L’avenir de la diffusion vidéo
Dans les cinq ans à venir, les majors du cinéma jouent leur super-joker et leur peau. Une tentative en direct de hold-up planétaire.
La production cinématographique représentait en 2005 un chiffre d’affaires mondial d’environ 48 milliards $, dont 14% en salles et le reste en DVD et diffusion télévisée. La production audiovisuelle directement destinée à la télévision doit être du même ordre de grandeur. Jusqu’à il y a une dizaine d’années, son modèle économique était surtout le financement par la publicité dans la diffusion télévisée, les chaînes payantes et les VHS représentant une part assez faible. Cela a fait le bonheur des agences de publicité, dont le chiffre d’affaires mondial est un peu inférieur à 100 G$, avec presque la moitié à la télévision. Ensuite est venu le DVD qui représente en 2005 la moitié du marché du cinéma.
Puis Internet.
On assiste maintenant à une multiplication de tentatives liées à la diffusion vidéo sur Internet. Amazon, Disney, Apple, Free, TF1, Orange, la FNAC, tout le monde y va de sa petite annonce ces derniers mois. Télévision gratuite ou payante, VoD avec DRM, payante, gratuite avec publicité incluse, payante avec DVD postal en prime, par P2P comme venice, sans parler des modèles en kit comme Google-YouTube.
Avec quelques années de décalage liées à l’évolution des débits et la montée en puissance de l’ADSL (pour lequel on est maintenant à 11 millions d’abonnements en France) la vidéo suit la trajectoire de la musique il y a quelques années. C’est-à-dire que l’on essaiera tout ce qui est imaginable sauf vendre à un prix honnête.
Revenons sur la musique.
La technologie existe depuis six ans pour vendre sur le Net, et ça a pourtant beaucoup de mal à décoller. Pendant ce temps-là, le P2P se porte de mieux en mieux. Il est même impressionnant de constater l’augmentation du trafic depuis la publication de la DADVSI, qui semble avoir débloqué beaucoup d’hésitants.
Supposez que vous puissez souscrire un abonnement "musique illimitée" pour trois euros par mois, iriez-vous vous embêter à faire des copies chez vos voisins ? Cette somme couvrirait les droits divers au même niveau qu’actuellement (cf. article précédent). Pourquoi les majors ne se sont-ils pas précipités pour vendre des abonnements à ce prix-là dès 2000, alors que cela leur aurait évité des frais de contentieux et de DADVSI ? Si chaque major vend son propre abonnement, cela n’aura aucun intérêt pour le client. Il faut passer par des plates-formes généralistes, auprès desquelles les majors "placeraient" leurs produits. Le petit défaut là-dedans est : pourquoi les artistes qui le peuvent - en particulier les jeunes qui ne sont pas "sous contrat" - ne placeraient-ils pas eux-mêmes leurs oeuvres ? Les majors ont vu dans leur boule de cristal un avenir tout rose où ils ne figuraient pas. Dans leur idiome vernaculaire fleuri, ils se sont dit : "Over my dead body !" et se sont arc-boutés sur leur catalogue, dont ils possèdent les droits pour les cent ans à venir.
Non, non, il n’y a pas eu d’ententes. Quoi qu’en pense Mr Spitzer, c’est par pur hasard qu’ils se sont tous mis ensemble à vendre sur Internet au même prix que sur CD. Bien sûr, d’autres gens ont essayé de vendre à prix raisonnable, mais les majors détiennent 70% du catalogue actuel, et qui irait payer un abonnement pour 5% de nouveautés ? Le client, qui n’aime pas qu’on ne le prenne que pour un idiot, s’est tourné vers le P2P (maintenant "illégal") et a pris l’habitude de la gratuité. Les majors l’ont traité de "pirate", et il n’en pense pas moins. Les majors ont essayé de se rassurer en constatant qu’ils arrivaient à vendre un peu sur GSM et en Corée. Ca ne va pas aller bien loin. Le marché disparaît. Les meilleures offres actuelles sont autour de 10$ par mois pour deux ou trois millions de fichiers. Les prix baisseront progressivement, contraints et forcés, pour essayer de retrouver un public. Le temps que l’on arrive au tarif acceptable de 3$ par mois pour 100 millions de fichiers, le public payant et les artistes auront peut-être disparu. Requiescat in pace pour un marché qui n’aura duré que le XXe siècle.
