L’Aristo et le voyou
L'Aristo et le Voyou
Loin de moi, en ces temps de recueillement collectif et sacré, l'idée de cracher tel un Boris Vian iconoclaste sur les tombes de ces deux vaches sacrées que sont dans des registres éminemment différents notre Johnny national et un autre Jean bien français, j'entends Monsieur d'Ormesson.
L'instant est en effet au recueillement et au respect, là où pourtant je n'entends que du bruit, assourdissant...
Le hasard les a fait périr à peu de temps d'intervalle. Ce qui fut malheureux pour leur légende fit néanmoins la fortune de Macron qui une fois de plus a su récupérer ce double événement pour servir à illustrer sa devise, devenue le mot d'ordre de son camp : « et en même temps ».
Quoi de commun en effet entre le rocker incarnant l'esprit rebelle venu d'Outre Atlantique et l'aristocrate racé, représentant par excellence de l'esprit français dans sa légèreté et sa malice toute voltairienne ?
Rien en apparence, mais beaucoup à vrai dire. Les deux hommes apparaissant avec le recul comme les deux faces d'une même médaille, chacune à leur manière très emblématique, peut-être pas du génie français ce qui serait beaucoup dire dire, mais plutôt de notre époque...
On prend plaisir à les opposer, comme si l'ironie du destin avait voulu réunir dans la tombe ces deux figures si populaires, mais néanmoins si différentes de par leur parcours respectifs.
L'un serait le noble, l'aristo de bonne famille, conservateur par essence et l'autre l'homme du peuple s'étant élevé aux honneurs à la seule force de ses talents et ayant conservé de ses origines sa gouaille et sa veine populaire dans un grand cri de révolte.
Rien n'est pourtant plus faux, car si l'on se plaît a voir dans Johnny un héros français venu de nulle part et en fait ce self made man du monde américain qu'il a chanté et incarné, il a en commun avec Jean d'Ormesson d’être lui aussi comme tant d'autres un « fils de », sans parler d'un « père de » avec ses rejetons David et Laura. En effet et même si son père Léon Smet l'a abandonné très tôt, le livrant à une enfance et une scolarité quelques peu chaotiques, son géniteur n'en fut pas moins une figure connue de la scène belge en son temps. Bien sur les fées s’étaient aussi penchées sur le berceau de Jean d'Ormesson qui outre ses titres de noblesse pouvait se prévaloir d'un oncle lui même académicien et de parents dans les cercles du pouvoir.
L'aristocrate racé s'opposerait donc au voyou rebelle dans un tandem emblématique de notre histoire récente et à vrai dire universel. Mais au delà de ce malentendu quelle serait donc le secret de leur extraordinaire longévité et surtout de leur exceptionnelle popularité ?
Contrairement à Jean d'Ormesson, Johnny a été bien loin de représenter l’esprit français dans la mesure ou c'est surtout grâce à lui que le Rock n' Roll et les valeurs qu'il véhiculait ont franchi l'Atlantique pour s'imposer à la jeunesse française dans les années 60. Il fut donc surtout l'agent actif de l’acculturation de la France par rapport à l'impérialisme culturel américain. En ce sens et même s'il est très populaire, il reste très loin de représenter un certain esprit français universel.
Jean d'Ormesson de par sa génération incarne au contraire à la même époque la pérennité d'un certain esprit français unanimement apprécié dans le monde. Esprit fait comme on l'a si bien dit justement dans son oraison funèbre de légèreté, malice, finesse et en un sens assez voltairien, car toujours distancié de lui même avec élégance, par une certaine ironie.
Voici pour leurs différences qui marquent celles d'une génération par rapport à une autre, soit peut être celles d'un monde qui finit par rapport à un autre qui commence.
Mais les deux hommes seront pourtant à jamais réunis pour des raisons qui peuvent ternir leur image, indépendamment de la légende dorée qu'ils ont complaisamment eux-mêmes tissée à leurs louanges.
Ni Johnny et ni Jean d'Ormesson n'en déplaise à ceux que ce sacrilège scandalise ne furent pourtant d'authentiques génies.
Si les chansons de Johnny ont accompagné notre vie, il n'en fut pour autant ni l'auteur, ni le compositeur et son mérite si grand soit il a consisté à les interpréter telle une véritable bête de scène , mais à ce titre plus animal évidemment que véritablement intellectuel en dépit de son charisme remarquable. Le même constat dans un autre registre semble devoir être appliqué à Jean d'Ormesson qui n'a jamais atteint le talent littéraire des plus grands de son temps, à l'image d'un Albert Camus, voire même d'un Houellebecq, mais a su se faire surtout apprécier sur les plateaux télévisés par ses qualités hors du commun de brillant causeur et de mondain habile sachant manier mieux que personne l'art tout français de la conversation.
Le mérite majeur de Jean d'Ormesson étant sans doute celui d'être un passeur et d'un éminent pédagogue, réconciliant par la bonté de sa nature les français avec la littérature, en un temps où la lecture devenait chez le public une pratique marginale.
Dans le cas de ces deux hommes néanmoins exceptionnels, l'Histoire ne retiendra d''eux que ce que notre époque en aura privilégié, soit la forme par rapport au fond.
Jadis encore l'on honorait de funérailles publiques un Pasteur ou un Victor Hugo et cela à juste titre.
De nos jours un bateleur de foire, un simple chanteur ou un plaisant convive, héros d'un soir seront fêtés plus qu'un génie, dont le seul tort aurait d'avoir été plus discret.
Autre temps, autre mœurs, comme dit le proverbe...
Macron qui ressemble à ces héros du jour par les honneurs qu'il leur décerne l'a une fois de plus compris mieux que personne. Il est leur frère de sang en un sens...
Panem et circenses (du pain et des jeux)
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