Ah si j’étais riche
On parle beaucoup de la Suisse en ce moment, à ce propos, Vous rappelez-vous ?
Vous rappelez-vous, il y a quelques mois on avait annoncé avoir trouvé quelques trois mille possibles évadés fiscaux, grâce aux autorités Suisses ?
Si je me souviens bien, la réaction extrêmement violente de notre ministre du budget a été de leur donner un délai pour régulariser leur situation, ou planquer le pognon ailleurs, avant de subir les affres d’un contrôle fiscal. A ce titre, moi aussi j’aimerais bien être averti trois mois avant que les pervenches passent dans la rue pour pouvoir bouger ma caisse, mais là je dérive...
Le montant total de cette possible évasion fiscale était d’environ trois milliards d’euros. C’est-à-dire a peu près un million d’euros par fraudeur, ou cinquante euros par français.
Ca a pas l’air beaucoup comme ça un million d’euros, si on compare au coût de la sécu, de l’armée ou de l’éducation, mais on aurait tort de comparer les budgets d’une institution à un budget individuel. A l’échelle individuelle, un million d’euros, c’est énorme, surtout si on considère que pour ces possibles fraudeurs, c’est uniquement ce qui a été mis de côté dans certaines conditions, en Suisse.
Tout ça m’a donné l’idée d’un jeu, pour mieux appréhender cette réalité.
Et si c’était moi qui l’avait ce million d’euro, qu’en ferais-je ?
Le jeu lui-même est anodin, et relève plus de la rêverie que d’un billet, mais la conclusion que j’en tire me parait digne d’être partagée et débattue.
Définition des règles :
Pour commencer, je vais poser les règles précises.
Vous disposez d’un million d’euros que vous devez intégralement utiliser, et seulement pour votre bien personnel. Par "utiliser", je n’entend pas forcément "dépenser", mais juste l’idée plus générale "d’en faire quelque chose". La contrainte principale est que son utilisation doit se limiter à augmenter votre bien-être.
Si ça vous rappelle un film dans lequel Jean-Pierre Daroussin gagne au loto, c’est normal, la problématique est la même, seul le montant diffère.
Ma partie :
Bon, j’ai un million d’euros, que je ne peux pas brûler (même si l’argent c’est le mal), ni donner (ce serait pas un cadeau puisque l’argent c’est le mal).
Pour commencer je fête l’évènement. Un bon restaurant, un mois de congés sans solde... 2 000 euros.
Ensuite je me lance dans une frénésie consumériste : je m’achète une belle télé, un nouveau lit, un nouveau four, une nouvelle voiture, bref, de l’équipement de la vie quotidienne... on va dire qu’avec 30 000 euros j’ai fait le tour.
Ensuite, je me rends compte que mon petit studio loué n’est pas bien vivable, je m’achète une maison ou un grand appartement en ville. Là, selon l’endroit ça peut beaucoup varier, mais pour 250 000 euros on doit trouver un truc très correct à peu près n’importe où en France.
Ensuite, je réalise que je fais pas le boulot dont je rêvais étant gosse, mais que je ne pourrais pas vivre de ce dont je rêvais. Pas de problème, je démissionne, je place les 700 000 euros restant a 4%, et je pratique après mes activités favorites : sieste, cinéma, lecture et pratiques sportives... Mais pas le bénévolat dans une association d’aide aux déshérités (ce serait trop d’ironie, même pour moi).
Placés à 4% par an, je récupère 28 000 euros annuels, ce qui est bien suffisant pour avoir un niveau de vie très confortable (j’ai pas pris en compte l’imposition, mais c’est à dessein).
Analyse des résultats :
Et voilà, mon million d’euro parti. Snif, je le regretterai si j’avais acheté une ferrari tape-à-l’oeil que j’aurais crashée au bout de deux semaines, mais là non, rien de rien, non je ne regrette rien. D’autant qu’il m’en reste encore 700 000, immobilisés certes, mais sans doute utilisables en cas d’extrême nécessité.
