De l’art de faire pleurer dans les chaumières...
Voici un article qui risque de faire de moi un affreux égoïste sans coeur, mais le fait est : notre société baigne dans le sentimentalisme et l’émotion à outrance depuis le milieu des années 1980 et le fameux concert pour le Bungladesh. Notre président M. Sarkozy l’a bien compris, qui a fait de « l’émotionnalité » son mode de communication principal, pour la lutte contre les pédophiles quand un enfant se retrouve violé ou pour la lutte contre l’Alzheimer. Mais il n’y a pas eu besoin de l’attendre pour que notre société fasse dans le sensationnalisme à chaque catastrophe dans le monde. Comment en est-on arrivé là et surtout comment faire pour en sortir, car la vérité est là : on n’a jamais autant parlé d’aider les autres, mais on n’a jamais aussi peu fait pour les déshérités de la vie. Etat des lieux et grand ras-le-bol.
Ne vous méprenez pas, vous les défenseurs de la rupture et de l’homme providentiel : je ne vais pas m’en prendre à M. Sarkozy. Il n’est pas pire ou meilleur qu’un autre sur le sujet. Son prédécesseur Jacques Chirac a fait pas mal dans le genre charité chrétienne aux aguets. Je pourrais alors critiquer sa façon d’utiliser l’émotion pour donner l’impression qu’il agit et est réactif, mais je ne le ferai même pas : ce n’est pas vraiment le sujet de cet article.
Ce qui m’énerve, c’est qu’on vit dans une société qui érige la charité comme un symbole de sa générosité extrême aux plus démunis, notamment le tiers-monde, et qui se complaît dans cette terrible hypocrisie qui efface par les larmes et son empathie le fait qu’elle est plutôt totalement égoïste et apathique.
Quand j’étais à l’école, on m’expliquait que la charité était cette façon qu’avaient les nobles avant la Révolution, puis les bourgeois (après 1789), de montrer leur magnanimité en montrant qu’ils mettaient une pièce à l’obole de l’Eglise ou en donnant les restes de ses repas à son personnel d’entretien. Avec les combats pour l’égalité et la laïcité, cette tendance hypocrite, qui consiste à donner un peu quand on a tout, avait eu tendance à disparaître, surtout à l’Après-Guerre et l’apparition de l’Etat-Providence. Aujourd’hui, l’Etat-Providence est à l’agonie et la charité est de retour et elle est en pleine forme.
Notre société complètement individualiste essaye de se donner une bonne conscience en défendant des causes lointaines (ou pas). La culpabilité judéo-chrétienne a encore de l’avenir : honteux que nous sommes de vivre dans une petite-bourgeoisie et un doux conformisme, on en a oublié le malheur des autres. Et pas un jour ne se passe sans qu’une troupe d’artistes, tous plus ou moins connus, ne montent des concerts pour défendre ici le Darfour, là Ingrid Bettancourt ou encore là les inondations dans le Sud-Bhoutan. Et qu’y voit-on ? Des chanteurs, plus ou moins gauchistes (mais ce n’est pas toujours vrai) s’adresser à une foule de jeunes conquis et à prêcher des convertis que "le Gouvernement, c’est des fascistes et qu’il faut aider les pauvres petits enfants morts de faim en Afrique centrale !" (je caricature à peine) et tout le monde d’applaudir en choeur, sans se rendre réellement compte que pendant qu’ils s’amusent à danser, lesdit enfants continuent de mourir... Combien d’entre eux, sur scène et dans la foule, ont réellement mis la main à la pâte et sont allés aider les fameuses victimes ? Pas beaucoup hélas. Beaucoup de bonnes intentions, et peu d’action. Et je ne parle même pas des concerts à l’intention d’Ingrid Bettancourt : c’est sûr qu’elle doit être ravie d’entendre Renaud chanter pour elle de ses geôles colombiennes...
Et tous les ans, la grand-messe de tous ces artistes se passe, en général au mois de décembre, où la crème des crèmes des chanteurs français se retrouve pour chanter les chansons des uns et des autres, au profit d’une association d’aides aux sans-abris. "Mais pourquoi il critique les Restos, ce renfrogné frustré ?", me direz-vous ? Je ne critique absolument pas l’association en elle-même, ni ses bénévoles, qui font un travail remarquable depuis 20 ans. Ce que je critique, c’est l’existence même d’une telle association, née dans la tête d’un trublion qui en avait marre que la classe politique ne se remue pas pour les plus pauvres, et qui espérait une seule chose : "Que ça ne dure pas longtemps". Et qu’ont fait les députés pour soutenir l’action de Coluche ? Ils ont dit : "Super ! Bonne idée ! Déduisons les impôts des gens qui donnent !"... Et si plutôt ils avaient pris le relais, et financé ce genre d’initiatives, en créant de vraies structures ?
