Allons-nous payer la facture de la colonisation ?
De Jules Ferry à Leonora Miano ...
De 1885 à 2013 ...
FERRY
Nous sommes à la Chambre des députés, le 28 juillet 1885. Jules Ferry prononce des paroles que l’Histoire n’oubliera pas :
« … Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures… ».
MIANO
Cent vingt-huit ans plus tard, Leonora Miano, la lauréate du Femina 2013, déclare, sur France 2 :
« C’est cela la colonisation, la disparition du monde connu et on ne peut pas avoir fait ça à tant de cultures et se dire que jamais une ADDITION ne vous sera présentée » (1).
Elisabeth Lévy et Rokhaya Diallo participent à l’émission. La première, grande gueule s’il en est, semble désarçonnée. Elle se risque à un timide « Il faut s’adapter un peu et faire comme les Romains à Rome… ». Elle nous avait habitués à mieux… La seconde, grande gueule devant l’Eternel, semble bien calme ce soir-là. Il faut dire qu’elle est devenue méfiante depuis l’époque où elle avait déclaré, quelque peu impudemment « La police est une force d’occupation » au sujet des évènements de Villiers-le-bel. Elle aussi se croyait sans doute en terrain à conquérir si ce n’est déjà conquis. Bref, l’arrogante posture ex cathedra de la Camerounaise a coupé l’herbe sous le pied des deux hâbleuses.
Malgré tout, bien que tournant à vide, la discussion reste animée. Le mot « ADDITION » a sans doute mis le feu aux poudres car il porte une charge menaçante voire revancharde. Leonora Miano n’ignore certainement pas le poids des mots. Elle aurait pu employer « douloureuse » au lieu d’ « ADDITION » afin de donner un tour moins agressif et moins provocateur à son discours. Une ambiance plus cool quoi ! Peu après et beaucoup plus raisonnablement elle ajoute « Mais c’est l’Histoire, c’est la conséquence de l’Histoire ». La discussion eût sans doute été tout autre si la romancière avait introduit son plaidoyer par une déclaration liminaire de ce type.
L’HISTOIRE A BORD D’UNE PETITE PLANETE
Cependant, il n’est pas certain que Leonora Miano maîtrise l’Histoire à l’échelle mondiale. Elle semble plus à son aise dans les histoires villageoises africaine, très intéressantes par ailleurs, que dans celle du village global.
Il y a plus de vingt-trois siècles, les mathématiciens grecs estimaient la circonférence de la Terre à 73000 km environ. Aristote, bien au courant de ce chiffre, écrivait « … il résulte évidemment de ces faits que non seulement la forme de la Terre est circulaire, mais encore qu’elle est une sphère qui n’est pas grande » (2). Etait-ce une vue stratégique du précepteur d’Alexandre le Grand ? Quoi qu’il en soit, nous savons aujourd’hui que la surface réelle de notre monde est 3 à 4 fois moindre que celle à laquelle pensait le philosophe grec. En réalité, la Terre n’est qu’un petit shaker au sein duquel l’Histoire secoue races, cultures et civilisations de plus en plus frénétiquement. Quel goût révèlera le cocktail final ? Personne n’en sait rien… Il arrive que des saccades erratiques engendrent des phénomènes indésirables, des immigrations incontrôlables par exemple. Madame Taubira y pensait peut-être en déclarant, il y a quelques années :« Nous sommes à un tournant identitaire. Les Guyanais de souche sont devenus minoritaires sur leur propre terre ».
BANALITES MONTEES EN EPINGLE
A y bien réfléchir, l’écrivaine défonce une porte ouverte et ses détracteurs, jouant le jeu, se comportent comme si la lourde était encore fermée à double tour. Il y a belle lurette que les moyens de transport et de communication ont fait sauter les derniers verrous cocardiers. Seuls la Corée du Nord et quelques autres – à l’instar de l’Albanie d’Enver Hoxha à une autre époque - tentent encore de résister psychotiquement aux coups de bélier de la globalisation.
Lorsque Madame Miano déclare « … un espace comme l’Afrique subsaharienne n’appartient pas aux subsahariens mais aux multinationales occidentales » elle serait plus avisée de dire « aux entreprises occidentales et chinoises ». Car déjà point l’aurore des jours où ça deviendra rasoir et ringard de ne s’en prendre qu’à l’Occident.
Quitte à ternir la mémoire de Jules Ferry, il faut bien reconnaître que sa décision de coloniser à outrance n’était pas très futée. Cartiériste avant l’heure (3), Clémenceau avait d’ailleurs pressenti l’erreur. Mais, des Clémenceau c’est comme les de Gaulle et les Mandela : le sort n’en dispense qu’un par siècle. En fait, Jules Ferry ne faisait que perpétuer banalement l’œuvre des conquérants de toutes les époques et de tous les continents : les Incas dans les Andes, les Vandales à Rome, les Turcs dans le Proche-Orient arabe, les conquistadores chez les Aztèques, les Kanembu en pays Sao, les Chinois au Tibet, les Russes en Crimée et cent mille autres conquêtes entreprises par l’Homme depuis et avant son âge de pierre. Alors, à ce compte-là, si on veut bien déplorer l’attitude générale de l’espèce humaine, on ne voit pas la nécessité d’une repentance particulière ni le prétexte d’une cinquième colonne de peuplement vengeresse. Bien entendu, je ne confonds pas les braves gens de Lampedusa, affamés, apeurés et courageux – ceux que le pape François a visités – avec les pseudo-intellos bien-pensants, prébendés et moraleux qui ne carburent qu’à l’antiracisme en suçant la bête prétendument pourrie du mal dont ils ont besoin pour justifier leur existence.
