Etat d’urgence sociale, « modèle » congestionné, du « rêve français » au réveil douloureux
Sur bien des points un « mal français » spécifique se confirme au fil des enquêtes récentes. L’actualité marquée par l’emprise croissante de la téléréalité jusqu’aux frontières du politique semble traduire une fuite dans l’anecdotique et le divertissement, dans l’imaginaire. N’insistons pas sur un étonnant retour du passé durant la dernière campagne présidentielle. A force de piétiner ses racines le pays erre dans un entre deux eaux permanent. Il y a le flot sous jacent de la nostalgie alimentant le lac des vieilles lunes idéologiques. Il y a d'abord la peur de l’avenir, précisément contournée par cette tentation récurrente de recréer le « bon vieux temps » quitte à maintenir un « modèle » mourant en survie artificielle. Le monde entier est en pleine mutation. La fameuse « exception française » serait-elle de lui résister en solitaire ?
Notre pays traverserait-il ce que bon nombre de psychanalystes définiraient comme une grande phase de régression infantile ? Face à la mutation de maturité qui doit être la sienne, divers signaux d’alarme parlent dans le sens d’une dépression collective. Bien sûr, le malade refuse encore la cruauté du diagnostic réel. L’heure est à la fuite en avant, dans le passé, dans le rêve.
Il y a quelques temps, le Parisien publiait un sondage (BVA) désignant les français comme les champions du pessimisme. Ainsi, pour 61% de nos concitoyens l'année serait d’abord porteuse de difficultés (28% en moyenne dans le monde), 67% pensant par exemple que toute baisse réelle du chômage est improbable. Les rebonds récents de la crise n’ont fait qu’intensifier cet état d’esprit négatif.
La France se situe ainsi en tête des pays européens pour les frais pharmaceutiques, surtout dans la consommation d’antihypertenseurs et vasodilatateurs, ou d’antibiotiques. Le français se pense volontiers souffrant jusqu’à accorder des vertus quasi magiques et une véritable croyance aux médicaments. La nouvelle religion laïque serait aussi pharmaceutique. Le pays le plus visité du monde renferme paradoxalement les plus gros consommateurs de psychotropes. Plus d'un quart des Français consomme des anxiolytiques et des antidépresseurs, des somnifères. Le « dormez les petits » est devenu le slogan le porteur. Rêver, dormir, la fuite tranquille. Sans ses racines, la France perd la tête. Le rapport à sa réalité caractérise un profond malaise.
Chaque année plus de 150 millions de boites de divers normothymiques sont prescrites. Ces « régulateurs de l’humeur » définis comme tranquillisants et somnifères sont hélas susceptibles de provoquer des dépendances en prescription prolongée. Y compris en temps de grave crise, le peuple exige en totalité la prescription du moindre de ses acquis sociaux autant que médicamenteux. Qu’il vote pour les plus grands vendeurs de promesses chimériques serait acquis. La France est de mauvaise humeur. Elle ne se reconnaît plus. Elle ne veut pas le savoir, pas encore.
Par ailleurs, notre pays reste dans le groupe de tête sur la scène mondiale en terme de traitements psychiatriques. Le nombre d'internements aura ainsi presque doublé en 15 ans. On compte plus de 73 000 internements chaque année en France, chiffre trois à quatre fois supérieur à ceux du Royaume-Uni ou de l’Espagne, comme de l'Italie. La douce folie ou inconscience françaises (par exemple au niveau de la dette publique depuis 30 ans) atteindraient les sommets. La France aspirerait à une présidence pépère autant que paternelle, celle qui était en vigueur du début des années 80 jusqu’au début des années 2000. Nous vivions alors les années "folles" et dépensières. Les déficits augmentaient proportionnellement à la démagogie déployée pour les faire oublier. Les enfants sauraient payer demain l’irresponsabilité présente de leurs parents. La morale avait mauvaise presse. Le pire serait à craindre ? On en parlera plus tard.
Lors d’une manifestation assez récente, la Commission des Citoyens pour les Droits de l'Homme dénonçait avec force la loi récemment adoptée, loi permettant d’appliquer plus facilement des traitements psychiatriques à domicile. Le politique réagissait alors comme il le pouvait face au malaise sans cesse croissant. Les fournisseurs de traitements médicaux restaient en pleine forme notamment au niveau des prix, au mépris de l’éthique. La même Commission des Citoyens dénonçait en effet le marché frauduleux des drogues psychiatriques. Outre les paradis fiscaux pour certains, la tentation du paradis artificiel ?
