Affaire Dutroux : la libération de Michelle Martin
Ainsi la Cour de cassation de Bruxelles vient-elle, ce mardi 28 août 2012, d’accorder la liberté conditionnelle à Michelle Martin, ex-femme et complice du meurtrier pédophile Marc Dutroux, l’odieux assassin, après les avoir violées et emmurées vivantes, de quatre fillettes.
CARENCES DE LA JUSTICE BELGE
La Belgique est à nouveau, suite à cette très problématique et même révoltante décision de justice, sous le choc, sinon en colère. Les uns crient au scandale. Les autres hurlent à la honte. L’intensité de l’émoi tout autant que l’ampleur de l’indignation, au sein de la population, sont, du reste, compréhensibles : celle qui fut ainsi reconnue pourtant coupable de l’une des plus abominables séquestrations de personnes dans les annales judiciaires - c’est elle qui laissa mourir de faim et de soif, l’une des pires agonies qui soit, les petites Julie et Mélissa lorsque Dutroux était en prison - n’aura finalement purgé, pour cet épouvantable crime, que la moitié de sa peine, soit seize ans de réclusion sur les trente initialement prévus.
C’est dire si les failles du droit belge, quant à cette libération anticipée, s’avèrent là, en ce très douloureux cas tout particulièrement, aussi flagrantes, au regard de la justice, que cruelles, à l’égard des victimes.
GRANDEUR MORALE DES VICTIMES
Ce très légitime sentiment, Jean-Denis Lejeune, le père de Julie, l’a d’ailleurs magnifiquement bien exprimé, admirable de dignité tout autant que de courage, dans la très poignante lettre qu’il vient d’adresser, sans haine ni esprit de vengeance, mais avec lucidité et fermeté de ton, à Michelle Martin, à laquelle il demande, non moins opportunément, si elle a encore une once d’humanité, sinon de conscience : « vous êtes libre et je reste prisonnier de ma douleur ».
Car c’est bien ce perpétuel cauchemar éveillé qui préside désormais, pour l’éternité, au funeste destin de ce père à jamais brisé face à l’atroce mort, au sommet d’une barbarie sans nom, de son enfant.
Mais voilà : inutile, hélas, d’épiloguer outre mesure, du moins pour le moment, sur cette inique mais souveraine décision de justice ; la loi belge, quels que soient les dysfonctionnements et autres anomalies que l’on pourrait aisément lui imputer (notamment par rapport à la non incompressibilité des peine même dans les cas les plus graves), a définitivement tranché, toutes procédures respectées, aussi brutale et mécanique qu’un couperet, aussi froide et inflexible qu’un scalpel taillant, d’un geste sec mais précis, dans la chair vive. « Dura lex, sed lex » !
AMANTS DIABOLIQUES
Il ne me viendra pas non plus à l’idée ici, ne fût-ce que par respect envers la mémoire de ces fillettes meurtries en leur innocence même comme par égard envers ces familles dévastées par leur incommensurable chagrin, de m’attarder à tenter de comprendre - je n’ai pas dit, la nuance conceptuelle est de taille, justifier - ce qui, sur le plan psychologique et même psychanalytique, aura bien pu poussé cette femme alors manifestement sous influence, par-delà ses indéniables propensions à la manipulation d’autrui, à suivre aussi aveuglément, en commettant l’irréparable, les pulsions criminelles de celui - son ancien mari - qu’elle disait aimer, à l’époque des faits, éperdument… jusqu’à, précisément, se perdre dans le mal absolu.
Aucun sentiment, fût-il le plus extrême, ne peut excuser, à moins de plaider la démence, pareille aliénation du jugement ! Aucun amour, fût-il le plus fou, ne saurait expliquer, à moins d’invoquer le délire, semblable obscurcissement de la raison !
Je n’ignore pas, toutefois, qu’il existe des femmes (ou des hommes) à ce point amoureuses de leur partenaire qu’elles seraient prêtes à le suivre en enfer et s’y damner l’âme.