LA DISPARITION DU MONDE CONNU
« La disparition du monde connu » semble être le leitmotiv de Leonora Miano. Parlons-en donc. Colonisés, colonisateurs et les autres ne cessent de battre le pavé parmi les décombres de mondes connus.
Parlant de la Mecque, Raja Alem écrit « Les photos de ce salon-là les avaient fait subitement sombrer dans l’abîme d’un monde disparu » (4).
Moins de trente ans après le discours de Ferry et même avant la Grande Guerre qui allait chambouler tant de choses et relativiser tant de valeurs, Charles Péguy constate :« Nous avons connu un peuple que l’on ne reverra jamais » : (5).
Jean Clair, académicien né en 1940, écrit « J’appartiens à un peuple disparu. A ma naissance, il constituait près de 60% de la population française. Aujourd’hui, il n’en fait pas même 2% » (6).
En avril 1990, lorsque Nelson Mandela, après 26 années en prison, revoit Qunu, le village de son enfance, il exprime sa surprise : « Mais le village était maintenant négligé, l’eau polluée, et des sacs et des emballages de plastique souillaient les champs. Pendant mon enfance, nous ne connaissions pas le plastique et, s’il a amélioré la vie de bien des façons, sa présence à Qunu m’a fait penser à une sorte de maladie. La communauté semblait avoir perdu sa fierté. » : (7). Mandela relie l’introduction du plastique à la perte de la fierté de son peuple. Ainsi, les idées et les colonisations ne sont pas les seules causes de l’évanescence des mondes connus : quelques polymères peuvent y suffire…
ET LA FRANCE DANS TOUT CELA ?
« Vous n'arriverez à rien si vous ne déchristianisez la Révolution » prédisait Mirabeau, du haut de sa « hure » fascinante. Près d’un siècle plus tard, Jules ferry n’avait pas oublié la consigne. Et, plus de deux cent vingt ans après, Vincent Peillon non plus …
Madame Miano est en retard d’une guerre. Les mutations qu’elle annonce viennent après le grand cataclysme. Elles ne pourront être, dans le pire des cas, que des répliques sans grand effet, pour utiliser un langage sismique. Totalement d’accord avec elle lorsqu’elle nous assure avec condescendance que nous n’en mourrons pas. La déchristianisation étant en voie d’achèvement, la France n’est plus qu’un cytoplasme déchiré : la place du noyau est vacante, elle reste à prendre ou, pourquoi pas, à reprendre. Qu’on se le dise chez les virus HxNy de tous acabits et de toutes origines !
Pour être complet, il convient de mentionner que les caisses sont vides elles aussi ce qui ne sera pas sans conséquences sur l’avenir. Il est notable que de nombreux jeunes Français, dans toutes les branches, rêvent d’Australie, de Canada, de Singapour… : leurs places – si tant est qu’elles existèrent un jour - seront disponibles pour les nouveaux arrivants. Bienvenue au squat ! Ah j’allais oublier les cases vides laissées par retraités retirés au Maroc et les riches exilés ici et là dans des paradis hédonistes et fiscaux.
Les ultimes coups portés à la judéo-christianité française connue seront de nature sociétale. Hélas pour les promoteurs laïcistes empressés de déconstruire, il leur faudra compter avec les musulmans qui dénonceront une décadence là où ils claironneront une libération. Tout récemment, dans la panique et la mauvaise foi, n’a-t-il pas fallu cacher sous la carpette tout l’arsenal de la théorie du genre, de la Ligne Azur, de la bonne parole LGBT et autres bistouris sociétaux ?
CONCLUSION
D’abord, je ne voudrais pas laisser croire que je méprise l’auteure Leonora Miano. J’invite ceux qui en douteraient à lire la conclusion d’un article publié sur Agoravox (8).
Ensuite, laissez-moi vous conter une anecdote. Il y a quelques semaines, les habitants d’un village de la Côte-D’Or se réjouissaient de la restauration du clocher de leur église fermée depuis 25 ans. La vidéo relatant l’évènement montre un prêtre africain, Camerounais peut-être, bénissant le coq de la girouette … Comme chantait Bob Dylan dans les années 60, « The Times they are a changing » ! (9)
Enfin, pour la très grande majorité des êtres humains, de tous les temps et de toutes les races, il est un monde connu qui disparaît un jour, inexorablement. Ce monde, c’est celui de la jeunesse. Cela, aucune idéologie, aucune utopie, ne saurait y remédier.
(1) Ce soir (ou jamais !), le 8 novembre 2013
(2) Traité du ciel – Aristote – Librairie philosophique J. Vrin – 1949
(3) La Corrèze avant le Zambèze ! ( Raymond Cartier dans Paris Match )
(4) Le collier de la colombe - prix international du roman arabe 2011
(5) L’argent – 1913
(6) Les derniers jours – Gallimard 2013
(7) Un long chemin vers la liberté - (Ceux qui pourraient encore penser que Mandela n’était qu’un terroriste parmi d’autres feraient bien de lire cette autobiographie pour en tirer une leçon de sage lucidité politique)
(8) Le racisme comme non-sens ontologique – 8 novembre 2013
(9) http://www.wat.tv/video/eglise-arc-sur-tille-va-enfin-6mn6x_2eyxv_.html
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