L’été de la désinformation (1) : l’hydroglisseur qui écrase les baigneurs
C'est arrivé cet été : comme d'hab, les rédactions de site ou de journaux sont en berne : à part le énième marronnier sur les incidents de barbecue ou le danger de nouvelles pratiques sportives rien de bien saisissant à offrir à part les alignements de cadavres d'enfant en Syrie, ou les tribulations mordbides d'un légionnaire suicidé déménageur de congélateur-cercueil qui attire encore plus l'attention (Détective -le nouveau- est un magazine qui est lu, hélas !). Et puis soudain, une vidéo étonnante, comme savent en trouver des fureteurs, celle d'un gigantesque aéroglisseur qui fonce dans la foule sur une plage. La vidéo devient vite virale et il est impossible d'en réchapper. Les textes qui l'accompagnent deviennent vite aussi n'importe quoi, vu qu'on ne fait aucun effort pour vérifier où ça s'est passé et ce qu'il en a été exactement (*).Tapez donc "aéroglisseur russe" sur un moteur de recherche quelconque et vous verrez. L'info recopiée, et recopiée et... recopiée. Sans aucun recul. Or un tant soit peu de jugeote aurait permis d'éviter les phrases du genre "le grand frisson garanti pour des baigneurs russes, qui se trouvaient sur une plage... interdite à la baignade"... Je veux bien croire que l'été soit le royaume des stagaires, mais là avouez que c'était un peu gros...
Gros, car ce n'est pas exactement comme cela que ça c'est passé. L'engin n'a pas foncé sur la foule, en aucune façon. Une simple vérification aurait pu déterminer pourquoi. L'engin est russe, il est facilement reconnnaissable : c'est le plus grand hovercraft au monde. Il s'appelle le Pomornik dans l'appellation Otan et Zubr (Bison) chez les russes. Ce n'est pas une nouveauté : il existe depuis 1988. Il fait 555 tonnes à pleine charge, 57 m de long et 25 m de haut et se déplace grâce à 5 turbines Kouznetzov de 11 800 chevaux, dont 2 seulement pour le soulever avec sa jupe de caoutchouc (et trois activant chacune une hélice carénée de 5,5 m de diamètre). Il peut emporter des hommes et des véhicules blindés dans ces 400 m2 de hangar (il peut loger 500 soldats !). L'engin à été construit à l'Almaz Shipbuilding de St Petersburg (ici une vidéo de propagande russe le présentant au milieu d'un effrayant catalogue). Les russes ont l'habitude de le "balader" ainsi et l'image de le voir près des côtes n'est pas une surprise en Baltique. L'endroit où sur les plages on peut voir d'autres étranges coïncidences comme celle-ci. Présenté différemment (simplement zoomée) cela fait de belles surprises :
On le voit très vite, un coup de zoom et on a une tout autre idée des événements. C'est exactement ce qui s'est passé à Mechnikovo, alors que l'engin venait de sa base militaire de Khmelevka.
On peut le voir ici lors d'un exercice de 2009 avec des soldats venus de Kaliningrad, abordant la côte pour s'insérer entre deux dunes pour y déposer ses véhicules BMP (les russes adorent ce genre de démonstrarions militaires (à noter dans l'exercice outre les vieux Sukkhoi Fencer et Mil-24 qui sillonnent le ciel les tranchées type 1914-1918 creusées en bord de plage !). En fait , sur le bord de la Baltique, les aéroglisseurs russes ont leur nid. Des espaces réservés en bord de plage lors de l'exercice Balex Delta 2008 :
C'est un effet d'optique, donc, associé à une séquence interrompue. La vidéo russe d'orgine a été en effet été coupée, par un petit malin en mal de buzz (ou un stagiaire désireux d'en faire un peu trop pour épater la galerie) car on voit très bien que l'aéroglisseur évolue sur un espace réservé sans aucun problème (à part quelques curieux il est vrai). Un endroit de la plage non utilisée par les baigneurs, réservé à l'armée, et visiblement avec un endroit connu où ils ne peuvent aller à moins d'enfreindre la sécurité : à l'endroit où il arrive ils sont en effet fort peu, certains ayant déployé très vite leurs caméras, au cas où la bête arriverait.
