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Angèle Laval, ou l’invention d’une expression populaire, le corbeau

Vous-êtes vous demandé d’où venait l’expression du corbeau, ces posteurs de lettres anonymes et diffamantes ? Rien à voir avec le comportement de l’oiseau en tous cas, mais plutôt avec un de ces célèbres attributs, sa couleur..

C’est de l’histoire d’Angèle LAVAL dont s’est inspiré Henri-Georges CLOUZOT pour son fameux film "le corbeau", tourné aux heures sombres de l’occupation. L’histoire d’Angèle LAVAL se déroule elle au début de 1917, dans la petite ville de TULLE, 13.000 habitants.

Angèle LAVAL vit seule avec sa mère, et, à 34 ans, désespère de se marier. Elle travaille à la sous-préfecture au service comptabilité où elle s’éprend de son supérieur, un monsieur Jean-Baptiste MOURY. Lorsque celui-ci l’invite à un vin d’honneur pour fêter son mariage avec une autre employée, Angèle perd la raison, et démarre alors l’envoi de 110 lettres toutes plus ordurières les unes que les autres.

Les notables reçoivent alors des lettres signées "l’oeil du tigre" agrémentées de dessins pornographiques, dans lesquelles le corbeau parle essentiellement des adultères, maris trompés, femmes volages, commerçants véreux. Mais comme chacun se tait, Angèle passe à la vitesse supérieure en mettant des copies de ses lettres envoyées à l’intention de chacun des paroissiens sur leur prie-Dieu à l’église. C’est ainsi qu’un dimanche, les paroissiens de TULLE ouvrent tous en même temps leur enveloppe dans l’église. L’Oeil de tigre va jusqu’à afficher sur la porte du théâtre de Tulle une liste de 14 noms avec, en regard, les noms de... leurs maîtresses et amants ! Le scandale devient public et le commissaire est saisit de l’enquête. Le premier mort ne tarde pas à arriver, Auguste Gibert, greffier, qui craque nerveusement et se suicide

Le premier juge d’instruction RICHARD, faute d’éléments probants, se tournera vers l’occulte en invoquant les esprits, initiative peu du goût de la hiérarchie judiciaire, qui le déssaisit et confie le dossier à MALRIEUX. Celui-ci fait appel au Docteur LOCARD, grapholoque réputé.

Mais, en 1920, la graphologie n’en est qu’à ses débuts, l’enquête est périlleuse et ne devra sa résolution qu’au curé de TULLE, qui en visite chez Angèle LAVAL a remarqué une lettre à moitié terminée. Angèle est donc dénoncée et le commissaire se rend chez elle pour l’en informer. Il s’isole avec elle dans sa chambre et la presse d’avouer sans succès. Après son départ, la mère LAVAL demande à sa fille de se tuer pour expier ses pêchés. Angèle est d’accord, à condition que sa mère se tuent avec elle.

Le lendemain matin, les deux femmes se jettent dans un étang et sont secourus par des ouvriers. La mère d’Angèle ne s’en sort pas et est la seconde victime de l’affaire. Angèle, elle, passe en procès en 1922, mais n’écope que d’un mois de prison avec sursis et 200 francs d’amende, pour diffamation et injures publiques. C’est une vierge folle, une mythimane. Pendant les audiences, elle est vêtue de noir, noir comme ... un corbeau, surnom que les journalistes vont lui donner.

Elle séjournera 5 ans en hôpital psychiatrique avant de terminer sa vie dans sa maison de TULLE.

Voici un exemple de la prose d’Angèle LAVAL, tiré des cotes du dossier d’instruction :

28 juillet 1921 - Lettre ... pour Mme R.Chère Madame R.,

C’est avec surprise que je vous vois fréquenter Madame D. née F. Vous devez sans doute ignorer que cette femme est une salope, une peau. Oui Nini D. est la maîtresse à Jean C. chef de division à la Préfecture, C. celui qui le 15 août sera révoqué, le voleur du ravitaillement.

Madame D. est la fille de Madame F. l’ex maîtresse à G. P. directeur du Bazar du Globe. Un jour Madame P. souffleta avenue de la Bastille Madame F.

Madame F. est une voleuse, une salope, fille naturelle, elle est donc, Mme F., la fille d’une putain.

Madame F. vola en mai 1919 un beurre de table chez Madame F., fruitière place Gambetta. La fruitière l’ayant surprise, elle lui sortit de la manche de son manteau de soie. Madame F. offrit 10 francs aux enfants de cette dernière, afin que son cornard de mari ne sache rien de l’aventure. L’honnête fruitière refusa. C’est Madame N., amie de Madame F. qui l’a dit.

Aujourd’hui F. le cornard n’ignore plus les vols de sa femme, et souvent il paya pour calmer la colère des commerçants et des camelots des places. Voleuse sa femme comme une pie. Que voulez-vous, la vie est chère et Mesdames F et D. aiment la bonne chère à bon marché.

Nini D. est aussi voleuse que sa mère et tandis que la mère vole, la fille amuse par son badinage le commerçant, retient son attention et ensuite ces dames, dans l’église de la cathédrale, vont partager et remplir leurs poches et paniers des produits de leurs vols.

Sales dévotes. Diables de bénitier. Madame F vola en décembre 1920 un saucisson chez T., et une pièce de veau chez B.. Récemment elle vola un poulet chez Madame B. ; et une boîte de bonbons au chocolat, en mars 1921, disparut de chez Madame L., comme la maîtresse à P. passait la porte.

