Génération sacrifiée
C’est à Roubaix, ce vendredi, que je vais voir un de mes clients. Equipé de ma sacoche à malices, (disque dur, câblages, ordinateur portable, etc) je prends le bus. Dedans, cinq gamins et une gamine, âgée d’une quinzaine d’années, une petite beurette, qui parle haut et fort, très fort même dans son téléphone portable. Derrière moi, les quatre autres, tous maghrébins, dont un qui récite par cœur des chansons qu’il écoute sur son portable, sans oreillette bien sûr, avec un son à vriller les tympans... et un gamin plus discret, au large sourire, qui est assis sur le côté. La fille parle vraiment trop fort "hein (comme on dit dans le nord quand on n’a pas compris, tout le monde le sait depuis Dany Boon !), hein, comment, parle plus fort j’entends pas".. moi, aussi sec : "eh bien mademoiselle, parlez déjà moins fort vous-même, vous aurez peut-être la possibilité de l’entendre"... et vient alors un blanc : je me dis, encore une fois tu t’aventures là... Mais bon, ils n’ont que quinze ans (en fait le plus grand en a 18 !). Et puis au sortir du blanc, un énorme rire de mon sixième larron là, avec "hein, qu’est ce qu’’il ta claqué là"... il aimerait bien dire "le vieux"... mais n’ose pas, alors je finis sa phrase... il est encore plus hilare. Il a 14 ans, il est Comorien. Ça je l’apprends assez vite en engageant la conversation : "mais dis moi, là, ton pote, il a l’air de s’éclater avec son Rohff..."
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Deuxième blanc, encore plus long que le premier : ils me regardent comme un extra-terrestre. "Car, c’est bien du Rohff, hein ??? "En France, même avec des papiers t’es qu’un étranger. Sachant qu’ils volent notre oseille, c’qui fait d’leur vie une merveille..." je fredonne, un truc que j’avais retenu du rappeur, comme ça, parce que ça m’avait marqué à la radio. Au pif, je sors (pas sûr que ce soit ça !) . Et boum, j’avais vu juste. "Hein m’sieur, vous connaissez le chanteur ?" "Oui, et aussi "Génération sacrifiée" "(en fait je gonfle à donf, je n’ai retenu que ces deux ou trois strophes). Ouh là, je deviens Dieu tout à coup, ou un extraterrestre : un vieux qui connaît ça, ça n’existe pas !!! Marrant, tout à coup les voilà qui ne savent plus quoi dire. Sauf notre petit comorien, avec qui j’engage la conversation. "Ah oui, mais moi j’aime pas, lui, si", en montrant son pote qui débite par cœur le texte intégral de "Génération sacrifiée". Le texte fait 2168 mots. "Mignonne allons voir si la rose" de Ronsard en fait 129 seulement. Moi je suis plutôt admiratif devant une telle mémoire. "Ces jeunes qui ne veulent rien apprendre et ne savent rien retenir".. combien de fois l’ai-je entendu... Vous connaissez par cœur le nom de tous les Pokemon, vous, un jour j’ai eu ça comme élève, c’est plutôt... impressionnant ! Très vite, ils me demandent si je suis prof (ça doit être marqué sur ma tronche !) et il y en a un qui essaie un timide "flic ?".. que je précise à sa place par la négative. Je leur dit que "j’écris", et ils s’en contentent. Et c’est moi qui continue : "vos professeurs ne vous ont jamais parlé de Rohff ? "Hein, mais vous rigolez, m’sieu" ??? Ils sont tous éclatés de rire ! "Ah non, y’en a pas un qui connaît, sûr". "Oui, mais vous avez des profs qui ne font pas que du Ronsard en français"... "euh ben.. ah si, il y en a une de "sympa, mais une seule. Les autres y s’en tapent pas mal de ce qu’on écoute, vous savez..."
ll y a dans cette fine équipe de la jugeote, ils sont rigolos mais braillards, mais le plus grand finit par lâcher un "ah, moi, m’sieur, vivement que j’ai 18 ans pour aller voter, et virer ce qu’on a en ce moment, là...." Des oreilles présidentielles sifflent. Pour des gamins qui fredonnent pourtant :
"J’vois qu’ils parlent de plus en plus de délinquance à la télé,
Laisse-moi m’en mêler j’vais aux débats d’tous ces enculés.
Politicards de merde démagogues. Rohff refuse le dialogue.
Ils nous prennent pour des mongols, veulent qu’on consulte des psychologues.
Ils s’fouttent de not’ gueule, nous endorment avec les grands mots français.
J’ouvre ma gueule, hardcore révolté au sourcils froncés".
Je m’en étonne.. et là mon petit comorien, à qui j’ai osé demander si ses parents avaient des papiers ("ah ouais, y’ pas de mal à me le demander vous savez, on voit bien que vous n’êtes pas flic !") alors qu’ils sont là depuis plus de 15 ans maintenant me dit : "ouais m’sieu, Rohff y dit des trucs, mais faudra quand même faire autre chose pour que ça change". Moi : "C’est quoi qui doit changer ?" Et là ils n’hésitent pas une seconde : j’ai 6 voix qui crient en cœur "le racisme". Et l’autre, derrière, qui continue à débiter mot à mot son rap :
"On fait le nécessaire pour vivre et on survit dans la pauvreté.
