Hommage à un bijoutier du son, créateur du Nagra... et de bien d’autres choses (I)
S'il existe des appareils légendaires, celui dont je vais vous parler aujourd'hui (et demain encore) en est un. Une sorte d'OVNI du son, dont l'apparition en a vite fait un engin indispensable, tant il surpassait tous les concurrents. Il m'est arrivé, dans ma vie à facettes, d'en utiliser plusieurs exemplaires (avec un bon vieux micro LEM, littéralement indestructible), et c'est pourquoi, pour les services qu'il a pu me rendre (et à mes confrères) je souhaite aujourd'hui saluer son créateur, qui lui a laissé un nom mystérieux, ou plus exactement... son appellation polonaise ("nagra" signifie en effet « il enregistrera » dans la langue). Place à son créateur, ce joaillier du son, qu'était Stephan Kudelski. Bienvenue dans un monde qui a précédé le support numérique et dont l'évocation aujourd'hui déjà fait diaiblement penser à une plongée dans l'archéologie industrielle. Mais vous verrez, les grands pionniers (il n'a pas fait que des magnétophones !) ne meurent vraiment jamais, et aujourd'hui encore, la société qu'il a créé continue à fabriquer d'autres choses étonnantes... dans un tout autre genre, comme vous allez le découvrir.
Le tout premier magétophone de l'inventeur, avec sa manivelle, semble aujourd'hui tout droit sorti d'une bande dessinée de Edgar P.Jacobs ou des villas de Ted Benoit (ici son dessin d'un poste émetteur RU93 de la Ste Francaise Radio - Electrique). A cette époque en effet, enregistrer à l'extérieur était tout sauf une sinécure, qui se faisait avec de lourds engins enregistrant.... sur un fil d'acier et non sur une bande magétique. L'invention du chercheur suisse, sur les traces du révolutionnaire "magnetophon" K1 d'AEG, apparu dès 1935 et utilisant déjà un support dorsale plastique défilant à 76 cm/s, la vitesse de défilement qui était celle des machines à fil d'acier était donc un grand pas en avant.
A noter que cette grande vitesse qui permettait une meilleure qualité se réduira progressivement avec la bande magnétique en se déclinant par moitié (de 76 on passera au 38 cm/s puis 19 cm/s, et enfin 9,5. L'arrivée de la cassette se fera elle aussi par cette division par deux de la vitesse de défilement avec 4,75 cm/s (on fera des dictatophones, nécessitant une moins bonne qualité sonore à une vitesse encore inférieure, de 2,38 cm/s*).Amusant de constater cette division régulière des vitesses, permettant d'enregistrer plus longtemps, quoique la qualité exigeait toujours par exemple des défilements de 19/cm seconde minimum. Peu d'appareils parmi ceux que j'ai pu personnellement manipuler étaient capables de 38/cm, à part les Revox et les Teac (voir en bas la liste de ceux que j'ai utilisés). Toujours est-il qu'on en est toujours au sortir de la guerre fil d'acier, et non de la bande, avec des engins comme le Magnecord SD-1, (SD pour "super duper") concurrent de l'Ampex, au sortir de la guerre, pour enregistrer correctement. Aux Etats-Unis, c'est alors le Webster-Chicago Model 80 (ici à droite) qui tient le haut du pavé (ici l'intérieur de la bête).
