Comme d’autres stars, lady Carla veut s’engager dans l’humanitaire
Mme Bruni-Sarkozy a déclaré, lors de sa visite en tant que première dame de France en Afrique du Sud, vouloir s’engager dans l’humanitaire. Une information reprise par toutes les rédactions. Nous n’en saurons pas plus, mais c’est l’occasion de réfléchir à cet engouement pour l’humanitaire manifesté par un nombre important de célébrités, de Bono à Angelina Joli, de Madonna à Laurent Gerra... et last but not least, lady Carla. L’humanitaire serait-il devenu un nouveau culte, ou plutôt une pratique cultuelle sans religion révélée ni instituée.

Il n’y a rien de scandaleux à ce que la première lady de France s’implique ou s’engage dans cette activité et d’ailleurs, c’est presque un devoir obligatoire ne serait-ce que pour payer un tribut aux luttes féministes d’un autre siècle grâce auxquelles les femmes ont eu la possibilité d’avoir une existence personnelle indépendante de leur position d’épouse. Mme Mitterrand a choisi de s’engager, et non pas s’impliquer, donc s’engager, dans le soutien envers des causes idéologiques, alors que Mme Chirac a préféré se couler dans les sillons de l’ancienne charité catholique, oeuvrant pour les hôpitaux, enrôlant la jeunesse de France pour collecter quelques pièces jaunes, bref, très années 60, un temps où les écoliers vendaient ces fameux timbres dont les bénéfices permettaient d’envoyer des enfants souffreteux à la campagne. Et Carla, elle a dit qu’elle voulait œuvrer dans l’humanitaire. Cette nouvelle n’a rien de surprenant ni de contestable.
Pourtant, on aurait imaginé la première dame en rockeuse sur scène, mais si son album s’est bien vendu, la dame n’a pas forcément une voix endurante pour faire du live et, du reste, cela aurait posé quelques problèmes de sécurité. Plus commode l’humanitaire, institué comme une valeur morale éprouvée, depuis qu’une certaine Lady Di ouvra la voie avec panache, sans rien inventer puisqu’elle fut précédée par d’autres dames de cour. C’est son choix ! (La posture de Carla lors de son premier voyage officiel sera sans doute moquée par quelques humoristes faisant le parallèle avec le jeune trentenaire, revenant dans sa ville de province pour présenter sa conquise à ses parents et ses vieux potes. La dulcinée n’osant pas trop la ramener, écoutant le prince charmant parler, puis la conduire dans la vieille ville pour lui présenter quelques lieux de mémoire, le bistrot où il jouait au baby-foot, la rivière où il allait pêcher avec son grand-père, la place où il guinchait après quelques verres de blanc lors de la fête annuelle au mois d’août.) Etre première dame de France sous-entend, comme la first lady américaine, l’incarnation d’une fonction plus symbolique que politique, n’ayant reçu aucun mandat. Laissons-lui le temps de se positionner. Nicolas l’aidera pour accomplir son activité dans l’humanitaire. Un domaine devenu plus que symbolique dans une époque où les guerres et la misère n’ont pas vraiment reculé malgré cette faramineuse croissance qui, certes, permet l’émergence des classes moyennes et la réduction de la pauvreté dans les pays émergents, mais ne résout pas tout et crée par ailleurs des problèmes collatéraux, des effets secondaires indésirables pour ainsi dire.
De quoi cet engouement pour l’humanitaire est-il le signe ? D’une générosité, d’une prise de conscience planétaire ? Au début, ce furent quelques noyaux, héritages des deux morales issues des années 60, gauchisante et catholique, qui ont lancé des opérations dont certaines furent médiatisées et puis quelques célébrités du rock ont relayé et amplifié la mise. Bernard Kouchner et ses médecins pour soigner la misère du monde, l’abbé Pierre et ses compagnons, Bob Geldof et ses concerts pour recueillir des fonds servant à combattre la famine en Ethiopie. C’était en 1985, signe d’un changement d’époque et de l’avènement des bonnes consciences après que le rock eut été un genre libertaire, contestataire et politiquement engagé, avec un autre concert emblématique, celui de Woodstock en 1969, signant l’apogée et la fin d’une ère commencée en 1962. Ensuite, l’humanitaire est devenu un champ opérationnel pour quelques personnalités de la société gouvernante et influente. Lady Di en tête.
L’historien au regard averti verra dans ce déplacement sociologique des préoccupations humanitaires un processus similaire à la propagation de la chrétienté dans l’Empire romain après Auguste. Les premiers chrétiens étaient de simples plébéiens, manants, gens du peuple épris d’une nouvelle foi, pratiquant un culte nouveau. Ils furent persécutés, mais, sur le long terme, les têtes gouvernantes de l’Empire se sont ralliées à cette nouvelle foi, suivant la conversion des empereurs. Le contexte et l’époque sont différents. Les humanitaires de l’après-68 n’ont pas été persécutés, loin s’en faut, mais ils ont à leur corps défendant institué un nouveau culte qui, peu à peu, s’est déplacé dans les hautes sphères du pouvoir et des people. Car c’est de culte dont il s’agit, un culte non pas subordonné à une révélation et une religion, mais laïc, dont le point commun avec la pratique religieuse est qu’il émane de la conscience et sert cette même conscience, la confortant dans son auto-jugement ou, le plus souvent, dans le jugement médiatisé et normatif que construisent les images mondialisées. Soulignons quand même que ce culte humanitaire est assorti d’effets concrets sur ce dont il est censé servir et si on devait le comparer à son homologue religieux, alors on évoquerait les dames patronnesses, l’armée du salut, les scouts et toutes les dames de la haute bourgeoisie, du Second Empire à Mai-68, chapeautant ces vénérables institutions issues du catholicisme social dont les origines intellectuelles et pratiques datent de 1830-1860. Deux figures, Lamennais et Ozanam. Le Secours catholique et les compagnons d’Emmaüs en sont les héritiers.
