Est-ce que ce monde est sérieux ?
La corrida est un sujet qui suscite de vifs débats partout où elle est pratiquée. Souvent, la sensibilité et la compassion envers l’animal s’opposent à la préservation d’une tradition, jugée artistique d’un côté, barbare et sadique de l’autre.

Déroulement d’une corrida
Sous sa forme moderne, héritée du fameux « traité de tauromachie » rédigé par le matador Francisco Montes « Paquiro » en 1836, le combat (lidia) de la corrida à l’espagnole se compose de trois parties.
Dans le premier tercio, le tercio de pique, le matador, assisté de ses peones, évalue le taureau qu’il va défier. Effectuant quelques passes de capes, le comportement de la bête est ainsi jaugé en fonction de son agressivité, sa corne maîtresse, sa noblesse, sa bravoure et sa castre. Ceci fait, les picadors font leur entrée.
Ces cavaliers (autrefois principaux protagonistes de la corrida) sont chargés d’affaiblir et de saigner le taureau. Montés sur un cheval portant une protection (caparaçon), ils enfoncent leurs piques dans le dos du taureau lorsque celui-ci, dirigé par le matador, les charge. Ces blessures, particulièrement profondes abîment les muscles permettant à l’animal de relever sa tête, et ainsi, de le faire « humiliar » et de le rendre plus « toréable ».
Ensuite vient le second tercio, le tercio de banderilles. Trois paires de ces banderilles, des bâtons de 80 cm terminés par un harpon de 4 cm, sont en général plantées par les peones même si certains matadors le font par eux-mêmes. Elles sont également posées dans le morillo (masse musculaire située à la base du cou), aggravant les blessures et la perte de sang du taureau et l’affaiblissant ainsi d’autant plus. Si l’un d’eux a le malheur de prendre acte de ces blessures et de refuser le combat, le président de la course peut, tel un César baissant le pouce, ordonner la pose de banderilles noires, dont les harpons sont plus longs et qui représentent une marque d’infamie.
Troisième tercio : le tercio de mise à mort. Après la faena de muleta où le matador, brandissant une cape rouge, prépare la bête à la mort, ce dernier lui porte l’estocade à l’aide d’une épée. L’estocade doit être placée dans la « croix » (cruz), zone étroite située à hauteur du garrot, entre la colonne vertébrale et l’omoplate droite. En principe, la lame est censée atteindre la veine cave caudale et l’aorte postérieure, situées dans la cage thoracique de l’animal. Après avoir porté quelques coups désespérés aux capes de diversions des peones, le taureau s’effondre sur ses pattes et un puntillero vient lui porter le coup de grâce à l’aide d’un petit poignard (puntilla) qu’il enfonce entre la base du crâne et le début de la colonne vertébrale, afin de détruire le cervelet et le début de la moelle épinière.
Souffrance de l’animal
L’un des points les plus débattus entre pro et anti-corrida reste le degré de souffrance du taureau.
Côté aficionados, Juan Carlos Illera a estimé avec certitude que l’animal ne ressent, lors du combat, que très peu de douleur grâce à la grosse quantité hormonale (10 fois plus que l’homme) de bêta-endorphine produite par le taureau lors d’un combat. Les aficionados s’en contentent, et les médias espagnols n’ont pas manqué de relayer l’information en masse.
De son côté, le vétérinaire José Enrique Zaldivar s’est chargé de démontrer le contraire, études à l’appui. Selon son « rapport technique vétérinaire » produit sur le sujet, les blessures infligées au taureau par les piques et les banderilles empêchent une sécrétion hormonale normale, et le taux d’ACTH et de cortisol (produits du stress) se trouve être bien inférieur à celui des taureaux n’ayant pas encore combattus. De plus, son rapport écarte catégoriquement le fait qu’une grande quantité de bêta-endorphine signifie moins de souffrances pour l’animal.
Et comme le rappellera Georges Chapouthier, directeur de recherche au CNRS, les études montrent au contraire que la production d’endorphines n’indique rien d’autre que le taux de souffrance du sujet. Au passage, Chapouthier soulignera que les affirmations de Juan Carlos Illera ne se basent sur aucune référence scientifique et ne fournissent aucune indication quant à la méthodologie utilisée.
Des vétérinaires américains regroupés au sein de l’association Humane Society Veterinary Medical Association (HSVMA), contestent également ces travaux et n’ont pas manqué d’en faire part, comme Zaldivar, devant le parlement catalan en 2010, dans le cadre des auditions ayant abouti à la suppression de la corrida dans cette région (application en janvier 2012).
Aussi, José Enrique Zaldivar va plus loin sur les pratiques utilisées. Toujours travaux à l’appui, il démontre que dans 70% des cas, les blessures causées par les piques des picadors se révèlent bien plus profondes que les 8,7 cm autorisés, et se portent à 20 cm en moyenne. Certaines perforent jusqu’à 30 cm de chair, affectent près de 20 muscles, et sectionnent au passage artères, veines, nerfs et ligaments, faisant ainsi perdre à l’animal entre 8 et 18% de son sang.