A l'époque, à l'entrée des années 50, enregistrer à l'extérieur avec ces appareils à fil ou les premiers à bande (tel le Dynavox de Willy Studer, futur Revox) nécessite encore un... camion entier de matériel avec le générateur de courant, les câbles et les ralllonges (aujourd'hui encore ça demeure complexe !). Aussi, la tentative d'intégrer en 1951 en un seul appareil de 5 kilos grand comme une boîte à chaussures (il fait 30 x 18 x 10 cm seulement) muni d'une mécanique de précision -suisse- pour faire avancer la bande (mue par un ressort tendu par une manivelle) et des mini-tubes à amplification sera considérée comme la bienvenue, pour les reportages radio notamment. Pour réduite au maximum la taille, l'appareil a ses têtes d'enregistrement et d'effacement au milieu de la platine principale : c'est une solution originale proposée par l'inventeur, Stefan Kudelski. Imaginer, inventer des solutions nouvelles, c'est à quoi s'est attablé ce jeune polonais d'origine, réfugié en Hongrie puis en Suisse en 1943, pendant la guerre. Brillant élève, il s'est retrouvé à l'école Polytechnique de l’Université de Lausanne (EPUL) à la forte réputation en 1948. C'est là qu'il a imaginé sa petite merveille, qui l'a fait découvrir... à Paris, grâce à la diffusion du pionnier et précurseur Jean Thévenot (il "avait créé la première association d'amateurs d'enregistrements sonores dont il diffusait déjà les prises de son dans ses émissions "on grave à domicile" (enregistrements sur disques souples) et "place aux particuliers" (début des enregistrements sur bandes magnétiques au niveau du grand public"). ."L’histoire raconte que Stefan Kudelski a fait ses premières armes dans le domaine du son en enregistrant les cloches de Notre Dame de Paris. Comme il démontrait la qualité du résultat obtenu dans un concours de prise de son amateur, on lui demanda d’expliquer comment il avait réussi ce prodige, à une époque (c’était en 1951) où le matériel d’enregistrement prenait la place d’une machine à laver et nécessitait des mètres de câble. Le jeune homme expliqua qu’il avait conçu lui-même une petite machine : le Nagra I, qui allait devenir l’ancêtre de la plus célèbre gamme d’enregistreurs portatifs de la planète. Tout simplement génial !" Le jury s'était tout simplement demandé comment Kudelski avait fait pour monter aller enregister les cloches en haut des Tours de Notre-Dame, ignorant alors l'existence de son appareil ! L’École Polytechnique de Lausanne le fera en remerciement docteur Honoris Causa en 1986, l'entreprise qu'il a créée étant installée à Cheseaux-sur-Lausanne..
Le petit réfugié était en fait quasiment un autodidacte comme on l'avait découvert avec surprise dans le journal le Temps en 2007 (dans un article où ce discret s'était beaucoup livré) : "Nous sommes restés bloqués à la frontière espagnole. Nous nous sommes alors réfugiés dans un petit village de la Corrèze dans le Massif Central en France. C’était un coin tellement perdu que les Allemands n’ont pas su y arriver. Des Polonais réfugiés en France, il y en avait beaucoup pendant la guerre. En tant qu’émigré, on se trouve forcément isolé des autres, les amis sont rares. J’ai alors passé ce temps à étudier par moi-même. Parmi ces Polonais, certains avaient des compétences professionnelles d’un haut niveau et ils m’ont pris comme élève. Il y avait un directeur qui m’enseignait les mathématiques, des chimistes qui m’ont appris la chimie et des ingénieurs qui m’ont enseigné un peu l’électronique. J’ai commencé à étudier l’électronique très jeune. Néanmoins en 1943, le réseau auquel mes parents appartenaient en France est tombé. Les Allemands ont mis la main dessus, nous avons reçu alors l’ordre de « dégager » en Suisse. Une fois arrivé en Suisse, j’ai eu accès aux livres du MIT(Massachusetts Institut of Technology), qui en 1944 a publié tout le savoir-faire en électronique, avant qu’il commence à se méfier du « piratage ». En Suisse, on pouvait se procurer toute cette littérature spécialisée et on avait donc des bouquins de tous les niveaux dans le domaine de l’électronique. C’était pour nous la découverte de tout un univers dans cette nouvelle discipline. Un réfugié comme moi sans le sou n’avait aucune chance de partir faire des études au Massachusetts. En Suisse, il n’y avait pas encore d’école spécialisée en électronique". Désireux au départ de se lancer dans la robotique, il ne trouvera aucune banque suisse pour le suivre, et c'est pourquoi il se rabattra sur les magnétophones. A gauche, en photo,la conception d'une des toutes premières mémoires de ferrite par Jay Wright Forrester travaillant dès 1944 au développement d’ASCA, un "ordinateur" analogique devant être intégré à un simulateur de vol polyvalent pour entraîner les équipages des bombardiers".

