L’affaire Benalla, ou la descente aux enfers d’Emmanuel Macron
L’affaire Benalla est peut-être la première véritable crise du quinquennat Macron. Comment celui à qui tout réussissait jusqu’ici, qui avait su contenir la rue et le parlement, a-t-il pu se rendre coupable d’une gestion de crise aussi déplorable ? Retour critique sur une semaine calamiteuse.
Lorsque j’appris le passage à tabac d’un militant insoumis par un proche d’Emmanuel Macron déguisé en CRS, je dois admettre que je ne tombai pas à la renverse : c’est à peine si je ne ressentis pas une pointe de jalousie vis-à-vis de cette brillante idée pour légitimer quelque violence affriandante. Mais si cette idée me traversa la tête l’espace d’un instant, je repris rapidement mes esprits. La taule, très peu pour moi. J’ignorais alors que cette petite affaire personnelle n’était que l’étincelle qui allait enflammer une poudrière médiatico-politique et les prémisses d’un scandale bien plus profond, imprégné de ce que la Vème République fait de plus galeux en termes de bananeraies.
C’est ainsi que le lendemain, nous apprenions que l’Elysée avait eu connaissance de l’usurpation de fonction par le nommé Alexandre Benalla dès le mois de mai et avait alors été d’une indulgence sidérante. Bruno Roger-Petit nous annonça alors, fièrement et triomphalement entre deux gargarismes, que le barbouze en herbe avait été très lourdement châtié, de « la plus grave sanction contre un chargé de mission travaillant à l’Elysée ». Diable, la peine capitale avait-elle été rétablie pour l’occasion ? Loin s’en faut, le justicier masqué n’avait écopé que de 15 jours de mise à pied. Sur ce point précis, la réaction élyséenne ne tarda pas après la révélation de l’affaire au grand public puisqu’on nous annonça dans la foulée le licenciement de Benalla ainsi que l’ouverture d’une information judiciaire. Comme quoi, on se tient toujours mieux une fois la poursuite braquée sur nous que bien tranquilles en coulisses.
A partir de là, les révélations allèrent bon train. On apprit ainsi successivement que l’homme de l’ombre avait été mystérieusement promu lieutenant-colonel réserviste, qu’il détenait un pass pour accéder aux locaux de l’Assemblée Nationale, qu’il avait l’heureuse jouissance d’un appartement splendide au palais de l’Alma, quai Branly, qu’il était en possession des clefs de la résidence Calaisienne du couple Macron, que l’autorisation de port d’arme lui avait été accordé contre l’avis du ministère de l’intérieur… La liste est longue et regorge de tant de privilèges, de tant de faits du prince, que l’on ne peut que s’interroger sur les fondements de ces passe-droits.
Collomb et Delpuech : le jeu de la patate chaude révisité
Son éminence grise Gérard Collomb n’eut alors pas d’autre choix que de se présenter devant la représentation nationale pour être auditionné dans le cadre de l’enquête parlementaire sur ce qui était devenu « l’Affaire Benalla ». L’on ne fut pas déçu. Le premier flic de France n’était au courant d’absolument rien, c’est à peine s’il avait vaguement entraperçu Alexandre Benalla alors que celui-ci semble avoir été présent sur la quasi-totalité des déplacements présidentiels. La seule chose que le Ministre de l’Intérieur daigna indiquer fut sa ligne de défense : il avait été informé de la frasque de sieur Benalla le 2 mai et avait alors transmis l’information aux autorités compétentes, soit la préfecture de police et le cabinet de l’Elysée. Bien. Si j’entends la justification de M. Collomb, je ne peux pas m’en satisfaire pour un aspect connexe. En effet, lors de la première publication des images de l’agression du manifestant par le collaborateur du président, l’ensemble du public avait cru à une bavure policière, et pour cause, discréditant ainsi notre police dont l’image est déjà allégrement écornée par bon nombres d’activistes. Or Gérard Collomb savait qu’il ne s’agissait pas là d’un policier, mais il a néanmoins laissé les mauvaises langues distiller leurs anathèmes anti-flic.