Symboliquement,les scandales frappant de grands laboratoires rappelleraient que la France est atteinte par diverses « maladies » ou pathologies sociales et sociétales. Les psychotropes et certains discours rasant gratis masquent surtout les symptômes nationaux de différentes natures, n'apportant hélas aucune guérison, dans une forte dépendance accrue pour le bonheur de la marge bénéficiaire des laboratoires, et pour le pays, le creusement de la dette publique.
La logique de l’économie réelle ayant cédé devant l’abstraction boursière, le peuple erre aussi dans les eaux fluctuantes de la relativité. Le pays réel se cherche. Les travers psychosociaux voient les intérêts mercantiles prévaloir sur les nécessités médicales et sociales. La société est malade de son « modèle » devenu sans cesse plus marchand, déclassant l’Homme de la place première qui devrait être la sienne.
Ainsi, plus de 240 millions de boîtes de psychotropes ont été vendues en 2010. Le chiffre d'affaire serait de plus d'un milliard d'euros (Source AFSSAPS) pour les laboratoires oeuvrant sur ce marché très porteur, celui de la misère sociale et personnelle. Tout peut être rentable, la douleur et la mort aussi. Une minorité parvient à survivre.
Les médecins généralistes restent manifestement en première ligne récupérant toutes les petites et grandes pathologies sociales ou psychiques. D’après l'Atlas de la démographie médicale, la densité de médecins spécialistes en psychiatrie varie profondément selon les départements. De 6 à 79 pour 100 000 habitants. Par exemple, avec 1 714 psychiatres, Paris en compte davantage que la Picardie (216), le Nord-Pas-de-Calais (461), la Normandie (395), la Lorraine (266) et Champagne-Ardenne (132) réunis*. La France est un bien mauvais docteur pour elle-même, quitte à prétendre sauver le monde entier.
Ce pays fait beaucoup plus d’enfants que d’autres, mais reste lui-même l’enfant nostalgique de ses heures glorieuses passées. La France poursuit une psychanalyse prolongée comme tous ceux qui ont une « histoire » particulière. Ce pays ne parvient plus à « s’intégrer » lui-même. On l’incite pourtant à accueillir plus encore sa part de « misère du monde ». La France est malade. Jusque vouloir être contagieuse ?
La parité tant évoquée marque un pareil échec. La mère patrie n’est plus ce qu’elle était. Dans notre pays, les épisodes dépressifs majeurs touchent en effet davantage les femmes restant soumises à des traumas plus spécifiques (maltraitance, veuvage, divorce, chômage, invalidité), cela restant plus fréquent dans les quartiers défavorisés. Peu de psychiatres y sont installés. La France ne prend plus soin d’elle-même de façon égale. Le « protectionnisme » a mauvaise presse. On va faire la parité dans l’affiche gouvernementale, pour le reste, on attendra d’autres meilleurs mois de Mai. En attendant, rêvons un peu. Même sans cordes vocales les lendemains chanteront gratis.
Le monde médical porte donc toutes les « névroses » sociales et économiques de la société, sans insister sur le désert du monde rural. La Santé a elle aussi perdu ses racines. En tout cas, le marché des psychotropes ne connaît pas la crise.
La France est malade d’avoir oublié sur divers plans les fameux droits de l’Homme dont elle abreuve le monde. Elle n’est même plus fidèle à l’exigence minimale « les femmes et les enfants d’abord » ou « la veuve et l’orphelin ». Le seuil de pauvreté frappe presque deux millions d’enfants ne disposant pas chaque jour du besoin alimentaire requis. Notre pays est très malade.
La souffrance au travail traduit de façon exemplaire ce malaise plus général de la société. Cette thématique prime depuis l'automne 2009 suite à la vague de suicides chez France Télécom. Le nom d’une entreprise parle parfois pour tout un pays. On ne communique plus, ou mal.
Selon un sondage (BVA) seulement 31% des salariés se disaient " assez heureux" au travail en 2011 (37 % en 2010). C'est le niveau le plus bas enregistré depuis la dernière enquête de 2007. Plus de 40% des salariés affirment que leur motivation ne cesse de baisser. Si la démotivation des ouvriers (42%) et des employés (38%) stagnait entre 2007 et 2010, la démotivation s'accroît très nettement pour les cadres. En 2007, ils étaient 19% à dire leur motivation en baisse. Ils sont à présent presque le double (37%). Le cadre national souffre aussi.