A vrai dire également, le premier engin concocté par le jeune ingénieur ne se vendra pas tout de suite comme des petits pains : il n'y aura en tout et pour tout que deux exemplaires de "Nagra I" de vendus : un pour Radio Lausanne et un pour Radio Genève ! Radio Luxembourg suivra ensuite avec 6 magnétophones commandés en 1952. Il faut attendre 1953 pour que le modèle II apparaisse, sans pour autant sacrifier au modèle précédent, dont il améliore surtout les qualités sonores, et qui devient le premier lancé en production véritable. Instinctif parce que bien conçu, très ergonomique et surtout très résistant, l'appareil se fait connaître par un bouche à oreille qui va vite : c'est simple, il séduit tout le monde des journalistes ou des preneurs de son les plus exigeants. Intelligent, pour faire sa publicité, l'adroit Kudelsky propose ses engins à de grandes expéditions scientifiques fort médiatiséesson Nagra grimpe ainsi l'Everest, à plus de 8000 m d'altitude (ou tente de l'atteindre plutôt) avec l'alpiniste suisse Raymond Lambert (et le sherpa Tensing Norgay), et descend à 11 000 m de profondeur avec Auguste Piccard : le voilà d'emblée présent aux deux bouts de la planète ! Insatiable chercheur, Kudelski n'en reste surtout pas là : son prochain appareil lui permettra de créer sa société et de recruter une équipe motivée de jeunes chercheurs employés à plein temps. Le modèle II révolutionne déjà une seconde fois le genre avec l'introduction (à la fin de l'année 1954) d'un circuit imprimé (auparavant tout était soudé à la volée à l'intérieur, comme tous les produits de l'époque) et de prises de micro standards (format Canon), l'appareil disposant en façade désomais d'un vu-mètre pour éviter les saturations. Mais cela demeure un appareil de transition, le succès commercial arrivant avec le suivant, le modèle III.
La concurrence ne peut pas grand chose contre lui, des engins comme le petit "Fi-Cord", de "l'Erskine Laboratories LTD" installé à Scarborough en Angleterre produiront un exemplaire ressemblant au Nagra modèle I, en 1958, de dimensions encore plus réduites (230 x 120 x 65 mm) ne pesant que 1,7 kg. L'engin était alimenté par une batterie de 8 Volts et sa caisse était en bois, recouvert de vinyl. Cinq ans après Kudelsky, on en est toujours à tenter de l'imiter.
L'un des autres rares concurrents est Perfectone (ici à droite), dont peu de gens connaissent le véritable patron de l'entreprise : c'est le clown suisse Grock (et son célèbre "pourquoaaa"), l'entreprise ayant été créée par ses neveux Henri et Jean-Jacques Bessire ! Le modèle Perfectone EP6AII, pesait 8,5 kg avec les piles et il a été l'un des premiers à se synchroniser avec le film : Kudelski n'était pas le seul à chercher la même chose. Les anglais, à la BBC, utilisant autre chose : "Le Midget EMI a été le premier appareil de ce type (portable) utilisé par la BBC. Sa taille était de 14 x7x8 pouces ; comportant des tubes (les versions ultérieures ont été transistorisé avec des économies conséquentes sur le poids et l'utilisation de la batterie) il enregistrait en 19 cm/s sur des bobines de cinq pouces ( soit 15 minutes) : il n'avait pas de tête d'effacement de sorte qu'il était indispensable d'utiliser du ruban propre (plus d'un producteur n'a pas à prêter attention à ce point et a ramené un enregistrement inutilisable à la suite !).
Deux ensembles de piles ont été tenus, neuf cellules sèches durant environ 6 heures pour 'basse tension' (chauffe-tubes !) et des moteurs, et deux piles sèches pour l'approvisionnement de la « haute tension », d'une durée d'environ 15 heures. La qualité était très bonne, et les bandes - qui ont été enregistrés pleine piste, comme pour les machines de studio - pourrait être rembobinée sur grosses bobines pour l'édition immédiate ou l'utilisation dans un studio". On le voit, le handicap de tous des engins demeure les tubes à l'intérieur, une contrainte qui disparaît avec l'apparition du transistor, une des grandes inventions de l'après-guerre (il a été inventé le 23 décembre 1947 par John Bardeen, William Shockley et Walter Brattain, dans l'entreprise Bell).
