Adieu à un ami de 5 ans
Je suis triste. Je viens de perdre un ami de 5 ans. On s’était rencontrés devant la porte d’un bistrot. Lui, très gentleman : « Passez, je vous prie ». Moi, vieille France : « Je n’en ferai rien, vous étiez le premier ». Après 5 minutes de tergiversations, poussés par la queue, on était entrés et trinquions comme de vieux copains. Un petit blanc sec pour l’un, une pression pour l’autre.
Il m’avait impressionné. Douillet, à côté, était un gringalet. On était fait pour s’entendre. Lui, le haut parleur, moi, l’écouteur. L’organe ne dépareille pas la carcasse. Il tonitruait. Les cristaux tremblaient, en limite de rupture. Le cercle s’ouvrait autour de lui, à distance respectueuse, car il postillonnait, le bougre.
On se voyait de temps en temps, au hasard d’une petite soif, accolés au même comptoir. Ses brèves étaient longues. Son discours avait du rythme. Il était syncopé par la cadence infernale de ses clopes. Il fumait autant qu’une loco de la bataille du rail.
« Tu devrais arrêter », je lui disais, « Deux paquets c’est trop, tu te fais du mal ».
« Mais j’arrête quand je veux. Je passe mon temps à ça, entre deux bouffées » et il éclatait de rire.
Un autre jour : « Tu t’essouffles pour un rien ». « C’est pas vrai, et je prouve ». Il prend une allumette, l’allume, la tient devant lui, à 50 cm et l’éteint d’un coup, d’un grand jet de salive.
C’était ça Jojo, mon ami de 5 ans, un délicat. Le loufiat n’eut qu’à passer la serpillière pour laver l’extinction de la flamme.
Il eut tendance, avec le temps, à s’élargir, s’épaissir, à s’arrondir. Pas faute pourtant de s’activer. Il cumulait : les mois en R, il ouvrait les huîtres dont il suivait les bancs ; à la saison humide, il décoquillait les escargots de Bourgogne de Moldavie.
L’après-midi, il tirait sur les boules. On l’appelait le pulvérisateur sur les terrains de pétanque. Il y semait la terreur. Il fallait combler les trous et prévoir des rechanges. Il faisait équipe avec un malabar des îles, une pointure. Le 3e, un ancien serveur, jouait les troisièmes couteaux. Préposé aux rafraîchissements, il pourvoyait en carburant : soda-Coca-rhum, Picon-fraise et, pour saluer les victoires, un saké pousse-pousse au crime, une spécialité underground de la Chinatown de la place d’Italie.
Cette vie de légende se termina avant la fin, forcément sublime. On me raconta la scène. Il allumait sa 33e spéciale extra, un mélange fait maison de gitane, caporal et tabac à chiquer. L’allumette bien en main. Le geste souple, l’élégance d’une caresse, il frotte, un effleurement. Rien, pas même une étincelle. Il insiste, s’énerve, appuie. L’effort de trop. Le bois casse, mais, surtout, le cœur lâche. Il explose. Exit Jojo, mon ami de 5 ans. On avait beau lui dire : « Prends un briquet, c’est moins fatiguant ». Têtu, il répondait : « C’est pas pour nous, les hommes ».
Sa veuve va mieux, merci. Elle redevient joyeuse. Un bon ami de lui s’occupe d’elle. Elle fait un procès à la boîte d’allumettes, rupture abusive du contrat de confiance. L’avocat est confiant. Il est au pourcentage.
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