Chronique vacharde d’un importé..
Aujourd'hui, c'est la fête nationale du Québec.. On sort les parapluies, et on refait pour la énième fois le référendum sur l'indépendance de la belle province, ça va saliver, je vous l'ai dit on sort les parapluies..

La longue et vieille querelle disais-je entre patriotes et le reste est l'un de ces pénibles épisodes de l'histoire du Québec que l'on souhaite voir définitivement terminé, et qui est renouvelé avec chaque génération, le même script, les mêmes tirades -que l'on sait par cœur, la même dramaturgie, sans oublier l'opportunisme politicien brisant tout espoir de consensus.. Vive le Québec libre.. Quel bordeleux ce De Gaule..
Pour dire les choses franchement, je ne voterai jamais pour l'indépendance du Québec sans avoir la certitude que certains éléments essentiels sont réunis.. La maturité, des institutions, de la gouvernance, de la conscience citoyenne et ses aspirations réelles, de la capacité de se projeter dans l'avenir en ayant une road map solide et viable.. La responsabilité, de passer au-delà des divisions quelques fois puériles, dépassées, pour atteindre un niveau d'équilibre où chacun - francophones et anglophones, riches et pauvres, importés et de souche, puisse trouver sa place et l'assumer pleinement.. De ne plus considérer l'indépendance comme panacée aux problèmes internes que personne n'a le courage d'aborder et de les résoudre définitivement.. Je parle entre autre chose de ce laisser-faire qui oscille entre négligence et corruption, de ce manque d'ambition que l'on justifie toujours par la tutelle fédérale, de cette forte absence de volonté politique et citoyenne de s'unir pour peser de tout son poids sur la machine décisionnelle, de cette crispation qui s'apparente souvent à de la discrimination, si ce n'est plus, s'agissant de cette différence que peut porter autrui..
L'indépendance n'est pas la fin, c'est le commencement, mais de quoi, de comment, du vers où ou du vers quoi, et avec qui.. Là sont les problématiques que posent cette question, et dont jusqu'ici les réponses, pardon, les balbutiements ne m'ont pas vraiment convaincu..
Cette chicane indépendantiste est en fait un pneu crevé.. L'importé que je suis est sincèrement tanné, non pas parce que cela ne m'intéresse pas, mais parce que j'ai l'impression que mon point de vue en tant que québécois "venu d'ailleurs" n'a aucune espèce d'importance.. Comme si je n'étais jamais chez moi là où j'ai décidé d'être chez moi..
Le Québec se dit ouvert, en fait il est très conservateur.. Les apparentes accommodations raisonnables qui sont une véritable connerie car elles ont un effet pervers sur l'intégration, au lieu de la faciliter, elles la complique.. C'est simple.. Contrairement à l'intention initiale de permettre une reconnaissance des différences culturelles, religieuses, de forcer la main d'une certaine manière à la société en la bousculant un peu, elles ont renforcé et attisé les réflexes discriminatoires, communautaristes, voire racistes.. L'exclusion sournoise des citoyens d'origine étrangère des secteurs d'activité économique et politique, de la sphère décisionnelle aussi compétents soient-ils, est un secret de polichinelle..
Dans le monde professionnel en général il est clair que s'appeler Tremblay donne un certain avantage que de porter le nom de Mohamed ou Mbazoua Mbangala.. J'entends d'ici les cris d'orfraie, les répliques du genre "ouais vous les étrangers vous vous plaignez tout le temps ! y en a marre des osties de chialeux qui voient du racisme partout ! tabarnak !".. Sourire..
Un jour, sur les conseils de ma belle-mère, Chantal, québécoise de souche comme qui dirait, j'ai mené une expérience.. J'ai monté deux curriculum vitae, un avec un nom "local" et un autre à consonance "étrangère".. Dans les deux, j'ai mis les mêmes expériences professionnelles dans les mêmes compagnies, les mêmes études universitaires dans les mêmes universités, tous les deux totalement identiques sauf les numéros de téléphone, envoyés en candidature aux mêmes offres d'emploi, le même jour, la même heure, la même minute, durant une semaine.. Résultat.. Des appels, et des courriels, d'invitation à une entrevue avec le commentaire "votre curriculum vitae est très intéressant, nous souhaitons en discuter avec vous" pour celui avec le nom "local", typiquement "québécois, et AUCUN pour l'autre à la consonance "d'ailleurs".. Chantal n'en revenait pas.. Ma femme, ma belle-famille, nos proches, moi-même, choqués, s'exclamaient horrifiés "voyons donc ! ça se peux tu ! c'est chien !".. Oui c'est chien, et c'est la réalité..
À la suite de cette première expérience, j'ai décidé de pousser la chose encore plus loin, d'appeler les employeurs qui avaient montré leur intérêt pour le curriculum vitae "québécois de souche", pour savoir s'ils avaient premièrement reçu l'autre cv et ensuite savoir s'ils étaient disposés à rencontrer la personne en question pour une entrevue.. Aucun n'a voulu donner suite.. Fin de l'expérience.. Circulez il n'y a rien à voir..
Bien sur, on m'objectera aussi que ceci ne prouve absolument rien, qu'il y a de très nombreux exemples contraires, et je dis oui.. Mais cela n'enlève rien au fait que ça existe, c'est réel, c'est plus fréquent que l'on ne veut le dire, parce que le Québec tend à se réfugier dans l'hypocrite mensonge du "ça va bien" ou du "c'est mieux" alors que non, ça ne va pas, ce n'est pas véritablement mieux, que l'égalité des chances est pour la plupart des citoyens une douloureuse utopie vécue tous les jours.. Quand l'on, comme cette fois-ci il m'est arrivé, voit sa conjointe être refusée à un don de sang pour la simple raison qu'elle vit avec une personne d'origine étrangère, plus est encore ayant des attaches africaines, sans aucune espèce de test médical ou d'analyse médicale approfondie, on peut légitiment considérer que pour cette société là on est des sous-citoyens ainsi que ceux ou celles avec qui on vit.. Et que la notion d'égalité, de respect de la dignité de la personne, n'est pas aussi inébranlable que l'on veut le prétendre..
Si le Québec d'aujourd'hui en fête et réclamant son indépendance n'est pas en mesure de réparer ses tares, de les soigner, en étant dans l'union fédérale, je doute fort qu'il en soit capable en étant complètement souverain.. Le Québec ne différa pas indéfiniment après-indépendance les vraies urgences qu'il fait semblant d'ignorer, que ce soit sur le plan communautaire et du vivre-ensemble, de la justice sociale et de l'égalité des chances, en réitérant en actes concrets que TOUS ses citoyens peuvent prétendre prendre ce fameux chemin du bonheur, sans crainte de discrimination quelque soit leur appartenance linguistique, sociale, culturelle.. Alors seulement là, pour l'importé que je suis, commencera à se poser la question de l'indépendance..
En même temps, il n'est pas très incompatible d'aimer le Québec, d'en être fier et digne, et de ne pas vouloir nécessairement qu'il devienne indépendant.. On peut le vouloir fort, s'imposer sur l'échiquier fédéral, être leader, célébrer le combat des patriotes pour que survive le caractère exceptionnel de la belle province, sans être contraint de mettre un oui dans l'urne du référendum souverainiste.. Et oui, on le peut.. Et oui c'est possible..
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