En réalité, c'est le modèle III qui va tout révolutionner : sa sortie en 1957 est la date à retenir, car avec lui débute vraiment l'ère de la prise de son sans contraintes. Avec un défilement contrôlé électriquement par un servo moteur (fini la manivelle et le ressort !) plus de phénomène de pleurage ni de scintillement, et l'abandon des tubes pour des transistors au germanium change tout. L'engin, enfermé dans une solide caisse d'aluminium, se joue davantage des températures extérieures grâce à ses transistors (dont le célèbre Mullard OC44) et présente une robustesse sans égale. L'intérieur est sagement rangé, les cartes de circuits imprimés bien positionnées, et facilement échangeables (pas sur tous les modèles), de qualité HIFI (le soin apporté au choix des composants EST la marque de fabrique de l'entreprise) les mécanismes mécaniques (moteurs et courroies d'entraînement) demeurant surdimensionnés. L'engin s'ouvre facilement par charnière latérale (côté gauche) en cas de pépin : Kudelsky, resté ingénieur dans l'âme, a aussi pensé à l'entretien ou aux répartions.
Le revers de la médaille du "tout électrique" étant le poids (le modèle III fait 5,89 kg).... sans les piles, de grand format qui sont au nombre de douze à bord (il fonctionne sous une tension de 18 volts et dévore les piles à une vitesse phénoménale, les batteries R20 qui l'alimentent pesant chacune 148 g soit 1,7 kg de plus au total) !)... ce qui explique les épaules sciées des reporters de l'époque (merci, j'ai connu ça plus tard) ! L'engin est tellement résistant que des journalistes de petite taille s'en serviront comme escabeau pour regarder au dessus de la foule (enfin surtout l'une de mes copines de l'époque pour voir la tête du chanteur sur scène). "Les Nagra à bandes ont démoli les épaules des reporters pendant des années, mais ça servait à tout : tabouret, table d’appoint, oreiller… Son plus gros inconvénient, c’était son poids [environ 10 kilos, ndlr]". L'engin est en effet très résistant : "la bête est ultrasolide : la légende, racontée par Quentin Dickinson (avec qui j'a travaillé à Lille, à Fréquence Nord), veut qu’un Nagra ait sauvé la vie d’un preneur de son de la BBC. Lors d’émeutes en Irlande du Nord, le Nagra a pris une balle, retrouvée plus tard dans la machine. Sur la bande, on entend le brouhaha de la manif, puis un bruit sec, une légère perte de synchronisation… Et l’enregistrement repart" notent Isabelle Hanne et Sophian Fanen, dans Libération. Son sac de cuir devient aussi mythique que l'appareil, les journalistes ayant désormais l'air de plombiers avec leur équipement de reportage !
Mais c'est dans un autre univers que le magnétophone de Kudelsky va faire une percée phénoménale : quatre après la sortie du modèle III, l'ingénieur réalise un coup de maître avec son Nagra III NP (ici ouvert), un appareil mono, toujours, mais qui permet la synchronisation avec le film sous la forme de la synchro appellée Neopilot (d'où le NP), dont la genèse a été plutôt complexe. Stefan Kudelsi avait d'abord pensé à relier les deux, caméra et magnétophone en rendant ce dernier maître. Un signal généré par le magnétophone asservissait alors un convertisseur rotatif alimentant le moteur synchrone de la caméra. Finalement, après plusieurs tentatives infructueuses, il finit par choisir le système inverse : c'est désormais la caméra qui génèrera un signal qui est enregistré sur la même bande que le son sur le Nagra III NP. La synchro utilise une troisième tête (avec la fine bande noire sur la photo) lisant sur deux fines pistes un signal de 50 ou 60 hz (inaudible) généré par la caméra. Pour le chercheur, c'est bien le cinéma qui l'a sauvé, car sans aucune aide de banque, il avait dû s'autofinancer : "je vendais mes appareils très cher, cela me permettait de me développer. J’ai commencé avec la radio mais c’était un petit marché. C’est plutôt la télévision qui est devenue le principal client, puisqu’on faisait l’image sur de la pellicule 16 mm et le son sur mes appareils. C’était la belle époque, si bien qu’on est resté sur le magnétophone plus longtemps que prévu." Selon Kudelski en personne, ce sont les américains qui l'ont sauvé : "je connaissais mal le marché du cinéma. Ce sont les Américains qui sont venus me voir, Monsieur Ryder notamment, qui a eu l’idée de faire du son sur une bande-disque, du son synchrone, avec le colonel Ranger, de Rangertone, et c’est lui qui a poussé le marché du cinéma."