Combien de fois vola-t-elle sur la place. Ah ! Les bas et les gants ne leur coûtent pas cher. Si habiles ces deux dames (voleuses de profession depuis des années).

Aussi chez D. Nini la vie est large, les goûters abondants, les quatre heures dit-on succulents, les petits déjeuners à neuf heures au madère et aux biscuits alléchants et tentants (heureux les invités).

Mais les gens honnêtes refusent ses invitations, comme à la rue, malgré les insistances de la Nini on refuse son bonjour. On ne fréquente pas la fille d’une putain et d’une voleuse, salope et voleuse elle même.

Madame D. est une mauvaise langue. Quelle langue cette dégoûtante boiteuse. Cette femme oisive qui se promène du matin au soir, monte quatre à six fois par jour le Trech pour attendre son idiot, son crétin, son cornard de mari.../... Type élégant Louis D. J’ai envie de lui dire : Louis vous avez du chic. Louis ne porte plus de chapeau afin de montrer ses cheveux frisés, et puis c’est de bon ton. Cela finit de lui donner un air idiot à ce pauvre imbécile, D. l’épave de la Préfecture, D. le rebut du personnel. D. l’incapable, l’imbécile, le cornard, le voleur de confitures et de lard.

Qu’il nie s’il ose, et s’il n’est pas un lâche, le Louis, qu’il vienne me trouver en face, moi l’OEil de Tigre !

Mais comme ses amis, de moi Louis et Nini auront peur, et une fois de plus ils me feront risettes et révérence. Que voulez-vous D. n’est pas cause le malheureux si la Terre tourne.

.../... Oui Madame n’oubliez pas que c’est grâce à Madame M. que vous fûtes admise à la maternité, quoi que l’hôpital fût au complet. Pour faire plaisir à Madame M., Madame C. fit un effort. Vous fûtes je crois bien soignée ?

Fuyez Nini, n’écoutez pas ses mensonges sur Madame M. que Madame D. jalouse, parce qu’elle est la femme d’un chef de division et d’un homme instruit, intelligent, distingué, supérieur, un intellectuel, un raffiné, le plus instruit des chefs de division.

.../... N’a-t-elle pas dit Nini : Madame R. est gourmande et dépensière. Aussi ces gens-là sont mal meublés et habitent une pauvre mansarde. Elle habite elle, dit-on, un appartement de poupée et Louis le matin vide Jules et fait le lit. Si paresseuse Nini, Madame macarons.

F. est fier. Son frère dit-on était un voleur et mourut en prison comme M. mourut au bagne pour avoir empoisonné sa maîtresse. La grand-mère à M. fit trois ans de prison pour débauche de mineurs. Sa tante eut trois enfants d’un chiffonnier. Son oncle le voleur fit dix ans de prison (jolie famille les parents à M.) continue ses méfaits...

Ou ces autres extraits de différentes lettres :

« Moi l’oeil de tigre, je ne crains rien. Ni dieu, ni le diable, ni les hommes (lettre du 6 janvier 1921) Je suis le Lucifer de Tulle (lettre du 6 janvier 1922)

« Il faut que ce mariage se fasse » (lettre du 10 janvier 1920)

« J’exige que la plainte déposée … soit levée dans le plus bref délai. » (lettre trouvée le 24 novembre 1921 par Madame LAVAL mère dans sa boite aux lettre)

« Si vous n’avez pas quitté Tulle, si à cette date vous n’avez pas exécuté les ordres que je vous avais donnés… »

« malheur à vous… Malheur à votre fils… malheur à votre soeur (lettre trouvée le 24 novembre 1921)

« La campagne reprendra avec intensité, Deux cents lettres seront imprimées d’une ville voisine et distribuées àTulle » (Lettre jetée dans le corridor de la Maison Leygnac et trouvée le 21 novembre 1921)

« C’est une mule, elle ne peut ni pondre ni couver » (Idem)

« Qu’il rabote ses vieilles cornes »

« Qu’il prenne garde le jour de son mariage de ne pas avoir la colique comme il l’eut l’après-midi où il avait rendez-vous dans les bois de la Bachellerie avec une certaine Dame de Tulle qui trompe sans scrupule son mari (C’est la mode et ça c’est beaucoup fait cet hiver). Ce jour-là, il s’essuyait avec des feuilles de chêne mais pour une nuit de noce les belles baptistes et les belles dentelles qu’on dit qu’Angèle possède seraient endommagées. » (Lettre du 19 avril 1921)

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2 réactions à cet article    


  • emachedé emachedé 8 mai 2009 15:26

    L’anecdote est intéressante évidemment, et l’histoire mériterait un film.


    • Halman Halman 9 mai 2009 03:07

      Un film oui, encore un film bien glauque sur une détraquée pour des gens avides de meurtres, enquêtes de polices bien déprimantes.

      Savez vous que les comportements des corbeaux tout comme ceux des spectateurs avides de polards, de crimes, d’ambiances sinistres, sont pathologiques ?

      Savez vous que la plupart de malades sont autour de nous mais trop habiles pour ne pas se montrer où qui s’ignorent, dans votre famille ou parmi vos collègues ?

      La plupart du temps il suffit d’un rien, d’un petit détail de la vie quotidienne pour que leurs comportements pathologiques se réveillent.

      Mais rares sont les gens capables de détecter ce genre de comportements. On est toujours aveugle de ce qu’on a devant les yeux.

      « Comment ma fille une droguée, une dealeuse, une criminelle ? Mais c’est impossible ! »

      « Comment mon collègue un manipulateur, un paranoïaque, un mythomane ? Ca alors personne n’avait rien vu ! »

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