François Hollande, le vrai président !

Un président normal ne suffit pas et ne nourrit pas l’attente du citoyen du 21ème siècle à cette époque hypermédiatisée servant les masses émotionnelles. Il nous faut un vrai président ! Pour commencer, une fiction permettra d’expliquer avec plus d’évidence un propos qui pourra éventuellement être complété par une réflexion philosophique
Nous sommes le 4 juin. Une dépêche vient d’annoncer qu’une seconde banque espagnole est en difficulté et demande l’aide de l’Etat. Les chiffres du chômage annoncés il y a une semaine ont montré la gravité de la situation alors que quelques plans sociaux se mettent en place malgré la présence d’Arnaud Montebourg au ministère et surtout dans les médias, aux côtés des travailleurs bientôt éjectés. Le lendemain, la presse évoque un massacre de plus en Syrie, alors que le moral des industriels allemands est en baisse, ce qui fait chuter la bourse de deux points en début de séance mais en fin de journée, la chute s’accentue en raison de mauvais chiffres publiés aux USA. Jean-Marie Sylvestre commente ces mauvaises nouvelles économiques mais je ne l’écoute pas. Je n’y comprends rien et je m’en fous. En bas de l’écran, une dépêche annonce que François Hollande a organisé une réunion avec ses ministres sur la situation de l’emploi. Le soir, j’allume le JT et zappe entre la une et la deux. C’est curieux, pas d’images du président. Mon esprit se repose face à l’écran et tout d’un coup, un déclic dans la pensée. Mais oui, au fait, cela fait plus d’une semaine qu’on a pas vu une seule image de François Hollande. Allez, je vais lire et dormir, cela calmera mes inquiétudes. Les jours se suivent et se ressemblent. Les médias ont montré beaucoup d’images de ces inondations survenues en Allemagne et l’on a pu voir la chancelière se déplacer pour apprécier sur place la situation. Aux Etats-Unis, une affaire de mœurs excite les Américains alors qu’en Chine, des dizaines de mineurs sont bloqués après un écroulement. Les journaux français parlent d’une réunion de François Hollande avec les représentant syndicaux des enseignants et toujours pas d’images du président. Le premier tour des législatives est passé et ce 12 juin, la presse commente la situation très périlleuse de la seconde banque américaine qui aurait truqué ses comptes. Au Québec, la situation s’envenime après le décès d’un étudiant alors qu’en Grèce, un attentat à la voiture piégé devant l’ambassade allemande a fait dix blessés. Et en Italie, Mario Monti s’est déplacé à Brindisi où un attentat à fait trois morts et vingt blessés dans un centre des impôts. Les prévision de croissance pour la France pour 2013 ont été baissée d’un demi point et le Cac 40 est résolument installé sous la barre des 3000 points et toujours pas d’image de François Hollande. Je m’angoisse, que se passe-t-il, que fait le président pendant tout ce temps. C’est pas possible, il regarde le monde tanguer depuis son bureau de l’Elysée ! Pris de panique, je téléphone au standard de France Inter, je veux avoir au bout du fil un journaliste, afin qu’il me dise ce que fait le président. Personne ne répond. Je suis en sueur et m’essuie, le président gouverne-t-il, je deviens fou et me demande si le monde existe encore alors je sors précipitamment de chez moi, descend deux étages, sonne chez mon voisin, ouf, il ouvre la porte. Un peu embarrassé, je lui demande s’il n’aurait pas un peu de sel pour me dépanner. Il m’invite à entrer dans son salon et là, sur l’écran plat, je vois François Hollande filmé avec Angéla Merkel. Tous les deux sont face à un pupitre. Ouf, me voilà rassuré !
Et vous aussi, chers concitoyens, soyez rassurés, ce n’était qu’une fiction car dans la réalité, François Hollande est bel et bien présent dans les médias. On l’a vu le 8 mai avec Nicolas Sarkozy, puis une bonne demi journée pour la cérémonie d’investiture et le soir accueilli par la chancelière. Ensuite réunions multiples aux Etats-Unis. On a même vu François sans sa cravate, décoincé par Barack qui pourtant, est resté distant. Réunion avec l’Otan et visiblement, le petit nouveau a été très chouchouté par les anciens qui ne sont succédés dans les bureaux pour des réunions bilatérales informelles. Tout aussi informel ce sommet à 27 où l’on a entendu le président Hollande prononcer un énième discours face à un pupitre avec un costume impeccable et toujours cette mèche rebelle qui refuse d’adhérer à son cuir chevelu. Finalement, on ne compte plus les apparitions de Hollande depuis son élection et ce n’est pas près de cesser. Le changement, c’est en effet maintenant mais c’est juste un changement de style. Pour la politique on verra. Sinon, on doit remarquer que le président Hollande, bien que normal, est presque aussi médiatisé que le fut son prédécesseur il y a cinq ans après son élection. Tout ça pour signaler que cette hyper médiatisation est une tendance assez récente indiquant un tournant pris par la France. Pour s’en convaincre, on se rappelle les années Chirac avec un président qui décidait et travaillait dans ses locaux et qu’on ne voyait dans les médias qu’à l’occasion de grands événements politiques. Du coup, Chirac fut dépeint comme un roi fainéant, notamment par son successeur Sarkozy, ce qui sans doute, livra une image erronée du travail présidentiel. Avec Sarkozy, un changement s’est opéré et les Français ont pu avoir la preuve que le président était actif et s’occupait de tous. Lacan disait qu’il n’y a pas d’amour mais que des preuves d’amour. On peut dire qu’il n’y a pas de gouvernance sans preuve de gouvernance et cette preuve, elle se fait par l’image. La preuve par l’image permet aux citoyens d’être certains qu’un président gouverne et qu’ils sont dirigés par un vrai président. Sarkozy était hyper, Hollande est normal, mais tous deux sont des vrais présidents. La preuve, on les voit à la télé. Et pas pour du spectacle. Avec Hollande c’est du sérieux. On a même vu le président en déplacement en Afghanistan. Double nécessité, d’abord celle d’apparaître comme le vrai président, au cas où les citoyens en douteraient. Les journalistes n’ont pas manqué de préciser que Hollande est le chef des armées, ce qui parfaitement vrai et bien inscrit dans la constitution. En plus, l’Afghanistan est à la Mecque ce que la religion démocratique est à l’Islam. Un président d’un pays profondément démocratique se doit d’y aller au moins une fois au cours de son mandat. Bush, Obama et Sarkozy l’ont fait et maintenant, c’est Hollande, un président normal dans une époque pas si normale.
