Faites gaffe quand même
Réflexions et rêveries d’un touriste suisse qui fait un crochet en France.
La Citroën a des ratés, un concessionnaire, ça devrait se trouver en France, en Alsace.
Voilà, suffisait de demander... Un grand gaillard en bleu de travail m’accueille, il me tend une main hésitante (le cambouis). Je lui explique, il lorgne sur la plaque suisse, "Entrez, il y en a pour cinq minutes". Dans l’atelier, un poster, pas le dernier modèle de la marque, un portrait de Le Pen. Le grand gaillard en bleu de travail soulève le capot et en désignant le poster me dit : "Y’a que lui qui peut m’aider, sans lui je ferme la boîte."
Trois villages plus loin (adorables, les villages ici) un soleil froid et du vent, mais tant pis je me mets à la terrasse, c’est trop beau, la rue pavée, les façades à colombages, un décor. A la table voisine, deux hommes pressés demandent la note et des cafés, il y en a un qui dit : "Je te jure cette fois j’aurai plus d’état d’âme, non mais regarde moi ça !" Il désigne une grosse femme voilée qui passe sur les pavés. Le serveur apostrophe l’homme qui vide son café d’un trait : "Calme toi, Gérard, tu te fais du mal", il me rend la monnaie avec un clin d’oeil : "N’empêche, quelque part il a raison."
Il fait beau en ce mois d’octobre 2006, le vignoble alsacien couvre les collines comme un drap neuf, une camionnette me dépasse, elle appartient à la maison "... en gros " je n’ai pas le temps de lire elle va trop vite. Les ralentisseurs sont soulignés par des galets roses, partout des fleurs autour des panneaux indicateurs. J’ai l’impression d’être dans un pays heureux.
Je tourne le bouton de l’autoradio, une speakerine à la voix fatiguée félicite sans y croire le gagnant d’un jeu qui tente d’ajouter quelque chose mais elle lui dit qu’on n’a pas le temps et lance le disque ; Souchon chante que c’est déjà ça. Sur les piliers d’un pont, des inscriptions qui bavent, il y est question du Front. Le front... serions-nous en guerre ?
Curieux pays, si beau, si crispé. Dans vos débats télévisés les intervenants se coupent sans cesse la parole et ne s’écoutent pas. Autour d’eux, les visages fermés du public ; on leur a donné consigne de se la fermer avant l’émission. Seuls les experts parlent, ils disent le vrai mais ils ne sont pas d’accord entre eux, aucune phrase n’arrive à sa fin, l’animateur lui-même coupe la parole à ses invités.
Arrivé chez moi, j’allume la télé, Le Pen caresse ses chiens, il dit qu’il faut savoir se sacrifier pour la patrie. Le garagiste aux mains pleines de cambouis, Gérard, le serveur, le gagnant du jeu radiophonique, le tagueur de piliers de ponts, France silencieuse assise dans le public autour de ceux qui débattent, tous ces gens finiront bien par parler un jour.
Le Pen caresse ses chiens.
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