La vidéo sera la même chose en bien pire, parce que le chiffre d’affaires est cinq fois supérieur, et parce que cela menace bien des gens : producteurs, diffuseurs, publicitaires... Et également parce que la vidéo alimente les gros tuyaux de bourrage de crâne que sont actuellement les chaînes de télévision, ce qui peut être politiquement utile dans bien des cas. Dans la plupart des offres payantes, on trouve de vieux navets à 3 ou 4 $, et des films un peu récents à 10$ ou 15$, c’est-à-dire pas trop loin du prix du DVD. Cela vous rappelle quelque chose ? Dès que quelqu’un réalisera une diffusion de masse, la MPAA lui tombera dessus avec des milliers d’avocats pour protéger ses tarifs.
Pendant ce temps-là, le P2P "illégal" continuera à prospérer. Le flicage a créé une sélection naturelle des meilleurs logiciels. Mondiaux, open-source, peu ou pas centralisés, capables de brouiller leurs protocoles, ils sont devenus irrépressibles. La majorité des vidéos qui passent à la télé sont différées. Le P2P est actuellement, et de loin, le meilleur vecteur pour le différé, car il n’induit presque aucune dépense de serveur. Il restera juste les infos et le sport. En plus, à mon avis, mais c’est là de la prospective, le P2P est capable de faire du direct de masse sans qu’il y ait besoin de l’Internet "à deux vitesses" voté aux Etats-Unis.
Il reste que les six majors du cinéma sont mieux armées que les quatre majors de la musique. D’abord, la production est très capitalistique et le ticket d’entrée élevé. Contrairement au cas de la musique, les majors sont vraiment les producteurs, et l’on ne produira pas sans elles. Ensuite, il reste des marges de progrès technique. Alors qu’il n’y a pas besoin d’améliorer la qualité d’un CD audio, la qualité vidéo peut progresser par rapport au DVD. Sur ce constat, les années à venir vont être la scène d’un superbanco de l’industrie cinématographique pour préserver, voire développer, le marché du DVD.
Ce pari est construit sur le trio HD-DVD / HDCP / Vista. Il peut se résumer de la manière suivante : le cryptage CSS du DVD est trop facile à décrypter (DeCSS a été programmé par un amateur adolescent). Il faut un cryptage solide et sans "trous analogiques". Ce sera donc, non pas AACS, mais HDCP. La caractéristique de HDCP est d’être décrypté par le téléviseur lui-même, qui lui consacrera un tiers de son électronique. Cela implique un renouvellement complet du parc de téléviseurs. Pour y arriver, le HDCP a été couplé dans les standards avec une meilleure définition des images, la "télé HD". Les majors espèrent que l’attrait de la HD sera suffisant pour que l’on ne remarque pas au passage les contraintes nouvelles induites, comme l’impossibilité d’utiliser un magnétoscope, et aucun choix de téléviseur HD sans HDCP ne sera proposé.
Cela implique des DVD de plus grande capacité. C’est pour cela que se développent actuellement deux standards, le HD-DVD (favorisé par Microsoft) et le Blue-ray (favorisé par Sony), tous deux capables de stocker de la vidéo HD.
Dans la mesure où ces nouveaux DVD devront quand même pouvoir être lus sur un ordinateur, cela implique également que l’on ne puisse pas écrire trop facilement un programme de décryptage sur celui-ci. Le système d’exploitation devra être "conscient" de la lecture d’un DVD HDCP et ne pas permettre d’en détourner les flux. Ce sera une des fonctions de la nouvelle version Vista de Windows. Pas question de lire de la HD sur Linux !
Sous couvert d’une amélioration de la qualité vidéo qu’il aurait été possible d’atteindre sans aucun changement de standard, nous allons assister à un essai de contrôler toute la chaîne vidéo domestique, mené conjointement par les majors, Microsoft et les fabricants de téléviseurs. Un hold-up planétaire en direct.
Le HDCP ne pourra être installé dans les DVD que quand une proportion significative du parc de téléviseurs aura été renouvelée. La date visée aujourd’hui est 2010. Il faut tenir encore trois ou quatre ans face au déferlement du P2P. Ce n’est pas gagné. D’ici là, les offres de VoD inintéressantes continueront à fleurir, au cas où.
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