Extension du domaine de la flûte

La neige, c'est blanc. Au départ. C'est comme une vie : ça démarre cash, cristallin, pure laine, Woolmark.
Et puis le temps te sale rapidement ta sale gueule. Les sableuses passent et repassent, sur ta petite vie qui ne trépasse pas encore, non, mais le compteur tourne quand même. Du coup, ca vire au gris sur les bas-côtés de ta départementale. Ca te met dans les dents 50 nuances de gris, comme dirait mon libraire, qu'est marié à une gazinière de moins de 50 ans.
Il neigeait, je disais.
Blanc. Ca tombait dru sur les cons qui, du coup, le paraissaient moins que sous le cagnard des jours trop crus. La bêtise semblait amortie. Coton à Cotonou. De la ouate genre Caroline Loeb, pile poil au moment où Sébastien Loeb gagnait dans la neige son 7 eme Rallye de Monte-Carlo.
Pourtant, j'ai vu monter personne.
C'est France -Info, avec sa vieille rengaine déguisée en sonate qui me disait tout ça dans mon sonotone. Sonne, automne. Faits d'hiver.
C'est juste qu'il neigeait.
Que j'étais en panne, englué dans la poudreuse, verglas, tracas. « Embarras de circulation », on appelle cela.
Bloqué en forêt, sous les sapins drus comme une érection chez Marc Dorcel. Sapins noirs, avec un chapeau blanc sur la cime. Le faîte. Sortir couvert, ne pas prendre froid. Dites, vous le faites extrait ou quoi ?
Il me restait donc douze heures à philosopher avant le redoux. Avec juste une bouteille d'eau et la radio. Douze heures avant le passage du chasse-neige, du laitier ou de n'importe quoi capable de tirer ma chignole de ce mauvais pas.
Histoires de givrés. Glaciation. Glasnost. Brèves de chez Léonid. Pas de comptoir, juste de la glace.
La radio, avec « les neiges du Kilimandjaro, où tu pourras dormir bientôt ».
Et les nouvelles, ça se ramasse à l'appel. Poudre de poudreuse. Bédouins, fellouzes, rezzous. Opération Serval.
Le serval, c'est un petit ocelot du désert. C'est beau, avec des oreilles pointues plus grandes que le reste du bonhomme et un air toujours inquiet.
Dans mon auto engluée, je guette les ocelots et les lynx, leur cousins des forets Mais ils ne sont pas venus. On n'était pas félin pour l'autre.
Mais le serval, lui, il a entendu les hélicos. Les pâles à brasser l'air chaud. Commando. Sable chaud, mon légionnaire, Bulomarer.
Pas pu ramener l'ami.
« Tu vas mourir bientôt ». Deux mort au tapis, visage pâle, noir de fumée.
« Elles n'ont jamais été si blanches, les neiges du Kilimandjaro ».
Le fond de l'air effraie. Les ombres de ceux qui sont partis portent plus loin que les vivants.
Les nouvelles, c'est chaud, en ce moment. Ca me réchauffe l'habitacle. La radio parle aussi d'un mec qui voulait s'ouvrir les veines et puis le gaz aussi, à Asnières, dans sa cité lacustre à broyer des fadaises.
Il approche le briquet, veut faire une torchère de sa petite vie, petit passant avec plein de soucis. Mais il entend la radio : prise d'otage dans le midi, enfin en Algérie...80 macchabées, complexe gazier.
Est-ce que ça vaut encore le coup ?
De se foutre en l'air, je veux dire. Non, du coup, il a plus envie. A gagné 1000 vies. Les autres, mille vierges. Cul sec.
C'est comment, une vierge ? Me souviens déjà plus.
De toutes façons, personne ne l'aurait cru, ce type avec son briquet : ils ont bien dit à la radio que ca sentait le gaz dans toute la Normandie et la région parisienne. Pas de quoi s'inquiéter. Le torchon brûle dans la torchère, cette vieille mégère.
Ensuite, j'ai voulu lire pour passer le temps, à la lueur du plafonnier. Araignée dans le plafond. « Extension du domaine de la flûte », ça s'appellait, je crois bien. J'ai balancé le livre au bout de 20 lignes et remis la radio.
C'était Jack Daniel. Euh non... Pascal Danel. Avec une vieillerie, juste pour nous faire du mal : « Les neiges du Kilimandjaro ». Hemingway, whisky, petites pépées. « Je veux t'aimer à mon idée », qu'il disait.
Et moi qui n'ai plus d'idée, ca tombe mal.
Ce Danel, tout de même... Il voulait laisser la neige aux romantiques...
Pfftt... Roule, on te dit.
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