Les choses ont bien changé depuis l’époque où les médias hertziens n’étaient pas cet outil indispensable à toute activité nécessitant une mise en image. Je me souviens d’une époque où, étudiant, je n’avais pas la télé dans ma piaule et me satisfaisait d’aller consulter chaque jour les quotidiens qui arrivaient dans la salle de lecture dans la maison des élèves. Trois ans sans télé avec quelques interruptions lorsque je rejoignais le domicile familial. Maintenant, je me demande si je pourrais me passer de télé. L’un des traits médiologiques fondamentaux de nos sociétés, c’est la mise en image progressive depuis plus de deux siècles, pour ne parler que de l’ère où les moyens de reproduction se sont intensifiés. Dans les églises du Moyen Age, les images jouaient déjà un rôle important. Dès 1830, une revue fut dédiée à l’information des individus en utilisant l’image avec un complément de texte. C’était l’époque des illustrateurs qui dessinaient les scènes de la vie urbaine ou rurale, croquaient les séances politiques ou les grandes insurrections comme en 1848. Il n’y avait pas de photographes à cette époque où l’Illustration était l’une des revues les plus appréciées. Au tournant du 20ème siècle, les photographies ont remplacé les dessins et les derniers numéros de l’Illustration parus dans les années 1930 n’ont pratiquement plus de dessins alors qu’un phénomène nouveau est apparu, celui de la réclame, ancêtre de notre publicité contemporaine. La mise en image du président (et des gouvernants) est ancienne et a pris des formes différentes. La dernière transformation remonte à 2007. Elle n’est pas due à l’apparition d’une technique médiatique mais à un usage intensif de la mise en image doublée d’un jeu politique auquel se plie le président, celui de faire le maximum d’apparitions possibles. Seul moyen de passer pour un vrai président aux yeux des concitoyens. Avec la participation des médias qui ont pris le pli et s’inscrivent maintenant dans la routine des apparitions filmées du président.
Amusons-nous en philosophant avec une profondeur légère. Selon la thèse théologique de Kantorowicz, les premiers rois en Occident chrétien avaient deux corps, l’un physique et l’autre divin. D’où la formule, le roi est mort, vive le roi ! A notre époque, le président français, avatar des anciens rois, possède non pas deux nature mais occupe deux lieux, l’un dans les bureaux où il décide, l’autre dans les médias où il apparaît. En fait, on pourrait même imaginer une théologie inversée. Le roi chrétien représentait un individu théophanique, lieu de raccordement entre le monde terrestre et le ciel. Le président est en quelque sorte un lieu épiphanique. Il agit comme tout dirigeant mais il apparaît au yeux des citoyens. Et de cette épiphanie médiatique résulte un ersatz de communion, sauf pour les messes de militants massés devant leur écran qui communiquent leurs émotions plus qu’il ne communient avec la présence spirituelle comme les saints. Les citoyens sont solitaires devant leur écran dans le salon. C’est la communion des solitaires qui se joue. Nous avons donc un monde inversé. Avant, c’était la communion entre la terre et le ciel divin. Maintenant, le raccordement se fait entre le pouvoir temporel de l’Elysée et cet ersatz de lieu qui sert la nouvelle religion, celle des médias, icône et autres célébrités. Le président doit être aussi vu qu’une star de cinéma posant à Cannes. On doit entendre son discours, sans forcément l’écouter. D’ailleurs, qui se souvient des discours présidentiels. La religion cathodique a son Eglise et ses clercs, ce sont les journalistes, avatars des clercs intellectuels de la graphosphère à une époque où l’attitude religieuse consistait le matin à ouvrir son quotidien et le lire pieusement pour avoir des nouvelles, y compris du président. Maintenant, on appuie sur le bouton de la télé et la messe se déroule à 20 heures. La médiologie a remplacé la théologie.
L’homme est bien un animal religieux et le culte de l’image s’est installé sans prévenir, progressivement. A noter également la fonction rassurante et presque thérapeutique de l’image présidentielle qui rassure les Français sur les valeurs portées par François Hollande mais surtout montre qu’il y a un capitaine dans ce monde voué aux incertitudes, menaces et autres crises dont on ne voit pas la fin. Il faudra s’attendre à voir souvent le président à la télé. C’est vu ?
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