On y voit clairement, dans ce reportage le monstre freiner, puis tourner sur lui-même et repartir... sans aucun incident notable : il n'a absolument pas "foncé sur les baigneurs" comme on a pu le lire (et le croire avec l'effet d'optique). C'est aussi ce que viendra dire le responsable des armées, (Sergueï Choïgou, le ministre de la Défense russe) qui affirmera que les gens n'avaient pas à être à cet endroit précis...
mais à plusieurs dizaines de mètres de là. On constatera même qu'à son départ, le Zubr baissera notablement la force de son coussin d'air afin de repartir sans faire de gerbes d'eau. Ménageant ainsi les baigneurs qui visiblement n'avaient rien à faire là. Bref, tout le contraire de ce qui s'est réellement passé, mais que l'on a transformé pour faire le buzz.
Et pourtant : avec un peu d'intelligence, on aurait pu en faire un article d'information vériable, rappelant l'historique des hovercrafts, qui auront été avec les avions Bristol Freightliner les précurseurs de la traversée de la Manche autrement qu'en bateau, ou revenir sur leur carrière réussie au Viet-Nam, des engins anglais car à l'époque les USA ne savaient pas en faire, ou les échecs en France des engins de Bertin (ici le "Naviplane")... bref il y avait encore à faire. Découvrir par exemple que l'endettement de la Grèce était aussi dû à des achats militaires inconsidérés, essentiellement américains... sauf pour le Zubr, car, étrangement, c'est le seul pays européen (et de l'Otan !) qui en ait acheté 4 exemplaires (un acheté en Ukraine les 3 autres à la Russie), que l'on retrouve en deux coups de cuiller à pot sur Google Earth... Ce sont l'HS Kefalonia (L180) - ex bâtiment Russe 717 (mis en service en 2001) L'HS Ithaki (L181) - ancien Ukrainien construit en 1992, (2001), L'HS Kerkyra (L182) russe, construit en 2004 à Kaliiningrad (en service la même année), l'HS Zakynthos (L183), idem et réceptionné en 2005. Depuis elle en a retité deux du service en 2010,
devenus trop chers à entretenir on a choisi de les cannibaliser. Ou encore que la Chine en a acheté aussi... pour 315 millions de dollars les 4 exemplaires (combien donc avait payé la Grèce, je n'ai pas su à vrai dire le déterminer) et que le débat porte déjà sur ce qu'elle va en faire... dans son combat actuel pour récupérer une île japonaise (ici le premier exemplaire). On aurait pu alors montrer les images étonnantes de son chargement à bord d'un cargo, à Kaliningrad. Un cargo de la même taille, c'est fort amusant, qu'un des cargos qui avait fait la une des journaux un autre été (2009)... Bref, il y en aurait eu à dire, au lieu de jouer au buzz pour épater la galerie, et faire parler les imbéciles, incapables d'aller voir plus loin que le bout de leur nez. "Les baigneurs ont du croire au débarquement d’extraterrestres." pourra-t-on lire (vérifiez-où c'est à plier de rire avec le second commentaire qui suit surtout : "L’arrivée sur le sable me pose quelques questions. Soit ce gros machin passe entre les gens, soit il leur passe dessus", qui implique que le candide lecteur crû que le monstre avait même continué sa course ! Un défaut d'utilisation ou un abus des sources du net, qui sait ?
Plus tard, je vous parlerai soucoupes volantes et aliens je pense (la moisson d'été a été riche, dans le domaine et il faut trier l'info en rentrant de vacances).
(*) Même chez la presse dite sérieuse :

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