Mon crew préfère mourir debout que vivre à g’noux.
Et ils nous appellent voyous parc’qu’on
déjoue les plans qu’ils projettent sur nous.
En gros j’sais c’qu’est le mal et le bien
et j’ai vu que nous faire du mal leur faisait du bien.
Ils nous ont tout donné pour nous détruire, anéantir,
Et à partir de leurs projets ils comptent tout reconstruire.
Ils s’tapent des délires sur not’ dos, mènent des expériences,
Prennent pas conscience qu’ils nuisent gravement à notre existence.
Quand j’pense qu’à Vitry à seize ans ça braque des banques,
C’qui montre à quel point c’est l’argent qui manque.
J’crois qu’ils s’rendent pas compte qu’ils mettent de l’essence dans l’feu,
Même les p’tits d’la citée tentent de tricher dans leur jeu.
En bas d’la pente, on essaie tous d’grimper comme on peut,
Afin d’répondre à nos attente puisqu’on n’peut compter sur eux.
Influencé par l’banditisme jeunesse sacrifiée
répondez que deviendront les p’tits d’mon quartier
Puisque l’problème c’est l’argent, et sans argent c’est malheureux,
C’est vrai qu’il pourrit les gens, mais il nous permet d’être plus heureux."
Mais déjà il faut se quitter, je descends du bus... un feu tricolore plus loin. Hasard des choses, il descendent au même endroit... je traverse la rue, et quand je me retourne, j’ai deux bras qui se lèvent et qui secouent leur main. Avec un infinie tendresse, je me dis, je leur renvoie donc le même salut. Ils ont vu un vieux qui parle comme eux pour la première fois de leur existence. Enseigner a toujours été un problème de langage et de contenu : dans le bus, ils m’ont expliqué qu’ils en avaient une de culture, mais on ne la prenait jamais au sérieux. Ah, certes ce n’est pas du Ronsard : il n’y a pas de roses, et le langage d’aujourd’hui est, disons, plutôt "fleuri" :
"Ecoutes moi fais pas la tête de mule ou conneries sur conneries t’accumules
Pendant qu’tu t’la raconte devant tes potes c’est l’système qui t’encule.
C’est ridicule. Combien on commencé comme toi
Et aujourd’hui plus âgés qu’toi, combien regrettent la chance que t’as
Génération sacrifiée j’explique pourquoi c’est comme ça, pourquoi on est comme ça"
Je constate que vingt cinq ans après rien n’a changé. L’enseignement est toujours celui d’une culture qui ignore celle des autres, et qu’à l’ignorer autant le fossé se creuse de jour en jour. Vous allez me dire "ah oui, mais Rohff n’est pas un exemple, il a été arrêté à plusieurs reprises et avait il n’y a pas si longtemps encore une condamnation de 4 ans dont 3 avec sursis qui lui pendait au nez". Et au final même 5 mois ferme à son compteur, prononcée il n’y a pas si longtemps. A quoi je vous répondrai, comme tout poète maudit, le vingt et unième siècle et sa violence en sus. L’éditeur de Baudelaire en avait pris pour 7 mois, Verlaine aura fait deux années (pour homosexualité). Un poète maudit comorien, donc, cette fois, pas exempt de travers, et surtout pas un ange, loin de là. Mais qui écrit, et surtout, qui est écouté. Qui parle de "Génération sacrifiée", comme on a pu le dire des débuts de l’ère industrielle, ou des gamins ("la génération perdue") de quatre ans étaient au fond de la mine, car c’étaient les seuls à pouvoir ramper dans des boyaux de charbon étroits. Une génération sacrifiée que d’aucuns voudraient réduire aujourd’hui à quelques bandes éparses responsables de tous les maux, comme Custer parlait des tribus indiennes. Ou à les comptabiliser comme on compte les animaux que les cow-boys vont ensuite marquer au fer rouge.
Je ne saurais trop conseiller à Madame Alliot-Marie de s’acheter l’intégrale de la discographie de Rohff, elle qui souhaite rabibocher la police et le peuple. Bientôt, dans les commissariats, on entendra peut-être (on peut rêver, non ?) :
J’pense qu’à l’avenir, faudra penser à construire d’autres prisons,
Parc’que l’béton voit grandir sur lui des nouvelles générations.
Ouais j’te parle des marmots qui jouent au foot à la citée, hein !
Pour l’instant ils sont inconscients, mais bientôt ils s’ront conscient qu’sans argent tu n’es rien
Et ils f’ront tout pour en avoir comme
nous ils vont s’démerder
Hein, j’vais pas t’faire un dessin
Et ils auront ces idées aux grands d’quartiers
Et avec fierté ils en parleront comme beaucoup aujourd’hui.
Tu vois, pourtant au départ on était tous des bébés innocents...
Pour comprendre ce qui se passe, et trouver les bons remèdes, il suffirait parfois de condescendre à envisager que d’autres cultures existent et que la poésie française véritablement contemporaine est obligatoirement le rap. Combien sont prêts à l’entendre, enseignants ou non ? Combien sont prêts à ne pas faire chauffer d’abord le fer rouge ou à fourbir en premier leur lasso ? Qui, en France, attise à nouveau le brasero pour marquer les bêtes ?
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