Enfin, la question du pouvoir d'achat porte toutes les angoisses. La France ne permet plus à son peuple d’acheter et consommer. Ainsi, 68% des actifs ne s'estiment pas satisfaits en matière de salaire. La redistribution reste aussi défaillante que l’ascenseur social. Les charges pèsent excessivement sur les salaires. Des surprotections restent garanties à une minorité, et le contraire à la majorité. Tout cela structure en partie le "virus" du "mal français". A domicile les Droits de l’Homme ne sont pas égaux. Il y a des citoyens chouchoutés, d’autres, toujours moins. Les jeunes rêvent d’être fonctionnaires. Un jour prendre sa retraite à 60 ans, tout en vivant jusqu'à 90 ans. Le pays offrira des vacances de 30 ans.
En insistant prioritairement sur la performance individuelle les méthodes de management et de gestion ont aussi déstructuré le sens du collectif. Le lien social se délite. L’élite vit dans son monde. Le peuple demeure dans un ailleurs de plus en plus indéfini, dans la marge non bénéficiaire. La société française devient une des plus inégalitaires.
Le discours répandu et dissocié de toute réalité vient augmenter le sentiment général de dépréciation et d’injustice, de solitude (fléau national). L'augmentation des pathologies de surcharge comme le « burn-out », celle des troubles musculo-squelettiques, le recours accru au dopage, tout atteste d’une réelle dégradation de la qualité de vie professionnelle. Le chômage entraîne une souffrance équivalente dans le sens de la privation et de la frustration. La France a mal à son Pôle Emploi parce qu’elle a mal à ses entreprises, autant qu’elle gère bien mal son mille feuilles administratif. La justice sociale est à la diète. On ne rêve plus souvent.
Outre l’évaluation qualitative, l’idée de « coopération » gagnerait à être parallèlement promue dans le cadre professionnel et général. La coopération s'analyse selon une règle désormais bien connue, reposant sur trois niveaux. Celui de la coopération horizontale entre membres d'une équipe, la coopération verticale entre chefs et subordonnés, enfin, la coopération transverse avec les clients ou les usagers. Cette approche est structurée. Elle reste hélas ignorée. Le quantitatif prime encore dans la société de surconsommation. Les ressources humaines s’épuisent dans l’approche minimale et stérile que le système actuel impose. Le facteur humain reste au-delà même d’une marge variable. Le pays des Droits de l’Homme ? Le rêve impossible.
La qualité et la compétitivité « gagneraient » pourtant à retrouver leur lien logique, qu’il s’agisse de cadre et conditions de travail ou de relation interpersonnelle sur le terrain professionnel. Avec un peu de bonne volonté le travail pourrait même s’adapter à diverses organisations dans la gestion du temps et le management des différents acteurs. La dégradation manifeste des rapports entre activité professionnelle et santé n’est pas insoluble, pas plus que la crise des motivations attestée par toutes les enquêtes. La réhabilitation du travail et de sa valeur ne recouvre qu’une réponse succincte. Le savoir faire perd rapidement tout son sens lorsque "l’envie d’être" au niveau professionnel se voit réprimée.
Surconsommation médicamenteuse, souffrance croissante au Travail, démotivation, chômage de masse à durée indéterminée, tout interroge notre modèle de société. La compétitivité individualiste devient porteuse d’une mort lente de la communauté. Consciente de ses devoirs et valeurs historiques, la France tombe logiquement plus profondément malade que d’autres.
Notre « modèle » de développement ne pourra perdurer que par la promotion de nouvelles relations citoyennes, par l’émergence de formes d’entreprises plus innovantes et humaines (le retour des sociétés coopératives ? le portage en réseau ?), par la primauté réelle et structurée du Vivre-Ensemble,la prise en compte plus globale de « l’environnement » (écologique, social..).
A n’être bientôt plus souveraine en quoi que ce soit chez elle, la France est sans dessus dessous. Le temps de la téléréalité généralisée renforcée par la consommation massive de psychotropes, alimentant à terme le plus grand pessimisme, tout cela doit cesser. Les rêves volontaires virent souvent au cauchemar.
Même si jusqu’ici la France s’en est mieux sortie que bien d’autres durant les phases successives de la crise, elle reste en état d’urgence sociale. Ce pays est aussi tombé malade de lui-même, de son « modèle » congestionné. Tout relâchement dans la gestion économique et budgétaire pourrait bien lui être fatal.
Etat d’urgence sociale, « modèle » congestionné, et si le « rêve français » virait rapidement au cauchemar ? Entre la campagne électorale et la gouvernance indispensable, la « rupture » annoncée…
Guillaume Boucard
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