Cet illustre inconnu R1b-L11
La question de savoir comment les populations d’Europe sont passées de la chasse et la cueillette à l’agriculture, et de la pierre taillée, puis polie, à l’âge des métaux a fait l’objet de nombreuses discussions. L’alternative est la diffusion culturelle ; les peuples restent en place et apprennent les nouvelles technologies de leurs voisins, ou la diffusion démique ; ce sont de nouvelles populations qui apportent avec elles de nouvelles pratiques. La génétique des populations a dans un premier temps semblé donner raison à la diffusion culturelle et depuis que les analyses à base de marqueurs du chromosome Y ou de l’ADN mitochondrial ont pris leur essor c’est le remplacement de populations qui est devenu l’alpha et l’oméga de l’étude des populations. Le développement récent des analyses sur l’ADN prélevé sur des os ou des dents de squelettes de fouilles archéologiques semble confirmer que les groupes U5 de l’ADN mitochondrial descendants des chasseurs cueilleurs, peu nombreux aujourd’hui, ont été remplacés par les populations du groupe H qui représentent plus de la moitié des cas en Europe. Les 2 grandes vagues néolithiques, le Rubané (au nord et au centre) et le Cardial (au sud) ont donc très probablement correspondu à l’arrivée de nouveaux venus, même si des débats continuent sur les groupes en question. La prétention de la génétique d’identifier les strates de peuplement à partir des populations en place a ainsi gagné ses galons. Les études du type « séquençage de 1000 génomes » viennent d’aboutir à l’identification d’une foule de nouveaux marqueurs permettant une analyse fine des populations.
C’est de façon un peu inattendue et toujours contestée que la dernière vague migratoire majeure a été identifiée en s’appuyant sur les groupes identifiés par le chromosome Y. Une mutation portée par le chromosome Y va être transmise telle quelle car le chromosome Y, pour l’essentiel, ne participe pas aux remaniements qui interviennent sur les appariements des autres chromosomes ; ceci à cause de la différence entre Y et X . Le chromosome Y, seul de son état est donc passé non modifié de père à fils. Une rare mutation apparue chez un homme est ensuite transmise à toute sa descendance et on identifie ainsi de petites lignées et des groupes bien plus importants. La mutation L11 identifie un groupe qui forme environ la moitié des hommes d’Europe de l’ouest, groupe connu comme « R1b ». Pourtant ces R1b n’ont pas été trouvés parmi les tombes néolithiques. Il a fallu une tombe du début de l’âge des métaux pour qu’un premier squelette R1b soit identifié. L’âge des métaux a commencé il y a 5000 ans environ, en chiffres ronds et pour l’Europe, c'est-à-dire 3000 ans avant JC. Ce qu’il faut admettre (et que beaucoup refusent encore) c’est qu’un petit groupe d’arrivants, il y a 5000 ans, forts de cette technologie (extraction du minerai, qualité du four, façonnage) ont progressivement pris le pas sur les populations en place jusqu’à ce que les descendants actuels représentent plus de la moitié (plutôt 60%) des populations d’Europe de l’ouest. Le propos de cet article est de revenir sur cette saga telle que la génétique permet de la lire.
On dispose pour suivre le groupe R1b d’une série de marqueurs :
M343 -> M269 -> L23 -> L51 -> L11 -> P312 / U106
La série ci-dessus se lit de la façon suivante. La mutation qui fonde le groupe R1b est M343 ; tous les R1b portent cette mutation. Elle est apparue chez un homme il y a 18000 ans, c'est-à-dire après le pic de la dernière glaciation. Le marqueur M269 est porté par une branche importante de la descendance ; la branche M269 caractérise les R1b qui ont commencé à essayer de s’établir parmi les populations européennes. On trouve des M269 qui n’ont pas la mutation « suivante » L23 de la série ci-dessus qu’on nomme M269* par convention. Ainsi pour L23 : les L23* sont tous ceux qui ont la mutation L23 (et aussi, nécessairement, M269) et qui ne portent pas la mutation L51. P312 et U106 sont les 2 grandes lignées d’Europe de l’ouest ; ceux qu’on nomme « R1b » sont soit des R1b-P312 soit des R1b-U106 (et de rares R1b-L23* ou R1b-L51*).
