Ils écornent l’abondance

Il y a loin de la corne aux lèvres.
Dans la famille Duquesnoy on ne plaisante pas avec la parole présidentielle, c'est une tradition bien établie depuis que le bon Général a repris la France en main. Bien sûr, il y eut bien ces quelques épisodes détestables durant lesquels la nation fut aux mains des bolchéviques et de leurs complices, mais depuis l'arrivée d'un jeune homme bien sous tout rapport, tout est pour le mieux pour eux.
Fidèles parmi les fidèles, ces bons citoyens exemplaires et leurs nombreux rejetons se trouvent soudainement placés devant un cas de conscience. Il convient de souligner que c'est naturellement ce qui les tourmente le plus dans l'existence : ils ont toujours considéré leur bonne conscience comme référence absolue pour guider leurs pas dans cette vallée de larmes.
Leur monde de certitude s'ébranla quand leur idole, ce charmant jeune banquier qui a su sortir la nation de l'ornière, a évoqué sa conversion écologique. L'heure était donc si grave que cela pour que leur champion du libéralisme triomphant en soit venu à appeler à une inflexion radicale des comportements et des projets. Ils tirent même une grande réunion de famille pour établir de nouvelles règles comportementales pour aller dans la direction fixée par leur merveilleux timonier.
Les premières mesures furent drastiques chez les Duquesnoy. Ils remplacèrent leur bain journalier par une douche plus économe en eau, se réjouissant ainsi d'apporter leur pierre à cet effort national. Ils pensèrent que pour compenser ce sacrifice, l'installation d'un jacuzzi leur apporterait un peu de baume au corps. Il en ira ainsi pour chaque corne à leur train de vie passé en proposant dans la mesure du possible une petite entorse à la ligne directrice pour encourager leurs efforts.
Les Duquesnoy se penchèrent sur leurs demeures et les moyens de chauffage. Les vieilles chaudières à fuel ne pouvaient plus répondre au nouveau catéchisme écologique. Ils se précipitèrent sur les cadeaux fiscaux pour passer à la pompe à chaleur dans leur résidence principale et aux panneaux solaires dans le chalet savoyard et dans la belle résidence bretonne. Ils décidèrent malgré tout de chauffer au bois leur maison de campagne en dépit des réserves sur cette énergie carbone.
C’est la gestion de leur parc automobile qui fit débat. Deux véhicules par personne, ça faisait beaucoup. Il fallait passer au mode électrique pour leurs déplacements parisiens. Voiture, trottinette, vélo, scooter… chacun y alla selon sa sensibilité et son âge. Restait la flotte des berlines pour se rendre à la campagne, les problèmes d'autonomie paraissant pour l'heure un obstacle infranchissable, le patriarche proposa une solution radicale. Elle fut acceptée par la tribu avec enthousiasme. Le petit avion remplacerait avantageusement ces gros véhicules qui encombraient le garage. Les voisins n'y verraient que du feu.
Les loisirs furent passés au crible. Les croisières n'avaient plus le vent en poupe d'autant plus que jamais ces monstres marins n'utilisent de voiles. Il fut donc décidé de sacrifier ce plaisir pour les petites vacances intermédiaires. Il faudrait à l'avenir se satisfaire de la Bretagne, de la station de ski et de la campagne profonde. Les jeunes adultes réclamèrent cependant une petite compensation pour continuer d'avoir des sensations fortes. À l'image de leur modèle, ils achetèrent un jet-ski, un scooter des neiges et un quad. Il faut bien que jeunesse se passe.
Pour le parc de la grande demeure familiale, un vif débat fractionna un temps la belle unité de la famille. Les uns souhaitaient que les pelouses devinssent un grand potager qu'entretiendrait le jardinier tandis que les autres ne voulaient pas renoncer à leur chère pelouse sur laquelle ils s'entraînaient au golf. Ils faillirent en venir aux mains sur ce sujet capital jusqu'à ce qu'un consensus fût trouvé. Pour l'alimentation, un engagement dans une Amap fut décrété qui supposait un lointain déplacement en Province quotidien et un grand réservoir d'eau fut installé pour continuer à jouir de la pelouse.
Après toutes ces mesures, la famille Duquesnoy s'accorda le titre de Grand Colibri. Ils n'envisageaient pas de faire plus tant que ces maudits pauvres ne montrent pas eux-aussi de bonnes dispositions. Il n'y a aucune raison que les privilégiés soient les seuls à sacrifier une part importante de leur mode de vie. Nous ne pouvons que leur donner raison.
À contre-voie.
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