La conscience magique (seconde partie)
Entretien avec la philosophe Athane Adrahane
TR : vous dites « Ce n’est que lorsqu’on aura cessé de croire à la suprématie du règne de l’homme sur les autres règnes, que l’on pourra se sentir connecté aux lignes de l’univers, aux puissances cosmiques, aux forces du dehors. » Quels moyens vous semblent les plus adaptés pour ce faire ?
A.A : Pour ma part, ce fut le contact avec les mondes de la création. La musique, la poésie, telle ou telle scène de film m’ont connecté à ce « trop grand », à ces forces du dehors, à ces puissances telluriques et cosmiques. Enfant, nous sommes souvent visités par de telles expériences. Nos langues sont souvent mêlées à celles de drôles d’animaux. Nous voyons des liens partout : le soleil, l’arbre, le peuple des papillons. Mais la rationalité et le monde adulte à tôt-fait de faire taire ce type d’approche comme peu apte à favoriser notre entrée en sociabilité. La création m’a permis d’appréhender ces forces d’une manière viable. La première fois que j’ai entendu Dead can Dance, les préoccupations mondaines se sont tues en moi, j’étais connectée à l’essentiel. Mais aussi, les rires et les pleurs de Laura Palmer dans la Red Room ou encore les chants de Zarathoustra. La fréquentation des volcans, des montagnes, de l’océan, l’expérience de l’amour, des concepts de Gilles Deleuze, que tout cela ait lieu au niveau de l’écriture, de la philosophie, du chant, de la sculpture, ou ailleurs, à même une ballade en forêts, lors de la rencontre d’une fleur ou d’une étoile, voilà des expériences qui nous remplissent de ce sentiment du « trop grand », du « trop beau ». On se sent tout d’un coup tout petit, pas très important, juste à notre place…passagère petite poussière stellaire. Alors, on œuvre du côté de la vie, on la sent précieuse, magique. Cette vie, on a envie de lui dire merci et de la faire proliférer, au lieu de vouloir la posséder, de s’en servir comme si elle nous était acquise.
Nous vivons dans un monde où l’homme se pense le roi de la création, or il n’est qu’un peuple parmi bien d’autres. Il est temps qu’il le comprenne. « Quel moyen…pour ce faire » ? : l’art n’est pas un moyen pour, je n’utilise pas l’écriture pour parvenir à telle ou telle fin. Art et vie sont chez moi inextricablement liés. L’art lorsqu’il est déploiement d’une conscience magique est un terrain propice pour expérimenter d’autres forces de vie que celle de l’homme, pour accueillir en nous le chant de l’univers, pour recontacter cette idée que la vie est un tissu de relation qui ne cesse de se créer. Je pense à la photographie. Un arbre solitaire et majestueux nous séduit par sa puissance, sa traversée des siècles. On le veut absolument en photo. Qui sait où cela peut nous conduire. On ne « prend » pas la photo d’un arbre. C’est toute une approche. Il faut rencontrer sa solitude, ses peuples, apprendre sa lumière, ce que lui dit le soleil, il faut tisser des liens, pour qu’ait lieu l’évènement de la photographie. L’art, c’est se mettre à l’écoute de l’autre, c’est une affaire de devenir, ici le devenir-végétal et qui sait où cela nous conduira après…sans doute un jour à nous battre pour qu’Epson sorte une gamme de papier photo recyclé…
TR : À juste titre, vous vous attardez sur le cinéma de Zulawski, le considérant comme porteur de ces énergies libératrices. Comment expliquez-vous que la réception de son œuvre soit globalement si hostile (« cinéaste fou », « hystérie », « délire », « grotesque » étant souvent les qualificatifs utilisés pour le décrire) ?
AA : Les films de Zulawski ne machinent pas suivant l’enchaînement rationnel des images. Sa création d’image suit la logique des affects et des intensités. La langue y est vécue du côté du corps et ses passions (corps-souffle, corps-cri) et non du bavardage qui tue le temps. Bien des gens ont peur de ce qui pourrait bousculer leur schéma de pensée, entraver leur confort visuel, leur esthétique de la complaisance. Souvent les gens fonctionnent suivant des grilles standardisées de lecture et dès qu’un comportement sort de cette récognition, ils préfèrent le réduire, le juger, le rejeter plutôt que de se risquer à le penser, parce que c’est trop difficile, trop risqué. C’est triste. Il y a pourtant autre chose à voir chez Zulawski. Il y a ces danses de corps qui s’attirent et s’éjectent, créent ensemble d’autres corps ou ne parviennent plus qu’à se détruire. Chez Zulawski, il y a aussi toute cette mise en abîme de l’art, cette façon de se rencontrer à travers la création, qu’elle soit musicale, cinématographique ou photographique. Ce regard lucide sur l’âme de l’homme, sa grandeur et aussi sa médiocrité. Il y a ces scènes immenses entre Romy Schneider et le photographe
, il y a les pleurs de Kinski, il y a les danses de Shamanka, les visions de Chopin. Il y a toute cette réflexion dans La Fidélité sur la difficulté qu’il y a de rester honnête dans un monde où la corruption règne en maître. Zulawski est un très grand cinéaste et j’espère qu’on le redécouvrira.
Entretien paru dans La Salamandre n°7 (http://www.myspace.com/la_salamandre).
http://anomaltribu.com/page/conscie...
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