Les cartes M269 et L23 nous apprennent que ces formes anciennes de R1b ne sont rencontrées qu’au moyen orient et très à l’Est de l’Europe, avec de rares cas en Europe de l’ouest. Ce constat établit que les R1b sont venus de l’Est. Une population qui a une base L23 est celle des Arméniens, qu’on peut voir, en première approximation, comme le groupe de départ de ces R1b. Ceci dit le groupe L23 a eu une grande diffusion et il y a des lignées juives ashkénazes et des lignées arabes qui conservent aussi ce marqueur. Le groupe L23 semble aussi avoir eu une diffusion dans l'ancien Sumer, d'où des cas Irakiens et Iraniens. Autrement dit, les deux stades R-M269 et R-L23 partagent une diffusion à travers tout le moyen orient, ET dans les Balkans. Pour identifier nos R1b nous sommes donc à la recherche d’une caractéristique culturelle ayant une diffusion aussi bien dans les Balkans qu’au moyen orient, avec comme datation, vers 3500 – 4000 ans av. JC pour les phases les plus précoces.
La métallurgie du cuivre, justement, prend son essor à ce moment là, aussi bien dans les Balkans qu’au moyen orient. C’est la culture de Vinça, proche de l’actuelle Belgrade, et le site Gumelnitsa en Roumanie et le site Tiszapolgar en Hongrie ainsi que la culture Cucuteni en Ukraine (donc une zone qui dépasse les Balkans).
Un mot concernant le cuivre chez les Sumériens. Certains ont conclu que les Sumériens étaient identifiables au groupe R1b dans sa déclinaison L23 mais il aura suffit que ceux-ci apportent la technologie du cuivre dans une société déjà constituée, sans nécessairement prendre le pouvoir.
Ce sont des sociétés sédentaires, pratiquant l’élevage bovin. On a retrouvé aussi des traces de chariots (tirés par des bœufs) ; la roue est donc connue. Il est possible que ces chariots viennent d’une culture implantée dans les Carpates à la même époque et peut être d’origine différente mais une origine commune, peut être d'une fraction, de tous ces groupes reste l’hypothèse la plus plausible car les chariots ont aussi une diffusion, à la fois au moyen orient et dans les Balkans. Encore une fois ces développements sont bien connus dans tout le moyen orient et jusqu’à une date récente le développement dans les Balkans était mal connu ; on considérait ces techniques comme d’origine Anatolienne. La thèse défendue ici est qu’à partir d’une localisation dans le Caucase ces populations ont diffusé les dites techniques dans tous le moyen orient et se sont déplacées pour investir les Balkans dans un premier temps.
La carte R-L51* montre un stade intermédiaire, postérieur à R1b-L23. Il faut bien comprendre que la majorité des R1b actuels ont la mutation L51 mais ici on ne considère que ceux qui, en plus, n’ont pas la mutation L11 (le stade suivant), comme expliqué plus haut. On constate une absence dans les balkans et une pénétration de l'Europe. Donc, une fraction, repérée par le marqueur L51, par rapport aux R1b en place dans les Balkans, investit des parties situées à l'ouest. Parmi les R1b-L51 se dirigeant vers l'ouest, ceux qui auront la descendance R1b-L11 ont pu suivre une direction spécifique, plus spécifique que les « tentatives » L51 que repère la carte ci-dessous :
Ces R1b ont tenté de pénétrer plus à l'ouest par l'Italie du nord. Nous sommes vers 3300 av. JC et la métallurgie du cuivre a progressé. La culture de Remedello produit des poignards en cuivre à cette époque. Une lecture de cette carte est que les R1b, malgré leur technologie du cuivre ne peuvent pas s'imposer face aux deux groupes principaux : Chasséens du sud de la France et d' Italie, et les peuples de la poterie Cordée, Indo-européens, situés à cette époque au niveau de la Pologne. Ces R1b-L51 (ceux qui ne conduiront pas aux groupes dominants) semblent tenter de se fondre dans les cultures dominantes de leur époque en apportant la technologie du cuivre (et sans doute aussi les chariots).