La littérature elle-même regorge de ces amants diaboliques. Jean-Paul Enthoven, écrivain dont l’étincelante plume n’a d’égale que la sagacité de l’esprit, brosse à ce propos, dans sa somptueuse mais tragique « Dernière Femme », et plus exactement dans son chapitre intitulé « Laure et ses blasphèmes », un terrible mais juste portrait de l’une des maîtresses, passionnée jusqu’à l’adoration et perverse jusqu’à l’abnégation, de Georges Bataille : « Cette sorte de femme rencontre toujours un certain succès auprès des individus qui, tout en redoutant leur part ténébreuse, se rêvent crucifiés. (…). Ce genre de femme déconcerte ceux qui s’en approchent tant elles se veulent innocentes en faisant le mal. Après tout, y sont-elles pour quelque chose ? Et n’auraient-elles pas consenti, avant de pactiser avec l’enfer, à ce bonheur serein qui les a repoussées ? Dès que ces femmes, mal suicidées, sont de retour sur le manège des vivants, elles massacrent avec un sourire. Ce sont des assassins bienveillants. Des bourreaux qui s’excusent. »1
Mais trêve, via l’analyse littéraire, de diagnostics psychiatriques, lesquels, pour pertinents qu’ils puissent paraître au niveau théorique, pourraient surtout sembler déplacés, sinon indécents, au regard de l’indicible souffrance, bien réelle quant à elle, des victimes de cet innommable drame humain qu’est la tristement célèbre « affaire Dutroux ».
CHARITE CHRETIENNE
Car entre les déplorables carences de la justice belge et la grandeur morale des parents de ces petites martyres, il reste encore à comprendre - et je peux dire là, en âme et conscience, justifier - ce qui motive, en toute logique, les sœurs du couvent des Clarisses de Malonne, paisible bourgade située non loin de la ville de Namur, à accueillir aussi généreusement, peut-être à leurs risques et périls, une Michelle Martin, la femme la plus honnie du Royaume, qui, sans leur providentiel secours, ne saurait où aller ni à quel saint (c’est le cas de le dire) se vouer, risquant même de se faire lyncher par une foule assoiffée de vengeance, à partir du moment où, soudain livrée ainsi à la rue, cette libération met sa vie, paradoxalement, en danger.
Heureusement, donc, que ces bonnes sœurs sont là pour palier aux insuffisances de la Justice !
Mais, en cette Belgique encore traumatisée par le pire crime de son histoire judiciaire, nombreux sont pourtant ceux qui s’insurgent, à grand renfort de slogans à l’emporte-pièce, contre cette attitude de ces religieuses. Ils ont tort, cependant !
Car ces miséricordieuses sœurs - et c’est un athée qui parle ici - ne font jamais là, animées par ce que les croyants nomment « l’esprit saint », qu’appliquer scrupuleusement les préceptes bibliques, que mettre très concrètement en pratique l’enseignement de l’Evangile lui-même : aime ton prochain, fût-il un criminel, comme toi-même ; tends la joue droite à ceux qui te frappent sur la joue gauche ; ne t’endors pas le soir en n’ayant pas pardonné à ton ennemi ! Il y a en effet là, en cette pure et inconditionnelle charité chrétienne, quelque chose de profondément christique, de magnifiquement divin tant cet héroïque geste dépasse, quelle que soit notre difficulté à l’admettre, l’entendement humain…
PAROLE D’EVANGILE
Ne fut-ce pas d’ailleurs le Christ qui, alors même qu’il était sur le point de rendre l’âme sur sa croix, accueillit au paradis le larron qui, crucifié lui aussi, implorait alors le pardon de ses péchés ? Ne fut-ce pas encore ce même Christ qui, empli de compassion, empêcha la femme adultère, que les plus médisants disaient prostituée, de se voir lapidée, sans pitié ni remords, par la foule ? Ses paroles, à cette occasion-là, sont restées célèbres : « que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre ; va, repens-toi et ne pêche plus ».