Le magnétophone devient ainsi l'esclave de la caméra, ce que préfèrent les cinéastes, bien sûr. L'un des tous premiers films à bénéficier de ce système fut celui de Marcel Camus : Orfeu Negro (1959). En même temps que le Nagra arrivait, les premières caméras portables 16 millimètres apparurent et le couple enregistreur Nagra- caméra 16 mm (des Eclair NPR surtout !) est vite devenu un outil indispensable chez les jeunes réalisateurs filmant en mouvement, ceux de la Nouvelle Vague comme François Truffaut et Jean-Luc Godard, ou les documentaristes américains tels que Donn Alan Pennebaker. Ce dernier filmera la tournée de Bob Dylan en 1965 pour en faire un film sorti et primé en 1967," Dont look Back", l'un des meilleurs reportages dans le genre. "On voit apparaître une nouvelle façon de produire, de tourner, de fabriquer des films qui s'oppose aux traditions et aux corporations. L'invention du Nagra, magnétophone portable, celle de la caméra 16mm, légère et silencieuse, le goût des tournages en extérieur imposent une nouvelle esthétique plus proche du réel.
Le cinéma direct, dont Jean Rouch est l'un des chefs de file français, invente une nouvelle façon de faire du documentaire. L'arrivée d'une nouvelle génération d'acteurs (Jean-Paul Belmondo, Brigitte Bardot, Anna Karina, Jean-Claude Brialy, Bernadette Lafont, Jean-Pierre Léaud, Jeanne Moreau, ...) et de techniciens, le soutien d'une poignée de producteurs-mécènes fait le reste" note Lionel Divry. Avec ce système, Truffaut pourra même se permettre des travelings avec une 2cv...
tout devient simple avec le Nagra. Si on n'oublie pas la durée de la bande, problème auquel ont été confrontés les plus grands preneurs de son : "je me souviens que nous faisions une prise sur "Apocalypse Now", une très longue prise au milieu d'une très longue prise, la bande a couru et j'ai entendu le petit "fwap, fwap, fwap" de la fin de la bande à l'intérieur du Nagra environ cinq secondes avant que M. Sheen ait terminé sa performance"... rappelle avec humour (un peu dépité) Randy Thom, directeur du son chez Skywalker Sound installlé à Marin County, en Californie.
En France, au même moment de la sortie du modèle III, l'oublié s'appelle Yves Sgubbi, un artisan génial, qui créera l'Acemaphone SPM 58 au même moment : un magnétophone à moteur à ressort Thorens, actionné par manivelle, mais alimenté aussi par piles et comportant encore 8 lampes, à défilement à 19 cm/s mais de façon bizarre (de droite à gauche !). L'appareil sera utilisé par les Actualités Françaises et certains ethnologues. "À partir de 1950, l'Acémaphone Sgubbi fut vendu dans le commerce et son petit fils, Yves Sgubbi, a retrouvé une facture des "Actualités françaises" qui concernait l'achat d'un appareil. Le modèle SPM-58 n° 216 (que l'on voit sur la photo 1) avait été acquis par l'Unesco pour la radio du Laos dont c'était évidemment le seul appareil autonome dans ce pays, où il a servi pendant une dizaine d'années (il avait été "tropicalisé" en prévision du climat).
Les lampes étaient alimentées par des piles sous 1,5 volt avec une haute tension de 90 volts". Les anglais produisent eux le Leevers Rich, transistorisé, lui, plus encombrant, pourtant, mais il est déjà... stéréophonique. En France, il est vrai aussi, l'arrivée du Nagra fut l'objet de réactions bien françaises note Claude Gendre : "mais le développement des magnétophones autonomes de qualité, supprimant la nécessité d'utiliser de longs câbles pour relier les micros aux appareils d'enregistrement lourds et encombrants qui se trouvaient dans les voitures et les camions "son", amena les techniciens français à se mettre en grève car cela risquait de faire disparaître de nombreux emplois.
