De Poussin à Kokopelli, valeur et image du patrimoine
Un pan de notre patrimoine nous est légalement inaccessible : les variétés végétales anciennes.
Alors que l’on mobilise institutions et mécènes afin de recueillir une somme importante pour acheter un tableau, une association qui met à la disposition de tous une vaste part occultée de notre patrimoine est harcelée et condamnée à plusieurs reprises ces dernières années, comme s’il devait y avoir une hiérarchie entre les différents aspects de notre bien commun, comme si, dans certains cas, notre patrimoine ne devait plus nous appartenir.

Toile française peinte en France par un artiste français au XVIIe siècle, La Fuite en Egypte de Nicolas Poussin a failli quitter notre pays.
Les connaisseurs s’accordent sur le fait qu’il s’agit d’une pièce majeure de la peinture de cette époque, elle appartient à notre patrimoine artistique, culturel : à ce titre l’idée que cette toile puisse quitter notre pays fut ressentie comme une perte importante.
Mais son prix dépassait largement la somme que pouvait lui consacrer le musée des Beaux-Arts de Lyon et l’achat de cette œuvre n’a pu se faire que grâce à la mobilisation d’un certain nombre de "bonnes volontés".
Environ 17 millions d’euros ont donc été réunis pour que La Fuite en Egypte reste en France : La Fuite en Egypte sera présentée au public lyonnais à partir du 15 février 2008, elle appartient désormais en commun à la collection de ce musée et au Louvre.
Ont contribué à l’achat : la ville de Lyon, le ministère de la Culture et de la Communication, le musée du Louvre, le Conseil régional de Rhône-Alpes, la Fondation Léa et Napoléon Bullukian, la Fondation d’entreprise Gaz de France, AXA, Total, la Caisse d’épargne Rhône-Alpes, le Crédit agricole Centre-Est, le Groupe Webhelp, BioMérieux, la CIC lyonnaise de banque, GL Events, Mazars, Seb, Toupargel, GFC Construction, Siparex, JC Decaux, le Cabinet Bonnet.
Cette mobilisation réunit donc des collectivités territoriales, des fondations, des entreprises et l’un des plus prestigieux musées du monde sur l’objectif de conserver un élément de notre patrimoine.
Dans le même temps, sans viser à la notoriété, modestement mais passionnément, des jardiniers cultivent de ces variétés végétales (fleurs, fruits, légumes...) que l’on dit "anciennes".
Ces variétés sont celles que cultivaient et amélioraient sans cesse nos ancêtres, les adaptant au climat du lieu, au terroir...
Quelques graines de chacune d’entre elles seraient conservées par des banques de semences, dans un souci tout à fait légal de conservation de patrimoines génétiques qui sont tout à la fois notre patrimoine commun et une ressource éventuellement capitale pour l’élaboration d’autres variétés, nouvelles, présentant des caractéristiques que seuls pourraient leur conférer quelques gènes rares.
Ces variétés sont notre patrimoine commun : heureusement aucun brevet ne les confine dans le privatif et elles sont le fruit du travail d’anonymes jardiniers d’antan, le fruit de notre passé commun.
Les échanges très localisés et aléatoires que pratiquent certains jardiniers sont bientôt relayés et amplifiés par une association, Kokopelli.
Elle organise des interactions plus larges entre les jardiniers (elle agit aussi hors du territoire français avec des initiatives fort intéressantes) et commercialise les semences de ces variétés anciennes.
Cela permet que ce patrimoine vive, soit visible, "nous" soit visible comme le sera La Fuite en Egypte au musée de Lyon.
S’il a été jugé important, et même indispensable jusqu’à entraîner un long travail de mobilisation afin de réunir une somme assez considérable, de conserver ce tableau en France afin que nous puissions le voir, en profiter, c’est probablement au nom de notre intérêt commun que cela s’est fait.
Curieusement notre intérêt commun vis-à-vis d’un autre pan de notre patrimoine, les variétés végétales anciennes, serait jugé à l’opposé : nous devrions accepter que ce domaine de notre patrimoine nous demeure caché, inaccessible, car il est interdit de commercialiser ou même d’échanger ces variétés.
Et l’association Kokopelli a été condamnée à plusieurs reprises pour son action, en particulier attaquée par le GNIS (Groupement national interprofessionnel des semences) soutenu par le ministère de l’Agriculture.
Un ministère qui aurait au contraire dû considérer que l’association se livrait à un travail d’intérêt public puisqu’elle nous permet à tous de bénéficier de notre patrimoine commun (à tous : à tous ceux qui le souhaitent, à l’équivalent de la visite que nous rendrons ou non à La Fuite en Egypte).
Depuis deux ans, ce travail de préservation et de mise à disposition de notre patrimoine végétal effectué par Kokopelli lui a coûté 88 000 euros, ce qui inclut les pénalités diverses et variées, les honoraires des très nombreux avocats et les frais annexes.
Comme vous le savez probablement, une condamnation récente lui impose de débourser plusieurs dizaines de milliers d’euros et l’association fait appel aux dons libres en ligne afin d’y faire face.
Tous ceux qui ont agi pour que le tableau de Poussin reste sur notre territoire, au nom de notre patrimoine, ont-ils eu connaissance qu’un autre volet de notre patrimoine était à ce point maltraité, occulté et menacé ?
Tous ces mécènes et donateurs ont-ils conscience qu’il n’y a pas de hiérarchie à établir entre une oeuvre d’art comme ce tableau et une oeuvre du travail et de l’esprit que serait un livre ancien ou une variété de légume élaborée il y a quelques siècles ?
Mais ils ne semblent pas s’être encore manifestés pour quelques dizaines de milliers d’euros, ni d’ailleurs pour défendre l’idée que ce patrimoine végétal devrait être librement accessible à tous par une simple prise de parole.
La question d’un traitement équitable des différentes richesses qui constituent notre patrimoine se pose pourtant, et elle n’est pas anodine.
La fente de 12 mm et le galbe (d’une flèche de 12 mm également) qui affectent La Joconde sont surveillés avec autant de régularité que d’attention, comme un grand nombre d’autres paramètres qui caractérisent le bon état du tableau.
Il en est pris grand soin : est-ce prendre grand soin des variétés végétales anciennes que de n’en conserver qu’un paquet de graines en chambre froide, dans un nombre très réduit de collections (combien ?) qui seraient à la merci d’un incendie ou d’un autre type d’accident ?
Que notre patrimoine vivant vive et nous soit librement accessible est aussi indispensable que l’existence de musées et la multiplication des lieux dans lesquels se répartira ce patrimoine, lorsque cela sera possible comme ça l’est pour des plantes, peut être considéré comme une simple sagesse.
Favorisons donc la multiplication de ces lieux, de ces jardins, aidons Kokopelli à nous faire bénéficier de notre patrimoine !
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