Charnier et trafic de cadavres au coeur de Paris
« Il y a dans l’abjection une de ces violentes et obscures révoltes de l’être contre ce qui le menace et qui lui paraît venir d’un dehors ou d’un dedans exorbitant, jeté à côté du possible, du tolérable, du pensable »
Julia Kristeva, Le Pouvoir de l’horreur, Seuil, 1980.
Comment concevoir qu’au cœur de Paris, au sein d’une prestigieuse institution scientifique, l’on se soit autorisé à entasser dans l’indifférence générale des centaines de cadavres, dans des conditions contraires à tous les principes d’hygiène et d’éthique les plus élémentaires, et au surplus pratiquer le trafic de ces cadavres, dans des proportions qui restent à mesurer mais qui ont impliqué tant le monde des entreprises que différentes branches professionnelles allant des kinésithérapeutes aux chirurgiens.
La conservation des corps est pourtant un marqueur civilisationnel patent, la façon de les traiter, de les envisager et donc de les respecter soulignant l’état de développement d’une société.
Il est donc ici question d’un charnier au sein de l’université de médecine Paris-Descartes. Un amoncellement de corps putréfiés, attaqués par les vers et les souris. Et comble de l’abjection, ce service est celui du don du corps à la science, donc réservé aux personnes décidées à léguer leur corps pour faire progresser la recherche médicale. Un temple qui devrait être celui de l’éthique et qui s’avère d’après l’enquête de l’Express celui du monnayage et de la vénalité la plus putride.
Quand on sait que le legs lui-même est payant (de 400 à 700 Euros couvrant le prix du transport), et que la recherche sur les corps est également tarifée, les frais de dissection ayant été votés en 2011 par le Conseil d’administration en dehors de toute règle déontologique, ces sommes devant théoriquement financer la bonne prise en charge des défunts, il faut se demander à qui servait tout cet argent durant ces nombreuses années. Les cadavres transportés via les ascenseurs réservés au public, jetés à même le sol, et finalement revendus pour certains à des entreprises privées pour des crash tests chargés d’améliorer la sécurité des voitures…
Non ce n’est pas le dernier film de morts-vivants sur vos écrans mais la réalité de cette vénérable institution. Dès 2016, un rapport est fourni à l’actuel conseiller du ministre de la Recherche Frédéric Dardel. Il décrit par le détail l’état de vétusté de ce service, rapport qui ne déclenche aucune mesure politique mais seulement la crainte que le sujet ne s’ébruite et ne choque le public. Ce président d’université considère qu’entre 2011 et 2019, « la situation n’était pas terrible, comme pour votre congélo qui tombe en panne au mois d’août. » Ce charnier était dans un état de délabrement avancé depuis des décennies daprès les témoins contactés par le journaliste, donc dès la présidence d’Axel Kahn de 2007 à 2011. Prolifération de mouches, souris, absence de ventilation, ossements et corps congelés s’entassant dans une odeur de putréfaction difficilement négligeable. Cet étage n’était pas à l’abri du public, bien au contraire, il accueillait les futurs donateurs ainsi que le bureau du Directeur jouxtant les chambres froides…
Le manque de financement étatique semble avoir été patent, entraînant de nombreuses démissions. Du fait du manque d’entretien, les corps ne pouvaient pas être disséqués, trop dégradés qu’ils étaient. Les corps se revendaient à 900 euros au profit de laboratoires et entreprises privées, finançant à 75% le Centre du don des corps. Cent euros de plus pour un corps frais. Chirurgiens, ostéopathes, kinésithérapeutes, venaient, comme à Rungis, acheter une partie de corps démembré. Cela fait beaucoup de monde. Du beau monde.
La désocialisation des vivants induit celle des morts, le refus de voir et d’envisager la fin, ultime tabou, a certainement joué en faveur de cet aveuglement collectif. Car à travers ce scandale sanitaire, c’est la volonté sourde de masquer ce no man’s land, où les morts servent encore la vie, se vendent et se découpent, comme de simples matériaux, au profit tant des intérêts économiques que scientifiques, qui dérange. Ce masque est celui du déni, un étendard silencieux qui tente de glisser entre parenthèses tout un monde contre-nature, et pourtant si naturellement inscrit au centre de notre société. Puisque l’homme y est considéré tel un produit, il n’est pas si surprenant de voir que l’on traite sa dépouille comme le reste d’un produit, avec toutes les négligences et désinvoltures cyniques que ce statut peut induire.
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