De Gaulle avait-il vraiment compris les Algériens ? (2)
En 1962, donc, alors que soldats français et colons, les uns chargés de leur paquetage les autres traînant leurs valises, embarquaient sur des navires à destination de Marseille ou de Brest, les Algériens sortaient dans une sorte de liesse populaire festoyer. Les gorges déployées, les drapeaux vert et rouge ornés d’une étoile et d’un croissant au milieu portés par des milliers de bras, les Algérois convergeaient vers la place des Martyrs dans une cohue indescriptible. Les cris de joie, les youyous et les « tahia el djazair » résonnent encore dans ma tête. Il faut dire qu’à cette époque-là je n’étais qu’un bambin, pas plus haut que trois pommes, mais j’ai gardé des souvenirs intacts, je dirais même impérissables de cette journée mémorable du 5 juillet.
Et des journées suivantes. Car la fête avait duré plusieurs jours. Et il devait en être pareil dans toutes les villes algériennes. Même en plein désert, à des milliers de km de Dunkerque, à Tamanrasset et ailleurs dans les vastes contrées désertiques, les Touareg avaient dû certainement fêter cet événement. A leur manière. L’idée, tant rêvée par de Gaulle, d’une France qui s’étendrait de Dunkerque à Tamanrasset, n’a pu résister à la déferlante guerrière qui a pris naissance dans les Aurès sept ans auparavant.
Mais, paradoxalement, en haut lieu, les choses n’allaient pas. Entre les militaires, particulièrement l’armée dite des frontières, et les politiques, ceux qui ont signé, pour la partie algérienne, les accords d’Evian (pour ne pas les nommer), une guerre de succession commençait à poindre du nez. Les règlements de compte pour une histoire de leadership d’un pays pourtant exsangue par sept ans de guerre et de misère avaient commencé. Pour la plupart des politologues d’ailleurs c’est à cette époque que remonte notre malheur actuel : dès l’indépendance acquise, l’Algérie avait pris une mauvaise direction. Grisés par l’indépendance, ceux qui, quelques mois auparavant, étaient unis comme les doigts de la main, s’étaient lancés dans des guerres intestines pour le pouvoir. Il faut dire que le pouvoir rend les hommes aveugles et sourds. Le slogan, "le seul héros, le peuple" peint sur toutes les façades des immeubles d’Alger, ne leur disait rien. Ne leur rappelait rien. On avait vite oublié que le peuple avait, d’une manière ou d’une autre, participé, lui aussi, à la libération du pays. Ainsi donc, le peuple est écarté de toute décision ; il est considéré comme non mature. Ni pour la démocratie ni pour une autre forme de gouvernance à laquelle il pourrait être associé.
La formation d’une assemblée constituante à laquelle le FFS appelait de tous ses vœux n’a pas véritablement eu lieu. C’était au FLN qui tirait sa légitimité historique de l’ALN qu’incombait la tâche de conduire le peuple vers d’autres victoires : l’édification d’une nouvelle société juste et équitable, démocratique et socialiste.
Dans sa résidence de "Colombey-les-Deux-Eglises", le général de Gaulle à qui, n’en doutons pas, des rapports sur la situation en Algérie étaient dressés quotidiennement, devait certainement savourer cette "paix des braves" : il venait de se dessaisir d’un fardeau ; il venait de se débarrasser d’une "fiole contenant de l’huile et du vinaigre". Non pas que le mélange de ces deux liquides soit détonant, mais comme il l’avait expliqué lui-même, dès que cesse l’agitation de la fiole qui les contient, ils se séparent, chacun occupant un espace propre à lui. Et, effectivement, le général avait raison : en plus d’un siècle de colonisation, Français et Algériens de souche n’avaient jamais pu se mélanger, ni su s’intégrer intelligemment les uns aux autres. Chacun des deux peuples était sur ses gardes, chacun des deux peuples campait sur ses positions : les uns par complexe de supériorité, les autres par peur de perdre leur âme. Pourtant, du métissage de ces deux peuples, du rapprochement de ces deux cultures, aurait pu naître une société telle qu’aujourd’hui les nations de la terre entière l’envieraient. Mais, l’Histoire est ainsi faite. Et elle ne se répète pas. Il ne sert donc à rien de se lamenter sur ce qu’on aurait dû faire ou ne pas faire. Le fait est là. L’Algérie a recouvert son indépendance, sa liberté, après plus de sept ans de guerre et des milliers de morts (les chiffres avancés par les uns sont cependant contestés par les autres), et, malheureusement, par la faute de ses gouvernants successifs, n’a su que faire...