Quand je regarde ce que j’en ai fait, j’ai pas l’impression d’être un anormal et je pense qu’au moins une bonne moitié de la population réagirait pareil.
Arrivé à ce stade du raisonnement (car hélas, je ne raconte pas ma vie, je me projette dans une parabole), je dois me justifier sur les 2 règles restrictives énoncées plus haut :
- l’obligation de tout utiliser vient de ce que l’argent n’a de valeur que lorsqu’on l’utilise, sinon ce n’est qu’un potentiel non réalisé.
- l’obligation de l’égoïsme : si j’étais riche, ça ne viendrait pas d’un miracle, et mes amis le seraient aussi par le même phénomène.
Maintenant examinons un peu ce que j’en ai fait, non d’un point de vue individuel, mais d’un point de vue collectif :
D’abord j’ai augmenté mon niveau de vie, ce qui correspond à une richesse que j’appellerai "matérielle", et ensuite j’ai arrêté de travailler, pour vivre ma vie de débauche non productive, ce que j’appellerai une richesse "sociale".
On pourra remarquer au passage que je n’ai pas acheté de yacht de 45m, de jet privé, de chaussures ou de montre à 15 000 euros pièce. Faut croire qu’il y a encore un 3eme niveaux de richesse... J’y reviendrai.
Ce qui me semble intéressant, c’est que les différentes richesses que j’évoque ne sont pas également extensible à l’ensemble d’un population.
La richesse matérielle (une maison, l’eau chaude, l’électricité etc...) est une forme de richesse collaborative, car en tentant d’y accéder je facilite le chemin pour les autres : pour qu’un nouvel entrant ait accès à l’eau courante et l’électricité, il suffit de le raccorder au réseau existant, c’est plus facile que de créer un système qui lui soit propre. En acquérant une maison, j’ai financé un architecte et des maçons qui pourront en construire d’autre. En achetant une nouvelle télé je participe à la rentabilité d’une usine-à-télés, et facilite ainsi l’accès aux nouvelles télés pour les autres, car plus un bien s’écoule facilement, moins il est cher a produire.
La richesse sociale, c’est que j’ai arrêté de travailler pour faire ce que je voulais, tout en continuant à manger tous les jours. C’est l’expression concrète de ce que certains appellent "la pyramide sociale" ou "l’ascenseur social", qu’on pourrait résumer par : employé < patron < actionnaire. Concrètement, ça signifie juste travailler pour soi (ou glander), et manger grâce au boulot des autres.
Si la terminologie te gêne, tu peux utiliser indifféremment ouvrier ou employé ou salarié, chef ou contremaitre ou manager ou patron, actionnaire ou bourgeois ou rentier. Les rapports sont les mêmes, le premier exécute le travail, le second dit au premier d’exécuter le travail, et éventuellement comment, le troisième récolte les fruits du travail et verse une compensation aux deux premiers.
Cette richesse sociale n’est pas collaborative, elle est compétitive. Tout le monde ne peut pas être chef, et encore moins rentier. Sinon plus personne ne ferait le boulot et on crèverait tous de faim. A ce titre, en cessant de travailler pour faire mon Ulysse, je n’ai pas aidé le monde, je l’ai desservi.
Finalement, sur le million d’euros que j’ai reçu, les 300 000 premiers dépensés ont été utiles socialement, même si c’était à des fins égoïstes, tandis que les 700 000 suivants n’ont servis qu’a m’élever au rang de parasite.
Là, si le terme de parasite te gène, tu me diras sans doute que le support de ma rente, les 700 000 euros "rémunérés" à 4%, ne me rapportent de l’argent que parce qu’ils sont investis dans l’économie, la même que celle que j’alimente quand j’achète des trucs : construction immobilière, industrie automobile, culturelle, etc, et qu’à ce titre, je mérite autant d’éloge qu’un brave consommateur salarié.
Oui mais non, et ceci pour deux raisons.