La suite de l'histoire n'est pas encore bien décryptée ; les zones R1b-L51 au Portugal et en Belgique peuvent correspondre, respectivement, aux migrations R-P312 et R-U106, les 2 groupes qu'on associe avec la culture Campaniforme. La petite enclave du sud de l'Espagne peut être corrélée avec le site Los Millares, connu pour son travail du cuivre. Seul le cas de l'Irlande surprend car l'arrivée dans les îles britanniques paraissait plus récente (peut être un artefact Viking)
J'ai mentionné le terme « indo-européen » au sujet de la culture Cordée. La notion d'Indo-Européen est une notion dérivée de la linguistique mais je veux souligner qu'il est remarquable que les analyses de David Anthony, qui situe l'origine IE (Indo Européenne) juste au nord de la Crimée, sur le Dniepre, là où à l'époque des R1b-L23 dans les Balkans, cultures dont le rayonnement avec la culture Cucuteni – Tripolles se fait sentir jusqu'à la rive droite du Dniepre, on voit apparaître une culture adepte des stèles anthropomorphes et, plus tard l'édification de kourganes. Ce serait aussi à cette époque, vers 4000 av. JC que le cheval est domestiqué dans cette région. Il se trouve que la génétique identifie 2 groupes : les R1b précités et les R1a . L'aire d'extension combinée des R1a et R1b couvre tous les pays de langue IE. L'adéquation est assez remaquable. Reste à expliquer comment des peuples de part et d'autre du Dniepre, ayant des économies complémentaires ont diffusé une langue commune. La zone R1b groupe les langues dites du groupe « Centum » alors que la zone R1a groupe les langues du groupe Satem. Cette ancienne division des linguistes trouve donc une base au niveau des locuteurs.
Extension de l'haplogroupe R1a :
Domaine des langues IE :
L'extraordinaire succès du groupe R1b, décrit ici est donc cosubstantiel au succès des langues IE, pour la partie Europe de l'ouest. Dotés des mêmes avantages les R1a ont conquis une zone s'étendant de la Pologne (Slaves) à la vallée de l'Indus (et, partant, à toute la péninsule indienne) en passant par l'Iran. Les atouts en question étaient (semble-t-il) : le cheval, le chariot (la roue) et la métallurgie (du cuivre). Quant à ceux qui pensaient que ces langues avaient diffusé avec les techniques, n'impliquant l'arrivée massive d'aucun nouveau groupe il suffit de faire remarquer la prépondérance des R1b dans toute l'Europe de l'ouest. Il n'y a pas eu sans doute invasion ; les nouveaux venus ayant un avantage (technologique – en incluant le savoir dans la conduite et la possession des chevaux) ont eu une descendance nettement plus importante que les populations dites de la vieille Europe. Le groupe, certainement de faible importance numérique au départ car la mutation L11 ne s'est produite que chez un seul individu il y a environ 5000 ans et elle est portée par environ 60 % des Européens qui, tous, descendent de ce seul individu, dont nous ne saurons jamais rien. Vous n'y croyez pas ? Faites le calcul avec 2 fils ayant chacun une descendance et vous verrez que c'est possible avec une bien moins bonne efficacité. Tout est dans l'avantage marginal des descendants.
Ensemble de tous les "R1b" ; les formes R1b-L23 expliquent les parties grisées des Balkans, de l'Anatolie et du Caucase :
Entre dérive statistique, une loi mathématique qui explique que sans qu'il faille une sélection un seul homme d'un petit groupe voit sa descendance prendre la pas sur celle de ses "co-équipiers", et raisons objectives dont les avantages techniques qu'avaient ces hommes ; un illustre inconnu R1b-L11 a imposé ses gènes.
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