Le règne de A. Benbella n’a pas duré longtemps. Les rumeurs disaient qu’il a été arrêté pendant qu’il assistait à un match de football de coupe d’Algérie. Mis sous résidence surveillée, on n’entendra plus parler de lui pendant de longues années. Le putschiste n’était autre que Houari Boumediene qui était vice-président du Conseil de la révolution algérienne. Après la destitution, le 19 juin 1965, sans effusion de sang, il faut le reconnaître, du premier Zaїm de l’Algérie indépendante, Houari Boumediene est devenu le nouveau président de l’Algérie. Ambitieux, il s’attellera vite à redonner espoir à la population, particulièrement à la paysannerie qu’il chérissait tant. La révolution agraire est vite lancée. Son objectif : la terre à ceux qui la travaillent. Et puis, c’était aussi une façon d’arrêter l’exode rural qui commençait à poser problème, à dénaturer l’environnement immédiat des villes par l’érection de bidonvilles à perte de vue. Sur le plan social, la gratuité des soins est garantie à toute la population, riche ou pauvre. Malheureusement, celle-ci a beaucoup plus profité aux riches qu’aux pauvres et cela par la faute d’une bureaucratie encline à favoriser les uns par rapport aux autres et de l’esprit "ben âmiste" encore ancré dans les mentalités. Pour des soins dentaires, par exemple, les "pistonnés" bénéficiaient de prise en charge à l’étranger, notamment en France, aux frais de la princesse : la Sécurité sociale.
"On tourne la page (de l’Histoire) mais on ne la déchire pas", disait feu Houari Boumediene chaque fois qu’il évoquait la guerre d’Algérie et les relations tumultueuses, les relations en dents de scie, les relations de "je t’aime moi non plus" entre l’Algérie indépendante et la France de la Ve République. Malheureusement en 1978 celui-ci rendra l’âme. Presque subitement et mystérieusement. Et comme nous avons une dent contre l’Histoire, la génération actuelle ne connaît rien ou presque de cet homme qui a, pourtant, jeté les premiers jalons d’une nation qui devait être grande. Il a parachevé la constitution des "institutions de l’Etat qui ne devraient pas s’éteindre avec la disparition des hommes", selon ses propres mots. Il a surtout nationalisé les hydrocarbures qui font remplir les caisses de l’Etat maintenant. Un 24 février 1971.
Encore une fois, la France a mal digéré ce fait accompli. Sa presse commence alors à jouer les trouble-fête allant jusqu’à inventer des caractéristiques physico-chimiques de piètre qualité à notre pétrole. Mais, lors d’un discours historique, Boumediene réplique sous forme de boutade : si notre pétrole est rouge c’est parce que notre sous-sol est abreuvé du sang des martyrs, avait-il dit en substance. Dans la salle où il tenait son discours, on se mit debout et on applaudit longuement. Chaudement. La phrase est répétée plusieurs fois, accompagnée de petites chiquenaudes sur le pupitre comme lui seul savait le faire ! D’émotion, l’assistance n’a pu retenir ses larmes. Des larmes de joie sans doute pour cette courageuse prise de décision. Des larmes de joie sans doute pour cette deuxième indépendance d’une tutelle devenue trop encombrante. La nationalisation des hydrocarbures en Algérie a eu un effet de douche froide sur les capitales européennes d’autant plus qu’elle a été suivie quelques mois après par d’autres pays exportateurs de pétrole tels l’Indonésie, l’Angola... Ce qui augurait du premier choc pétrolier de 1973. Mais malgré un prix de 100 dollars le baril, peu d’Algériens profitent réellement, actuellement, de cette manne.
A suivre...
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