Même combat du côté de chez Michel Delpuech, préfet de police de Paris, qui considère avoir rempli sa mission en transmettant les informations à l’Elysée. Elysée où, rappelons-le à toutes fins utiles, l’on considère que 15 jours de renvoi du lycée constituent un châtiment d’une extrême sévérité.
Dès lors, tous les projecteurs se retrouvent braqués sur la présidence de la République. C’est bien Emmanuel Macron qui a sciemment maintenu Benalla en place et qui lui a accordé la ribambelle d’avantages déjà évoquée
Emmanuel Macron : un silence gêné et gênant
Le grand prêcheur de la moralisation se prend le revers de sa propre médaille : cela avait été sa première loi, il avait souhaité placer son quinquennat sous le signe de l’exemplarité, mais à avoir voulu laver plus blanc que blanc, ses propres petites taches apparaissent d’autant plus vives. Celui qui pouvait se vanter d’avoir élevé la communication au rang d’art se retrouve fort dépourvu une fois le scandale venu. Se murant dans le silence, il n’apparaît pas et ne commente pas l’affaire ; il va jusqu’à annuler son déplacement sur le tour de France. Ce mutisme fait montre d’une grande lâcheté quant à son implication et n’arrange certainement pas les choses.
Ce qui est désormais clair, c’est que le Président élu au suffrage universel direct par l’ensemble des citoyens a outrepassé son mandat et a protégé son compagnon de route. Ce sont précisément les raisons de ces coups de pouces proactifs du chef de l’Etat qui intriguent et font fleurir les hypothèses : entretient-il une relation plus qu’amicale avec l’intéressé ? Ce dernier détient-il des informations sensibles sur le gouvernement qu’il ne faudrait pas voir dévoilées ? Ou bien a-t-il été utilisé comme homme de main pour des missions peu avouables ? Personne ne le sait, ces suppositions sont peut-être absurdes, mais le silence de Macron ne fait que permettre leur développement.
Pourtant, Macron a pris la parole ce mardi devant ses troupes dans la Maison de l’Amérique Latine (VIIème adt. de Paris) afin de s’expliquer. Si ces grands benêts dressés à lever le bras en cadence à la pavlovienne diront sans doute leur soulagement à qui veut l'entendre après cette intervention, le moindre esprit critique ne peut pas en faire autant. Le président, tel un cavalier blanc assume tout, seul : « S’ils cherchent un responsable, c’est moi et moi seul ! », se fendant d’une gaminerie qu’aucun môme ne se permettrait passé le cours préparatoire « Qu’ils viennent me chercher ». Surfant sur les modes qu’il instaure lui-même, il n’hésite pas à crier à la Fake News (ou « fausse nouvelle », pour les puristes) à propos des avantages accordés à son protégé, jouant simplement sur les chiffres les plus exubérants avancés par certains parlementaires zélés. Plus intéressant dans le domaine de la névrose, il précise que « Alexandre Benalla n’est pas [son] amant » alors que cette rumeur n’a pas pris et n’a pas été relayée. Enfin, dans un mélodrame digne de Vlassov : « Ce qu'il s'est passé le 1er mai a été pour moi une trahison », trahison qui est punie en Macronie de 15 jours de RTT, quoiqu’on en puisse désormais douter compte tenu de l’intervention d’Alain Gibelin, cadre de la préfecture de police, déclarant avoir aperçu l’intéressé durant des réunions entre le 2 et le 19 mai, période supposée de suspension, mettant à mal la version de l’Elysée. Toutefois, ayant aussi inexplicablement que subitement retrouvé la mémoire dans la nuit, il est revenu sur ses déclaration, collant ainsi à l’Histoire officielle. La France aura désormais beau jeu de donner des leçons de démocratie au monde entier.
Une semaine pathétique en somme tant sur le fond que sur la forme. Emmanuel Macron s’est montré incapable de gérer une crise qui aurait pu être mineure s’il ne s’était pas tant senti embarrassé par ses propres responsabilités et était allé au-devant de la polémique en prenant les mesures nécessaires. A la communication millimétrée a fait suite l'absence de communication, qui n’a rien à envier à quelque Grande Muette.
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