Le pire reste l’estocade. Censée atteindre la veine cave caudale lors du coup porté à la « croix » dorsale de l’animal, l’épée courbée de 80 cm du matador manque dans 80% des cas sa cible (étude portée sur près de 350 animaux). En fait, le plus souvent, l’arme touche les cordons nerveux proches de la moelle épinière, ce qui entraine une intense difficulté respiratoire pour le malheureux taureau. Parfois, elle touche le diaphragme ou le foie. Sans parler du fait qu’il arrive que le matador, ayant manqué son coup, retente plusieurs fois sa chance.
Le coup de grâce est porté, une fois l’animal à terre, par le puntillero qui place son poignard derrière la tête de la bête. Selon Zaldivar, appuyé par les révélations du taxidermiste de Madrid, ce puntilla censé toucher le cervelet du taureau et provoquer une mort instantanée n’a pour effet, dans la plupart des cas, que de le faire succomber par l’asphyxie due à la paralysie des mouvements respiratoires entraînant une hypoxie encéphalique. Il n’est donc pas rare que, lorsque le taureau est trainé en dehors de l’arène, ce dernier soit encore en vie, suffoquant.
Aussi, il n’est pas uniquement question du taureau. Les chevaux, montés par les picadors, ne sont pas en reste dans cette tragique histoire. Les yeux bandés, tremblant de panique, parfois drogués et soumis intégralement à leur cavalier, ces derniers encaissent toutes les charges du taureau en furie lors de l’exercice de la pique. Malgré les protections, en vigueur depuis 1928 (avant, nombre de chevaux finissaient éventrés, les intestins à l’air), beaucoup succombent encore à leurs blessures, certains parfois sur le coup. Et ceci est sans parler des corridas de rejon, portugaises, où le cheval n’a aucune protection et est au cœur de l’action.
La corrida comme tradition et identité régionale
Si l’aspect traditionnel et culturel de la corrida est indéniable – en Espagne, au Portugal, dans le midi de la France (culture introduite par l’impératrice Eugénie) et en Amérique du Sud – est-ce pour autant une raison de poursuivre ce triste spectacle financé par l’argent public ? Comme le scandent les opposants : « La torture n’est pas de la culture ». Et les pratiques historiques d’une région ne suffisent pas à apporter une légitimité indiscutable, sinon quoi il faudrait réintroduire les combats d’esclaves à Rome.
A noter que ces dernières années, les mentalités ont évolué au point que l’opinion public soit désormais majoritairement défavorable à la corrida, même dans les régions où elle se pratique régulièrement (voir sondage en France et Espagne). Les associations en faveur de l’abolition se multiplient, des collectifs de vétérinaires se créent. La situation atteint un degré tel que cette opinion est désormais la norme jusqu’à la ligne éditoriale des grands médias, et que les personnes favorables à cette discipline en sont même parfois nazifiés (voir chapitre sur la corrida dans le livre de Jean Robin, Petit dictionnaire des débats interdits mais légaux).
Non, ces gens ne sont pas, pour la plupart, des sadiques assoiffés de sang et de cruauté. Simplement des amateurs de tauromachie, nés dans ce monde et appréciant l’esthétique du spectacle, mais dont la passion, malheureusement, rend aveugle la raison.
La survie des taureaux de combat
La survie des taureaux de combat et de leur environnement d’élevage est également évoquée par les défenseurs de la corrida – durant 4 à 5 ans, ils sont élevés dans des conditions idéales (bien qu’une étude affirme que 48% seraient malades). Or il convient de rappeler que l’interdiction de la pratique de la corrida n’entraîne pas forcément l’extinction de la race taurine utilisée et la perte des vastes prairies préservées à cet effet.
En effet il existe d’autres formes de tauromachie, notamment la course camarguaise, la course landaise et la course de recortadores, où il n’est ni question d’effusion de sang, de torture ou de mise à mort. De plus, il s’agit surtout pour les anti-corrida de dénoncer des pratiques jugées barbares à l’encontre des animaux, plus que de vouloir préserver une race taurine créée par l’homme dans le seul but de flatter ses bas instincts.
Chances de survie et loyauté du combat
Aussi, on invoque la « chance » donnée à l’animal de s’en sortir, et, plus incroyable encore, l’égalité des chances entre le matador et son sujet. Il suffit de regarder une corrida pour se rendre compte que le « combat » est fortement inégal. Le taureau fait face seul à plus d’une dizaine d’adversaires, armés, qui le saignent à petit feu, utilisant sa naïveté, et le harcèlent de toutes parts en l’empêchant de se reposer ou de se déplacer librement. De plus, certains sont à cheval et sont, de ce fait, intouchables. Seul le cheval, autre martyr, prend les coups.
Lors de la mise à mort, le matador est en pleine forme, l’animal est épuisé et a été fortement affaibli par d’autres tortionnaires. Mais selon les pro-corrida, il aurait ainsi « l’honneur » de mourir en combattant. Inutile de préciser qu’ici, l’appellation « combat » est fortement osée lorsqu’on affronte son adversaire à 10 contre 1. Force est de le constater : le prétendu combat est inégal et se résume beaucoup plus à une séance de torture, d’affaiblissement et d’agonie qu’à autre chose. Un chiffre seul résume cette pensée : en Europe, entre 1950 et 2003, il est mort 1 matador pour 41 500 taureaux tués dans le même temps.
