Laisser pisser le chameau !
Tout va très bien pour vous, ne vous éccupez pas des autres !

En réponse à mes aigreurs scolaires, mes colères contre le traitement injuste qui est imposé à mes élèves et les difficultés diverses qui en découlent, une amie me donne ce doux conseil : « Laisse pisser le chameau ! » Voilà bien manière élégante de me rappeler à la modération, de me demander de m'adoucir et de découvrir, comme tous mes concitoyens l'art merveilleux et indolore de l'individualisme.
Je ne puis consentir à cette sagesse. Je suis ainsi fait que j'ai besoin d'enfourcher mon âne pour bouter l'injustice, la turpitude et l'indifférence de cette vallée de larmes. Il semble que la chevaleresque attitude soit passée de mode. Don Quichotte et Sancho ne se préoccuperaient désormais que de leur petit jardin, de leur pré carré sans jamais plus se soucier des moulins à vent.
La mode est à l'individualisme. Je vais bien, tout va bien ! La règle est simple et si confortable. On ferme les volets, on s'isole dans des condominiums, on part en vacances dans des centres de vacances plantés au milieu de la misère ou on se protège de celle-ci sur des paquebots luxueux. Pour être un humain de son siècle, il est désormais nécessaire d'effacer les autres.
Si je roule dans une voiture luxueuse, je n'oublie pas de demander des vitres teintées pour m'isoler de ce petit peuple des humbles. Si je gagne beaucoup d'argent, j'embauche un avocat d'affaires pour échapper à l'impôt, pour ne plus contribuer à l'effort collectif. Si je fais fortune, je vais m'isoler dans un paradis fiscal pour ne plus avoir à rendre compte de mes biens.
Nous sommes de plain pied dans une société du nouvel apartheid. Clairement, inexorablement il y a un fossé qui se creuse entre l'autre et vous. Ce n'est naturellement pas qu'un problème de richesse. À tous les niveaux, dans toute les classes sociales, les groupes et les clans, l'autre est un adversaire ou au mieux, un inconnu méprisable.
Je prends, je profite, j'exploite, je gruge, je vole, j'abuse, j'ignore, j'efface … La longue liste des savoir-faire sociaux nécessaires à la survie dans cette jungle n'est pas exhaustive. Chacun décline ce petit manuel de l'Homme moderne à sa manière. Il est possible qu'il se crée de petits îlots de solidarité, des groupes qui s'entre-aident, des cercles qui se soudent de ci, de là ; mais tout doit se passer de manière fragmentée, cellulaire pour éviter toute pensée universelle.
Des enfants n'accèdent plus à une bonne éducation : « laisse pisser le chameau ! » Les inégalités ne cessent de s'accroître en France : « laisse pisser le chameau ! » Il y a la misère à deux pas de chez moi : « laisse pisser le chameau ! » La crise ruine des pays amis : « laisse pisser le chameau ! ». Des humains meurent encore de faim : « laisse pisser le chameau ! ». La Planète est en grand danger de par notre folie industrielle : « laisse pisser le chameau ! » ….
Il faut jouir de l'instant, profiter de chaque bon moment, consommer tant que c'est possible, se gaver à maintes occasions, dépenser sans compter pour des biens si futiles ! Il faut voyager, découvrir le monde, visiter les monuments, admirer les paysages mais de grâce ne pas s'inquiéter des pauvres gens qui vivent dans vos cartes postales.
Curieusement, à chaque fois que je veux enfourcher mon destrier pour une injustice, il y a bien évidement un bon conseilleur qui relativisera en prétendant à juste titre qu'il y a bien pire ailleurs. Pourtant, au bout de cette terrible évidence, il ajoutera encore qu'il faut positiver, ne voir que les belles choses, penser à soi et croire que tout s'arrangera avec un sourire. C'est encore une autre manière de laisser pisser le chameau.
Pauvre chameau, ses bosses doivent être taries depuis qu'on ne cesse de l'envoyer paître ailleurs. Pauvre chameau qu'on abandonne à son triste sort, déshydraté et contraint d'uriner à tous propos. On a pris sa vessie pour une sirène en oubliant d'entendre les signaux de détresse. Un petit jet d'urine camélin et plus rien n'a d'importance. Et ça, c'est au dessus de mes forces !
Urinairement vôtre
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