Le "reporter", assisté seulement d'un preneur de son - et même seul dans certains cas - pouvait dorénavant effectuer une interview avec un matériel léger et facilement transportable. On obtenait ainsi un document prêt à être monté et diffusé sur les antennes aux moindres frais !" L'autre oublié notable du lot étant le Stellavox S5m, petit et surprenant appareil inventé par Georges Quellet, remarquable de finition.
Les prouesses de son magnétophone incontourable feront décerner à Kudelski pas moins de quatre Oscars à Hollywood en 1965, 1977, 1978 et en 1990, plus deux récompenses musicalement avec deux Emmy Awards en 1984 et 1986. On le voit ici en 1978 avec les actrices Maggie Smith et Maureen Stapleton. "En 1983 il sera nommé au Hall of Fame du film et de la télévision, se retrouvant aux côtés de Louis Lumière, Thomas Edison, Georges Eastman, Walt Disney, Samuel Warner, Ray Dolby ou Léon Gaumont". Kudelski est loin de tout ça déjà : il a conscience d'avoir déjà écrasé le marché, qu'il ne cesse de développer personnellement en devenant un amabassadeur itinérant de ses propres productions. Et comme ses magnétophones sont disséminés dans le monde entier, il a choisi pour se faire... l'avion, qui lui était venu naturellement à l'esprit.
"Stefan Kudelski était un marin et aviateur très vif, et pendant les années 1960, cette passion l'a conduit à la fondation d'une compagnie d'aviation "Air Nagra". D'abord avec un Cessna 172 et un Cessna 310 et plus tard un 320, des avions à bimoteurs acquis par sa jeune compagnie aérienne princiapalement destinée ux hommes d'affaires, à la fois de la société Nagra et pour d'autres entreprises locales à travers le monde. Lorsque Air Nagra a été dissous au cours des années 70 ce Cessna 320 (HB-LCE) a été mis au nom de la société Kudelski SA et a servi jusqu'en 1976, année où il a été remplacé par un Aero-Commander jusqu'en 1990". C'était un pilote aux instruments confirmé : son tout premier Cessna, le 310, il l'avait ramené lui-même des USA, en traversant l'Atlantique avec un ami copilote, via Newfoundland, les Açores et le Portugal."Il avait monté des réservoirs supplémentaires pour pouvoir effectuer la traversée."
L'homme cultive en fait son atypisme explique son propre fils : "Son côté explorateur, il l’entretient aussi avec Auguste Piccard, qui emporte un de ses magnétophones dans son bathyscaphe, plus de 3000 mètres sous les mers au large de l’île de Ponza (photo ici à droite dans le musée dédié au Trieste), en Italie. L’appareil est même allé sur la Lune dans la capsule d’Apollo 11. « Mon père s’entendait bien avec la famille Piccard. S’il gardait une distance avec un certain establishment conservateur, il cultivait une grande proximité avec des personnalités d’exception. Il a toujours été un peu atypique. C’était un anticonformiste. » A la maison ou au bureau passent ainsi les musicologues Alain Daniélou, Marcel Cellier ou le Roumain, roi de la flûte de Pan, Gheorghe Zamfir, le com-positeur Constantin Regamey. S’y arrêtent également Jerry Lewis, Yul Brynner ou Harry Saltzman, le producteur des premiers James Bond. « Je me souviens encore que ce dernier avait prêté à mes parents l’Aston Martin de James Bond et qu’ils étaient nerveux à l’idée de presser un mauvais bouton. »
Les liens tissés avec l'aviation expliquent peut-être aussi le look particulier des façades ces magnétophones du chercheur suisse. "Stefan Kudelski pilote depuis 42 ans pour son plaisir. Mais c'est dans les années 60 qu'il a découvert l'importance de gagner du temps en affaires. Il avait aux Etats-Unis un agent qui s'occupait du réseau de vente et abusait de la situation. « Quand je lui ai fait des reproches, il a ricané en m'affirmant qu'il me faudrait des années pour remplacer tous les contacts qu'il avait établis. Je l'ai viré. Je suis allé à Chicago, j'ai loué un avion et engagé un pilote. En six semaines, c'était fait. » Ravi de l'expérience, l'entrepreneur eut l'idée de créer en Suisse sa propre compagnie d'avions-taxis. « Dans