Même si les difficiles conditions de vie des animaux d’élevage sont un autre combat tout aussi important (voir ce site par exemple), ces dernières sont généralement tuées d’un coup rapide et ciblé. Le décès est immédiat, ou, dans le pire des cas (concernant les pratiques rituelles musulmanes et juives) très bref. Et puis, surtout, aucune foule en liesse ne se rassemble par millier pour fêter cette mort, nécessaire à notre alimentation (l’homme est ainsi fait qu’il a besoin de se nourrir de graisses et de protéines).
Quoi qu’il en soit, l’argument qui consiste à dire qu’il « vaut mieux mourir en combattant que de vivre à genoux » ne tient pas dans la mesure où le combat est plié d’avance (sauf en cas de grâce du président, très rare et sans assurance que l’animal survive aux blessures graves déjà subies) et que les conditions d’élevage intensif des animaux sont quelque chose de tout aussi condamnable et qu’il ne faut pas oublier.
L’honneur d’une mort noble…
Pour finir, voyons dans les détails ce qui est appelé une mort noble par les aficionados de la corrida.
Durant plus d’un quart d’heure, l’animal, qui n’a rien demandé à personne, est plongé, après avoir été mis dans des conditions de stress intense dues au transport et à son enfermement, dans une arène remplie de centaines, voire de milliers de spécimens bruyants d’une espèce qu’il a rarement vu aussi nombreuse. On ferme la porte derrière lui, l’arène est fermée de toute part.
« Dans les premiers moments j’ai cru qu’il fallait seulement se défendre. Mais cette place est sans issue, je commence à comprendre » ♫ (Cabrel, la corrida)
Puis certaines de ces étranges créatures approchent. L’animal n’en a jamais vu à pied. Ils agitent des draps, cela l’énerve, le fait se sentir menacé. Il fonce… en vain. Tous se dérobent devant lui, il s’épuise. Le torero, ce petit bonhomme qui vient souvent vers lui, le provoque.
« Je ne vais pas trembler devant ce pantin, ce minus ! Je vais l’attraper, lui et son chapeau, les faire tourner comme un soleil » ♫
Mais soudain, des hommes à cheval entrent et, lorsqu’il les charge, des pointes douloureuses pénètrent dans son dos, lui font perdre du sang et déchirent ses muscles. Il n’arrive presque plus à lever sa tête, et donc utiliser son seul moyen de défense : ses cornes (si elles n’ont pas été taillées auparavant, lui faisant perdre son équilibre). D’autres hommes entrent, lui enfoncent des harpons acérés dans le dos. Il souffre et s’épuise à charger dans le vide, impuissant.
« J’en ai poursuivi des fantômes, presque touché leurs ballerines. Ils ont frappé fort dans mon cou pour que je m’incline. Ils sortent d’où ces acrobates, avec leurs costumes de papier ? J’ai jamais appris à me battre contre des poupées. » ♫
Après quelques charges désespérées face à ce « minus » provoquant, ce dernier lui rentre 80 cm d’acier de Tolède dans le dos. Brutalement, il faiblit, éprouve des difficultés à respirer. Dernières charges, puis il s’écroule. Un homme s’avance, lui rentre un poignard dans le cou. En 15 minutes sa vie paisible est devenue un enfer interminable. Il n’a rien compris, n’a rien pu faire, a souffert, puis a sombré dans l’agonie.
Une question d’éthique
Lui, puissant taureau, doté comme tout animal d’une sensibilité et d’une fierté, a offert sa chute en spectacle, lors d’un combat déloyal, à des êtres misérables au point de se réunir pour jouir ensemble de leur supériorité.
Et dire que certains pensent que nous, humains, sommes dotés d’une âme. Mieux : contrairement aux autres espèces – pour qui la violence est naturelle, sert leur survie et l’expansion de leur groupe – nous sommes tous équipés d’un cerveau néo-mammalien qui nous accorde le privilège d’avoir de l’éthique. Une éthique nous donnant les capacités de prendre acte de notre supériorité, et d’en faire un devoir et une responsabilité à l’égard des autres espèces. Nous disposons d’un cerveau bien évolué, certes, mais encore faut-il savoir s’en servir.
Pendant ce temps, les applaudissements continuent à descendre des tribunes de ces arènes de la cruauté, comme autant d’approbation à la mise en scène sadique de cette supériorité humaine sur le monde animal.
Dans sa magnifique chanson consacrée à cette pratique d’un autre temps, le grand Cabrel, nous plongeant dans l’esprit d’un de ces taureaux condamnés, conclut à merveille sur cette tragique réalité : « Je les entends rire comme je râle. Je les vois danser comme je succombe. Je pensais pas qu’on puisse autant s’amuser autour d’une tombe. »
… Est-ce que ce monde est sérieux ? ♫
Christopher Lings ( Enquête & Débat )
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