C’est très exactement de cet esprit-là, pour incompréhensible qu’il soit au commun des mortels, que sœur Christine, abbesse du couvent des Clarisses, qui a une longue tradition d’accueil des personnes les plus vulnérables, s’inspire lorsqu’elle énonce, pour justifier la décision de son ordre, ces mots : « Madame Martin est un être humain capable, comme pour nous tous, du pire et du meilleur. (…) Nous croyons donc que tabler sur le meilleur d’elle-même n’est pas de l’inconscience de notre part »
Que vaudrait par ailleurs le sacrifice du Christ en croix, descendu sur terre pour racheter les péchés du monde, s’il n’y avait, afin de gagner la vie éternelle, la possibilité du pardon ? C’est là l’essence même du christianisme, son fondement théologique tout autant que sa raison d’être. Sans cela, autant fermer les églises ! Ces catholiques qui protestent bruyamment en place publique pour demander la peau de Michelle Martin, au prétexte qu’ils n’oublient pas la gravité de son crime, devraient le savoir, eux qui vont à confesse chaque dimanche et se gargarisent de catéchisme.
D’autre part, pardonner ne signifie pas oublier - bien au contraire, et c’est même là que réside la grandeur du pardon - pas plus que le repentir d’un individu n’équivaut, loin de là, à l’exonérer de son passé, ni la pénitence à effacer le mal qu’il a fait.
Oui, je le clame ici haut et fort, quitte à choquer les bien-pensants ou à heurter l’opinion publique : ces religieuses du couvent des Clarisses, en accueillant cette grande pécheresse de façon aussi désintéressée, sans même exiger auparavant d’elle une quelconque conversion à leurs propres convictions, sont là, conformément à leur vocation première tout autant qu’en parfaite cohérence avec la mission qu’elles se sont fixées, des chrétiennes exemplaires et, tout à la fois, d’une humanité sans pareille.
Elles sont l’incarnation même, en leur généreuse humilité, de la foi chrétienne en ce qu’elle a - et c’est encore là le même athée qui parle - de plus noble et grand.
L’IMPENETRABLE VOIE DU SEIGNEUR
Et puis, qui sait si Michelle Martin, pour éminemment condamnable que soit son passé, ne suivra pas elle-même un jour ces spectaculaires méandres de la conversion la plus inattendue. Après tout, bon nombre de mystiques furent, avant leur extatique rencontre avec Dieu, de grands débauchés ou de vrais bandits, parfois même des criminels de la pire espèce.
Le plus célèbre, au sein de cette étrange et surprenante assemblée, est un certain Saint François d’Assise, qui, avant de devenir le très pieux moine que l’on sait, courait les tavernes, dépensant son argent sans compter pour s’enivrer du meilleur vin, tout en retroussant les filles et faisant les quatre cents coups : un mélange avant la lettre, pour ce libertin des grands chemins, de Sade et de Casanova !
Bien avant encore, à l’aube du christianisme justement, il y eut Saul de Tarse, mieux connu sous le nom de Saint Paul, qui, avant qu’il ne fut illuminé sur la route de Damas pour ensuite devenir le plus zélé et prolifique des apôtres, tenait impunément la tunique, à Jérusalem, de ceux-là mêmes qui lapidaient les chrétiens ! C’est là, ce passage de l’abjection à la sainteté, ce que Dante lui-même appelle, dans un passage de sa « Divine Comédie », la « vita nova » (dans la langue de Molière, la « nouvelle vie ») : tout un symbole pour ce précurseur de la Renaissance !
Reste à espérer que ce sera aussi là, sans bien sûr vouloir pour autant comparer ici l’incomparable et certes toutes proportions gardées dans l’échelle du mal, l’impénétrable voie du Seigneur qu’empruntera désormais, jusqu’à sa propre mort peut-être, Michelle Martin.
En attendant, paix à l’âme de ses innocentes et trop jeunes martyres, et toute ma compassion à leurs admirables parents. Je ne suis pas sûr, étant moi-même père, que j’aurais, si je devais affronter pareille épreuve, leur force et leur courage !
DANIEL SALVATORE SCHIFFER*
* Philosophe, auteur de « La Philosophie d’Emmanuel Levinas » (PUF) et porte-parole, pour les pays francophones, du Comité International contre le Peine de Mort et la Lapidation (« One Law For All »), dont le siège est à Londres.
1 Jean-Paul Enthoven, « La Dernière Femme », Paris, Grasset, 2006, p. 44-49.
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