La boucherie
Pendant que les « végans » s’en prennent aux bouchers-charcutiers, la femme du torero peut dormir sur ses deux oreilles (1). Ou comment se tromper de cible.
Engagez-vous, rengagez-vous, qu’ils disaient !
Sauvez le monde avec nous, les végétaliens !
En fait, et au-delà des aspects émotionnels, cette pratique alimentaire (et de consommation) excluant tous produits issus d’animaux morts ou vivants est-elle vraiment un remède à la dégradation de l’environnement ?
Pour beaucoup de végétaliens, leur engagement ne repose pas seulement sur un choix diététique intégriste. En excluant la viande, le miel, les œufs et les produits laitiers de leur alimentation, ils entendant réduire l'impact d’homo sapiens sur l'environnement.
Le nombre de « végans » a augmenté de 160 pour cent en 10 ans, mais les gens devraient se poser des questions sur les filières suivies par les grenades et mangues indiennes, les lentilles canadiennes, les haricots du Brésil, les myrtilles des États-Unis et les baies de goji de Chine, produits qui leur sont réservés dans les rayons spécialisés (et chers) des supermarchés. Pour un habitant de Garchizy, manger un avocat qui a voyagé depuis les antipodes dans les soutes d’un quadriréacteur pour arriver à l’hypermarché de Marzy est-il meilleur pour l’environnement que de manger des côtelettes d'agneau provenant des prés de Pougues-les-Eaux ?
Ce ne sont pas les producteurs d’avocats ou de quinoa qui peuvent consommer ces produits aux vertus rédemptrices : dans les pays d’origine leurs prix ont atteint de tels sommets qu'ils sont devenus inabordables pour la population locale. Le Kenya, sixième exportateur mondial de fruits, vient d’interdire l’exportation d’avocats qui avait provoqué une pénurie dans la distribution locale. L'Australie a institué un rationnement de ce produit dans le Queensland, les prix ayant doublé en un an. Cette explosion de la demande à l’origine de spéculations très lucratives pour les intermédiaires a été causée par la baisse de la production au Mexique, berceau de la manne verte (2). En décembre, le Mexique décidait d’importer des avocats, aliment de base dans le pays depuis des dizaines de milliers d'années. Tout ça parce que le prix au kilo est équivalent au salaire minimum journalier, 80 pesos (£ 3). Aujourd'hui, le Mexique tire plus d'argent de l'exportation des fruits dénoyautés que du pétrole, et ce phénomène constitue un moteur de la déforestation illégale en cours pour faire place à ces cultures aussi miraculeuses pour les planteurs que les palmiers à huile aujourd’hui ou la canne à sucre autrefois.
En 2013, quand l’ONU a lancé une campagne de promotion mondiale de la graine sous le slogan « année internationale du quinoa » (3), les prix du grain miracle des Andes sont devenus trop élevés pour les habitants de la régions pour qui elle constitue une base du régime alimentaire. Son prix triplé depuis 2006 pour atteindre 7 $ (5,6 €) le kilo (plus cher que le poulet) entraînant une chute de la consommation locale sans fournir de substitut.
On observe actuellement une évolution des pratiques alimentaires sous l’influence positive de préoccupations de santé publique liées à la diététique conduisant à manger moins de viande et plus de légumes dans la recherche d’un équilibre raisonnable. L’approvisionnement local lié à la saisonnalité est une des réponses : il réduit l'empreinte carbone du transport longue distance. Est-il viable d'acheter des fraises ou des asperges de l’hémisphère sud en hiver alors que nous disposons d’une abondance d'autres fruits et légumes ? Or, consommer des aliments produits à proximité se révèle souvent plus difficile que l’on croit : la majeure partie des terres agricoles en Europe est utilisée pour nourrir les animaux d'élevage, alors que la plupart des protéagineux pour la consommation humaine (lentilles, pois chiches , noix) sont importés du Brésil, du Canada et des États-Unis. Pourtant, ces types de graines pourraient contribuer à l'autosuffisance alimentaire et réduire le besoin d'importations dont les coûts augmentent.
La défense de l’environnement passe davantage par le développement de ce type de cultures localement que par l’agression des bouchers-charcutiers. Les légumineuses ne nécessitent pas d'apport d'azote ni d'émissions de carbone ; ils sont pollinisés par les insectes et stimulent la faune et la biodiversité.
Manger moins de viande traduit peut-être une préoccupation environnementale, car la diversité des cultures permet de répartir les risques et de réduire les maladies des plantes. Plutôt que de transporter des produits sur des milliers de kilomètres, il serait préférable de rééquilibrer la campagne, la gestion des terres agricoles abandonnées, des pâturages et un coup d’arrêt à la pratique d’un agriculture intensive « profitable » mais désertifiante.
Les choix alimentaires contribuant à réduire l'impact négatif sur l'environnement passent par une remise à plat des politiques agricoles et des centrales d’achats et non pas par la disparition des quelques malheureuses boucheries-charcuteries qui restent dans les centres-villes.
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1 : « Je ne vais pas trembler devant
Ce pantin, ce minus !
Je vais l'attraper, lui et son chapeau
Les faire tourner comme un soleil
Ce soir la femme du torero
Dormira sur ses deux oreilles «
Francis Cabrel – La Corrida.
3 : QUINOA BOOM | Des hauts plateaux andins à nos ...
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