les années 60-70, les marchés étaient ouverts, mais il fallait aller vite. Je voulais inciter les industriels vaudois à partir à leur conquête. Mais ils n'ont pas compris. Je n'avais que des clients américains. Alors, j'ai revendu. » Jusqu'à une époque récente, il continait à voler ; "son dernier bébé, son jouet Wisa-Gloria (nota : une marque de jouets suisses) comme il dit, un King Air C90B qu'il a racheté il y a deux jours et qui lui fait déjà le coup de la panne (...) Cela m'a appris l'importance de la fiabilité, une qualité essentielle pour les acheteurs de mes enregistreurs. » Avec comme résultat des ventes ininterrompues, jusqu'à la retraite en l'an 2000, pendant laquelle il revint à l"aviation (l'interview du Temps date de 2001 : « Je ne veux pas passer mes journées à boire du pastis au soleil. J'essaie de réussir ma retraite. Je vais sur ma lancée depuis la mort de ma femme », constate-t-il dans un souffle. Il y a un an, en effet, son épouse, médecin, est décédée d'un cancer. C'est pour elle que, ces dernières années, il se mettait le plus souvent aux commandes de son avion d'alors, un Aero Commander. Il vivait à Monaco, elle travaillait à Lausanne. « Tous les week-ends, je venais la chercher pour partir dans le Midi. Un jour, elle m'a ausculté et m'a dit, d'un air un peu inquiet : ouh ! la la, il faut que j'apprenne à piloter ! Et c'est ainsi qu'elle est devenue mon copilote. » Ensemble, ils avaient fait le projet d'aller en Inde, à la Terre de Feu. Il ira seul, en souvenir d'elle. « Bricoler des avions, cela m'a bien servi dans ma vie de constructeur-mécanicien" concluait-il alors.
Une façon d'agir et de fabriquer qui était devenue son leit-motiv : « Notre objectif est de battre la concurrence par la qualité », déclarait-il en 1967 alors qu’il partait à l’assaut du marché américain encore méfiant, sillonnant les États-Unis dans son avion privé ". Une méthode plutôt payante : en 1967 on célébrera déjà la vente du 10 000eme Nagra III, dix ans après la mise en service du premier.... et entretemps, à cette époque, Kudelski s'est déjà diversifié de manière assez inattendue, à vrai dire. Il fabriquait alors depuis dix ans déjà des objets réputés infaillibles et extrêmement résistants. Et cela avait fini par se savoir un peu partout. Il n'y a qu'une seule autre sorte d'acheteur que l'amateur féru ou le professionnel exigeant pour être attiré par ce genre d'objet. Vous avez déjà deviné qui, peut-être. Mais cela nous le verrons demain, si vous le voulez bien... car Kudelski n'a pas fabriqué que des magnétophones, loin s'en faut...
(*) Voici la liste de ce que j'ai eu en mains ou acheté : un Philips EL 3586 (c'était ça ou un Geloso G 570, sur lequel j'ai enregistré les premiers Peter Green !) un Akai GX210D (increvable), un Teac A-3300 SX (bien meilleur en qualité) un Revox B77 (jamais en faute, utilisé en liaison avec des projecteurs circulaires Kodak Carousel), un Uher 4400 Report Stéréo IC, un cassette Grundig C409, (incassable, utilisé en cours !) un Superscope-Marantz CD-320 (étonnnant appareil, sorte de Marantz PMD-420 NR à prix réduit, dont la carte mère cassée en deux me sera réparée par le roi lillois (Pascal) du fer à souder, qui me la "strappera" entièrement - c'est avec lui et un excellent micro Sony stéréo ECM-99 que j'effectuerai des prises de son de concerts... pirates) et un Sony TC-D5 Pro II, le meilleur de tous en reportage, un Otari DP-4050 C2 (duplicateur de cassettes spécial "pirate" de radio et de groupes de rock, dont Stocks !), un cassette Optonica 3838 (une vraie "merde", il ne dépassait pas le 13 000 hz !) et un excellent Nakamichi 482 (un vrai régal celui-là ; que j'ai fini par coupler avec un ampli et préampli Nakamichi). A Radio-France, on montait les reportages soit directement sur le Nagra, soit sur un Studer de studio Digitec 500, un vrai monstre (les vinyls passant sur des platines TD222-2 qui faisaient presque des copeaux avec mes malheureux disques !).
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