux qui ne savent pas quand il faut s’arrêter et à qui il va falloir l’apprendre, pendant que certaines rient d’avances aux plates excuses qui seront données plus tard par ceux-là même qui veulent autant imposer l’aspect viril d’une colère dans la force du caractère des paons sans plumes.
Que de négociations s’attendent pour recoller les petits morceaux d’orgueil laissés sur la table. Les baumes « d’explications » sont déjà en stock, ils vont rassurer les regards sur soi, couvrir de reproches à demi mots, régler ça d’homme à homme, franchement, où par copines collègues interposées.
Les rires entre amis qui attendent les uns quand ils parleront de ce moment d’orage, et le goût pour une revanche qui affame déjà d’autres, sont au menu des conversations pour les prochaines soirées entre potes et des séances de coups de fils entre copines. On ne parlera plus du sujet qui fâche, mais de la fois où il s’est invité à table, sans lui dire merci mais souvent sans rancune.
Je vous souhaite un bon amusement à tous, libre à chacun de trouver son bon sujet qui fâche pour sa soirée merguez, son week-end dans « la famille », sa soirée entre collègues avant mutation ou son bon départ en retraite avec l’assurance qu’on se souviendra de vous encore longtemps.
Amicalement, barbouse.
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