L’humanitaire n’est en fin de compte qu’une version sécularisée du catholicisme social, avec, en plus, une actualisation d’époque et une extension planétaire. Une version locale, comme les Restos du cœur et la brochette d’Enfoirés enregistrant chaque année la chansonnette, de Bruel à Obispo ; la leucodystrophie, et son parrain Zidane ; Pièces jaunes, Douillet et Bernadette ; Téléthon, Nagui et Davant avec les mêmes qui jouent dans les Pièces jaunes ou les Restos du cœur. Les mêmes encore qui jouent dans Qui veut gagner des millions ? et, pour les plus musclés, la variante hard à Fort Boyard, toujours pour des bonnes causes. Version internationale, pour stars, certaines de plus haute envergure. Après Geldof, Lady Di, puis Angelina Joli et Madonna, en quête d’une adoption en terre de misère, Laurent Gerra parraine un enfant du Guatemala et parle à la télé de son engagement ; nos présentatrices de télé se mettent en scène avec l’enfance défavorisée. Et puis voilà Carla Bruni qui, saisie d’émotion en voyant un bidonville du Cap, a déclaré vouloir s’engager dans l’humanitaire. Ce qui est cohérent d’un point de vue logistique puisqu’elle aura l’occasion de visiter nombre de pays en développement et serrer des mains de responsables d’ONG locaux sous les regards des caméras pour des images diffusées dans le monde et censées servir la bonne cause et transmettre le culte humanitaire. Les mauvaises langues vont sans doute ironiser sur cette dame en quête non pas d’une intention charitable, mais soucieuse de son image et souhaitant s’assurer une distraction pendant que son mari parle de choses sérieuses avec les puissants de ce monde.
Sachons rester neutre, ne pas faire de procès d’intention et juger le fond de ces tendances. Pendant que tous ces people donnent l’exemple de la charité, parcourent en visite organisée les terres de misère, les affaires du monde se poursuivent, les ventes d’armes, les trafics en tout genre, les détournements d’argent, les paradis fiscaux, pas seulement pour nos dirigeants occidentaux, mais aussi pour les élites des pays pauvres avec ses notables roulant en Porsche ou Mercedes et pas seulement ***, alors que chez nous, les Restos du cœur et en Afrique, la famine. La question de la charité se pose. Ne vaudrait-il pas mieux pointer notre regard sur ce qui crée la misère, sur les démographies non maîtrisées, sur l’instruction des populations, la conscience politique, plutôt que de mettre un pansement humanitaire qui n’aura comme effet que d’adoucir les plaies saignantes sans atteindre les sabres gouvernants saignant les populations du monde sans aucune vergogne ? L’émotion engendre des larmes, alors que la raison fournit des armes intellectuelles ; cette raison critique qui analyse cette misère, qui pointe cette mise en scène humanitaire, ce parrainage médiatisé de quelques centaines d’enfants, ces recueils de millions d’euros auprès des donateurs, en pointant que, dans le même temps, les dirigeants des pays en développement qui ont détourné*** des milliards de dollars et, de plus, contribué au massacre de millions d’enfants, en créant les conditions du développement des guerres servant à assouvir des orgueils et, pour certains, vivre leurs haines ancestrales et intestines, pauvre exutoire pour individus n’ayant rien d’autre comme sens à leur existence déchue.
Alors quel bilan ? Inutile de jeter la pierre aux stars, l’humanitaire est peut-être ce qui leur permet de se raccrocher à l’humanité, tant elles sont coupées de la société civile et des réalités quotidiennes dans leur paradis artificiel qui parfois devient leur enfer. Est-ce sincère ? Cela regarde leur conscience et sera jugé un jour. Rappeler que le monde a ses misères n’est pas forcément inutile et comme les masses semblent écouter les people plus que les intellectuels, why not ? Mais l’essentiel, comme toujours, c’est l’éducation, le savoir, la connaissance, la conscience politique. Les people n’ont pas les clés du prochain monde, la société civile peut les acquérir.
*** Lu sur Libération Afrique
En 2004, la femme du président Bongo, qui n’est pas membre du gouvernement, a acheté une voiture de luxe Maybach de 300 000 € payée intégralement par le Trésor du Gabon. Aussi, le Trésor a versé 70 000 € supplémentaires qui ont servi à l’achat d’une Mercedes pour la fille du président. Cette fille a acheté une autre Mercedes payée également en partie par le ministère des Finances gabonais.
Des membres de la famille des présidents Sassou Nguesso du Congo Brazzaville et Omar Bongo du Gabon détiennent des douzaines de maisons et appartements à Paris et dans le sud de la France, dont certains ont une valeur de plusieurs millions d’euros. La Guinée équatoriale est l’un des pays les plus pauvres du monde en termes de développement humain, bien qu’ayant le 4e PIB per capita mondial. En novembre 2006, Global Witness a révélé que Teodorin Obiang avait acheté une maison de 35 millions de dollars à Malibu, son salaire n’étant que de 5 000 dollars par mois. Le Gabon et le Congo Brazzaville, également des pays riches en pétrole, empochent des milliards de dollars, mais restent englués dans la pauvreté.
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