Et donc, tous les ans, on nous fait croire, pauvres malheureux que nous sommes, qu’en achetant l’album des Enfoirés, on fait une excellente action, puisque les bénéfices vont à l’association (sans dire que les droits d’auteur des chansons chantées dans ce concert ne sont pas, eux, versés...). Et chacun fait sa bonne petite action en achetant le DVD ou l’album, persuadé en effet d’avoir fait preuve de générosité. Et pendant ce temps, combien d’entre nous (je ne m’exclus pas du lot, bien entendu) ne détourne pas le regard en croisant un SDF dans la rue ou va lui parler ? Oh, parfois nous allons mettre une petite pièce, sans les regarder plus, mais on a fait une "bonne action"... Est-ce que les artistes, les Cabrel, les Goldman et consorts, vont servir des repas en tant que bénévoles dans les cantines des Restos ? Là, ce serait de la solidarité !
J’en ai marre de cette pseudo-générosité qui, sous couverts de bonnes intentions, utilise les bonnes âmes, alors que ce sont souvent déjà eux qui payent le plus d’impôts...
Marre de voir tous les ans, cette espèce de foire aux monstres qu’on appelle le Téléthon, qui n’intéresse personne, où chacun essaye de faire preuve de générosité pour ces gens qui souffrent réellement. Cette soi-disant solidarité disparaît souvent derrière le fait que les handicapés continuent d’être, le reste de l’année, des victimes de discrimination, non seulement au travail, mais aussi dans le métro, dans la rue et même dans les logements, puisqu’ils ne sont pas équipés ! C’est beau une France qui pédale sur 100 km pour aider ce petit gamin qui a une maladie dont on n’avait jamais entendu parler, et qu’on oubliera une fois le week-end passé...
Et je ne parle même pas des catastrophes naturelles ! Quel magnifique élan que ces milliers (millions ?) de Français qui ont donné naturellement, alors que leurs bourses étaient bien grevées par les fêtes de Noël, traumatisés par ces enfants et ces gens qui ont subi un des plus terribles tsunamis du siècle. Et il y eut tellement de dons que certaines associations ont déclarées qu’il fallait arrêter de donner car sinon l’argent servirait à autre chose ! Belle leçon de transparence et d’honnêteté ! Mais presque trois ans après cette catastrophe, qui sait où en sont les travaux, les soins, le maintien des victimes ? Au point mort ! Et ce n’est pas faute d’essayer, puisque les associations se battent corps et âme pour continuer à aider !
Un autre exemple qui illustre bien mes propos : rappelez-vous, il y a quelques mois, un jeune chanteur vainqueur d’une émission de télé-réalité, Grégory Lemarchal, décédait à 24 ans de la mucoviscidose. Bien que ce jeune garçon n’ait jamais vraiment eu l’occasion de faire ses preuves en tant que chanteur (mais il avait le temps ! il était jeune !), son décès a été un traumatisme médiatique, encore plus fort que Michel Serrault plus tard... Une émission de télévision présentée par le pape de la Star Ac’ et d’anciens camarades de l’émission, pathétique d’émotion au possible, a néanmoins rapporté 5 millions d’euro à la recherche contre cette terrible maladie. Les gens, touchés par l’émotion, ont fait des centaines de dons. C’était tellement terrible, cette disparition. Et depuis, son producteur (Universal pour ne pas le nommer) exploite le filon de façon scabreuse et malsaine au possible, en sortant tout ce qui a pu être fait par le jeune chanteur, même des maquettes et des reliquats de ses apparitions à l’émission de TF1. Mais attention, la "plupart des bénéfices" iront à l’association Grégory Lemarchal d’aide aux malades. C’est tellement généreux de leur part... Et depuis, on en est-on ? Vous en voyez, vous, des malades à la télévision ?
Attention : je ne critique pas toutes ces associations, qui font un travail incroyable, et dont je serais incapable de faire la moitié de leurs efforts, ces Restos du coeur, Médecins sans frontières qui vont sur le terrain, quitte parfois à laisser leur peau. Je suis dégoûté surtout par toutes ces émissions destinées à faire des dons,et visant à exploiter la générosité relative des téléspectateurs, qui oublieront le lendemain pour quoi et pour qui ils ont donné. Ecoeuré par cette façon de montrer du doigt le malheur des plus démunis, pour faire oublier leurs problèmes aux gens et ne pas parler des vrais soucis de société. Attristé par cette société qui feint son apathie en pleurnichant devant des images formatées pour ça, qui détourne le regard sur la véritable misère, qui oublie son SDF en bas de son immeuble et se moquant gentiment de l’attardé mental ou le trisomique qu’on croise tous les matins à la boulangerie, ou pire en ayant pitié d’eux...
Et puis, comme on vit dans une société "kleenex", on fait larmoyer, et puis on jette le mouchoir et on passe à autre chose, occultant le fait que ces gens continuent à vivre dans la misère ou la souffrance. Aujourd’hui, la mode est aux malades d’Alzheimer, demain ce sera quoi ? Les verrues plantaires ? Les drogués ? Les sans-abris ? A moins qu’une catastrophe nous tombe sur la tête, ce pourquoi ils deviendront forcément prioritaires...
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