La première, c’est que quand j’achète une télé, je finance l’industrie mais ma télé se dégrade avec le temps, et perd de sa valeur, me forçant à en racheter une quelques années plus tard. Par contre, quand j’achète (moi ou ma banque, ça revient au même) des actions Toshiba, je finance de la même manière les usines-à-télé, car il n’y a pas deux circuits monétaires distincts, sauf que mes actions ne perdent pas de valeur et la dette de Toshiba demeure. Pour faire un parallèle, c’est comme si Toshiba mettait en place une offre spéciale : "achetez mille télés d’un coup et on vous en offre une gratuite tous les ans. Et quand vous serez lassés de vos milles télés, on vous les rachètera, sans doute encore plus cher". Cette offre (et pour une fois, c’est vraiment une offre) ne profiterait évidemment qu’à ceux qui ont les moyens d’acheter mille télés d’un coup... injuste non ? Bienvenue dans mon monde.
La deuxième raison, beaucoup plus difficile à te vendre si tu n’y adhères pas déjà, est beaucoup plus d’ordre conceptuel : l’argent n’existe pas. On dirait pas comme ça, vu que tout le monde se plaint de ne pas en avoir assez, et que tous les problèmes trouvent une solution par un financement, mais ça me parait nécessaire de le rappeler : l’argent n’existe pas.
Pour vraiment t’en convaincre, j’ai besoin de plus de place et je le ferai dans un autre billet, mais pour résumer : l’argent n’est pas l’économie, ce n’est qu’une variable intermédiaire, un lubrifiant pour le mécanisme, un outil de mesure. L’argent n’est pas l’économie au même titre qu’un thermomètre n’est pas la température. Et dit en passant : c’est pas parce que le thermomètre actuel est cassé que la température a changé, mais là aussi j’y reviendrai plus tard.
L’argent n’existant pas, "financer" n’a pas a être rémunérateur car ce n’est pas rendre service (dit comme ça, on y crois pas... j’aimerais trouver une meilleure formule)
Mais je m’éternise. Voilà pour la richesse sociale.
En conclusion, je dirais que d’un point de vue collectif, il existe trois niveaux de richesse :
- la richesse matérielle, qui profite à tout le monde, même si c’est pas le but individuel recherché
- la richesse sociale, que je devrais plutôt renommer richesse asociale, qui est le fait d’être servi sans rendre service, et dont l’accomplissement à titre individuel est une nuisance pour le collectif
- une troisième forme de richesse (au moins) que j’ai laissé de côté, qui est la richesse des montres à 45 000 euros, des tableaux à plusieurs millions. Je la laisse de côté car j’arrive vraiment pas à me projeter dans ce monde là, même avec beaucoup d’imagination.
D’un point de vue quantitatif, le seuil de la richesse matérielle est atteint (pour ma part) avec 300 000 euros. J’imagine que selon les goûts de luxe de chacun ça peut varier mais l’ordre de grandeur restera le même. Et puis ça plait bien de savoir qu’en quinze de salaire j’aurai mon content. Le seuil de la richesse asociale est beaucoup plus flou, vu que ce serait concrètement la mesure du nombre de serviteurs dont chacun aurait besoin. On a jamais assez de serviteurs non ? Ou alors d’aucun. Mais je vois déjà qu’avec un capital de 700 000 euros, on peut se passer de bosser pour toute la vie.
En conclusion de la conclusion, si on taxait à 100% les revenus, toutes sources confondues, supérieurs à 10 000 euros par mois, le monde ne cesserait pas de tourner, et même si y a bien quelques personnes qui râleraient, je suis pas sûr que leur niveau de vie ne baisse réellement. En tout cas ce sera pas d’un point de vue matériel, vu qu’a ce niveau-là de rémunération, il faudrait moins de 3 ans pour atteindre la richesse matérielle.
Ce serait une sorte de bouclier fiscal, mais en inversé.
Une épée de Damoclès.
(et si la symbolique du 100% est trop forte, on peut la baisser à 95%, ce serait plus une concession idéologique que technique)
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